La souveraineté : slogan ou méthode de gouvernement ?

Dans la politique africaine, peu de mots circulent autant que « souveraineté ». Il mobilise, rassemble, électrise. Mais à force d’être répété, il risque de devenir un slogan commode, une bannière rhétorique que chacun brandit sans préciser ce qu’elle recouvre.

La question mérite d’être posée : la souveraineté est-elle un slogan ou une méthode de gouvernement ?

Dans l’histoire des idées, la souveraineté désigne une capacité précise : celle de décider. Jean Bodin la définissait déjà comme le pouvoir ultime de faire loi. Mais l’histoire africaine lui a donné une profondeur particulière. Dans les luttes de libération, elle signifiait la capacité d’un peuple à reprendre la direction de son destin. Amílcar Cabral le formulait ainsi : « La lutte de libération nationale, c’est la reconquête du droit de notre peuple à écrire sa propre histoire. »

Cette conception soulève une question trop souvent éludée : celle de la légitimité. Un État peut proclamer sa souveraineté sur la scène internationale tout en étant déconnecté des aspirations populaires. À quoi sert une souveraineté formelle si le peuple ne pèse pas sur les décisions qui le concernent ? La philosophe Claude Lefort rappelait que le pouvoir démocratique se caractérise par un « lieu vide » : nul ne peut s’en emparer définitivement. La souveraineté n’est pas seulement une affaire d’État contre l’étranger ; elle est aussi une affaire de peuple face à ses propres institutions.

La souveraineté, une conquête historique

Cette question resurgit aujourd’hui dans les débats africains. Après des décennies de néocolonialisme, d’ajustements structurels et de dépendance financière, nombreux redécouvrent que l’indépendance politique n’implique pas la maîtrise économique.

L’exemple de la dette publique est révélateur. Lorsqu’un État accumule des engagements financiers, ses marges de manœuvre budgétaires se réduisent. Le cas récent du Sénégal illustre ce basculement : après des années de discours sur l’émergence, la révélation d’une dette réelle à 118,8 % du PIB a agi comme un électrochoc. Ici, la souveraineté quitte la rhétorique pour la responsabilité. Exercer sa souveraineté, c’est pratiquer la vérité budgétaire, même au risque d’une dégradation de la note souveraine. Concrètement, cela signifie passer d’une dépendance aux marchés mondiaux vers un financement plus endogène, et réorienter les ressources vers des secteurs vitaux comme la souveraineté alimentaire.

Où se joue réellement la souveraineté

La souveraineté effective se déploie dans plusieurs dimensions complémentaires.

La dimension économique, d’abord. Qui contrôle la monnaie ? Qui maîtrise l’exploitation des ressources ? La souveraineté économique exige transparence des comptes, connaissance précise de la dette, capacité à négocier les contrats.

La dimension administrative, ensuite. Gouverner suppose des institutions capables de concevoir et mettre en œuvre des politiques sans dépendre systématiquement d’expertises extérieures ou de financements conditionnés.

La dimension narrative, enfin. Un pays perd sa souveraineté lorsque son passé et son avenir sont décrits à travers des catégories produites ailleurs.

Mais ces trois dimensions n’épuisent pas le sujet. S’y ajoutent :

La dimension sécuritaire : un État qui ne contrôle pas son territoire, dont la défense dépend de puissances étrangères ou de mercenaires, voit sa souveraineté s’effriter. Le monopole de la force légitime reste le fondement premier de l’autorité étatique.

La dimension énergétique et alimentaire : dépendre des marchés mondiaux pour nourrir sa population ou faire fonctionner son économie, c’est placer sa survie entre des mains étrangères. La souveraineté se joue aussi dans les champs et dans les barrages hydroélectriques.

La dimension alimentaire mérite une attention particulière. Car si la souveraineté commence quelque part, c’est bien dans l’assiette. Un pays qui dépend des marchés mondiaux pour nourrir sa population place sa survie entre des mains étrangères. Les émeutes de la faim qui ont secoué plusieurs pays africains lors des flambées des prix alimentaires mondiaux (2008, 2022) le rappellent brutalement : la dépendance alimentaire est une fragilité stratégique.

La souveraineté alimentaire ne signifie pas l’autosuffisance à tout prix, mais la capacité d’un peuple à décider lui-même de ce qu’il cultive, de comment il le cultive, et pour qui. C’est le droit de protéger sa paysannerie contre des importations subventionnées qui détruisent les filières locales. C’est la liberté de choisir des semences adaptées aux réalités du terroir plutôt que d’être captif de brevets détenus par des multinationales.

Au-delà de l’économique, la question alimentaire touche au culturel et au sanitaire. Qu’une société perde ses variétés traditionnelles, ses techniques culinaires, ses équilibres nutritionnels au profit de produits importés standardisés, et c’est une part de son autonomie qui s’efface. La souveraineté alimentaire est ainsi le premier étage de toute souveraineté véritable : un peuple qui ne mange pas ne délibère pas, un peuple qui dépend pour se nourrir ne décide pas librement.

Ces dimensions sont indissociables. On ne construit pas la souveraineté économique sans capacité administrative ni la souveraineté sécuritaire sans maîtrise énergétique.

Ces dimensions, aussi essentielles soient-elles, butent sur une réalité : l’État-nation hérité de la colonisation se trouve souvent trop étroit pour exercer une réelle puissance.

Penser la souveraineté comme une méthode de gouvernement implique donc de penser l’intégration régionale. Qu’il s’agisse de la Zone de libre-échange continentale (ZLECAF) ou de projets de monnaies communes, l’objectif est le même : créer un effet de masse. Un État isolé peut difficilement renégocier les règles du commerce mondial ou s’opposer aux injonctions des géants financiers. En revanche, une souveraineté partagée à l’échelle du continent permet de transformer le rapport de force. Comme le soulignait la vision fédéraliste de Cheikh Anta Diop, l’unité n’est pas une simple aspiration sentimentale, c’est une condition technique de la survie politique. La méthode souveraine doit donc être panafricaine : elle consiste à bâtir des infrastructures communes (transport, énergie, recherche) pour que chaque pays puisse, par la force du groupe, retrouver sa liberté de choix.

Gouverner en souverain

Ainsi comprise, la souveraineté devient une pratique quotidienne. Elle se mesure à la réduction progressive des dépendances structurelles : financière, technologique, conceptuelle. Une gouvernance souveraine ne se définit pas par l’autarcie, mais par la capacité à hiérarchiser des choix nationaux.

Mais cette construction technique ne doit pas faire oublier l’essentiel : la souveraineté appartient au peuple, non à l’État. Les outils les plus sophistiqués restent vides s’ils ne servent pas à élargir la capacité collective de décision. Une méthode véritablement souveraine est celle qui rend des comptes, qui explique, consulte, associe. Un peuple qui ne comprend pas les choix effectués en son nom n’exerce pas sa souveraineté — il la délègue aveuglément.

Enfin, la méthode souveraine doit se confronter à une nouvelle frontière : le numérique. À quoi sert de maîtriser ses frontières terrestres si les données des citoyens transitent par des serveurs étrangers ? La souveraineté numérique exige des datacenters locaux, la protection des données contre l’extractivisme numérique, des logiciels adaptés aux réalités du continent. Sans cette maîtrise technologique, le « droit d’écrire sa propre histoire » se heurtera à des algorithmes qui servent d’autres intérêts.

Ce processus rencontre des obstacles : contraintes de l’économie mondiale, rapports de force financiers, faiblesse des capacités administratives. Construire la souveraineté exige un effort de long terme. Elle n’est pas une promesse instantanée, mais une trajectoire.

Le Premier ministre sénégalais Ousmane Sonko affirme que « la souveraineté se construit par la maîtrise de nos ressources, de notre économie et de nos décisions ». La formule est juste, mais il faut l’élargir : la maîtrise des décisions n’a de sens que si le peuple en est l’acteur, pas seulement l’objet.

Au fond, la souveraineté n’est pas un drapeau que l’on brandit. Elle est une pratique quotidienne qui relie la décision à la légitimité. Elle commence lorsque les choix d’avenir sont pris en connaissance de cause, dans des institutions transparentes, et avec ceux qu’ils engagent.

Car les peuples ne demandent pas seulement que l’on parle en leur nom. Ils demandent que l’on décide avec eux et pour eux. À cette double condition, la souveraineté cesse d’être un slogan pour devenir ce qu’elle devrait toujours être : la capacité d’un peuple à gouverner son propre destin.