« Leur civilisation, notre périphérie » : l’Afrique face au double discours de Munich et Washington

Le monde qu’ils veulent casser ne nous appartenait pas. Celui qu’ils proposent de bâtir ne nous inclut pas davantage.

Ils parlaient de nous, sans nous. Le 14 février 2026, à Munich, Marco Rubio théorise la restauration d’une civilisation occidentale menacée. Derrière lui, les drapeaux atlantiques ; devant lui, des visages attentifs. Combien de délégués africains dans la salle ? La réponse importe peu : nous n’étions pas les destinataires du message, mais son objet. Cinq jours plus tard, à Washington, Donald Trump transforme le discours en institution : le « Board of Peace » lance une instance censée « superviser l’ONU » et administrer les conflits comme un portefeuille. Même grammaire : l’Occident se raconte, l’Afrique regarde. Dans cette enceinte où la paix se décide entre amis, qui a invité Kinshasa ou Addis-Abeba ? Nous ne sommes pas au centre de la table, mais sur la table.

Un ordre qui ne nous a jamais vraiment inclus

Trump, Vance et Rubio ne veulent pas aménager l’ordre mondial, mais le briser pour le refonder : souveraineté absolue, primauté de la puissance, restauration d’une civilisation occidentale. Ils remettent en cause la grammaire même du multilatéralisme d’après 1945.

Reste une question : ce monde qu’ils veulent casser nous satisfaisait-il ? Depuis les indépendances, l’Afrique a accumulé les promesses — aide, émergence par les matières premières, partenariats « d’égal à égal » — tandis que ses économies demeuraient extractives : 75 % des exportations de la RDC sont des minerais, 90 % de celles du Nigeria du pétrole[1]. Nos dettes se négociaient à Paris ou Londres, les chaînes de valeur s’arrêtaient à nos ports. L’ordre fondé sur des règles a offert une stabilité relative à certains, mais une dépendance durable à d’autres. Pour l’Afrique, intégration subalterne, spécialisation contrainte, héritées des rapports impériaux. Nous n’avons aucune raison de le défendre par réflexe — sans pour autant adhérer au projet de restauration occidentale.

La civilisation comme frontière

Rubio ne propose pas une redistribution du pouvoir, mais une reconsolidation de l’Occident. En évoquant la sécurisation des minerais et la conquête des marchés du « Sud global », il décrit un monde où l’Afrique reste un espace stratégique à organiser, non un sujet autonome. En plaçant la « civilisation occidentale » au centre, il trace une frontière : l’Occident comme continuité organique, sacrée, adossée à sa foi chrétienne — comme si les centaines de millions de chrétiens africains n’existaient pas. L’Occident devient sujet historique, le reste du monde environnement stratégique. Son récit de cinq siècles d’expansion, présenté comme un mouvement naturel, efface la dette impériale. La migration est érigée en menace sans interroger les déséquilibres que cette histoire a produits. Sous le vocabulaire de la souveraineté persiste une hiérarchie : l’Occident affirme son autonomie en limitant celle des autres.

La dépendance n’est pas une fatalité

L’indignation morale ne suffit pas. Nous portons aussi notre part de responsabilité dans la reproduction des dépendances. Pendant que Rubio parle, que font nos capitales ? Trop souvent, elles fonctionnent en silos, négocient séparément, vendent leurs ressources sans transformation locale : cuivre congolais brut, cacao ivoirien non chocolaté, pétrole gabonais raffiné ailleurs. La Zone de libre-échange continentale africaine (ZLECAF) reste largement virtuelle — échanges intra-africains à 15 %, contre plus de 60 % en Europe ou Asie. La souveraineté ne se décrète pas, elle se construit. Prendre Rubio au sérieux, c’est comprendre qu’une reconfiguration mondiale est en cours. L’Europe elle-même est désignée comme concurrente ou vassale. Dans ce grand réaménagement des tables, l’Afrique doit cesser d’attendre qu’on lui attribue une place.

Décentrer le récit, refuser la place assignée

La réponse panafricaine ne consiste pas à choisir entre deux versions d’un ordre qui nous assigne à la périphérie, mais à déplacer le centre du récit. À Munich, l’Occident se présente comme civilisation menacée appelée à refuser le déclin après cinq siècles d’expansion presque naturels. Pour nous, ces siècles furent domination, extraction et dépendance ; l’anticolonialisme fut l’affirmation d’un droit à exister politiquement. Rappeler cette mémoire n’est pas cultiver le ressentiment, mais refuser que l’oubli devienne condition du dialogue.

Décentrer le récit, c’est aussi sortir des postures de victime ou de figurant. L’Afrique n’est ni réservoir, ni théâtre d’influences, ni problème humanitaire. Elle est un continent de 1,5 milliard d’habitants à l’âge médian de 19 ans, où s’inventent monnaies numériques, réponses au climat et solidarités postcoloniales. Des dynamiques existent : Afreximbank développe des paiements en monnaies locales ; des corridors économiques se structurent entre Lagos et Abidjan, Nairobi et Addis-Abeba ; universités et startups produisent des savoirs affranchis de la validation occidentale. L’Afrique existe déjà comme sujet, dans les interstices et malgré les contraintes.

Entre un ordre libéral qui nous a marginalisés et une restauration occidentale qui nous instrumentalise, une troisième voie s’impose : une affirmation panafricaine lucide. Elle exige que nous devenions acteurs de nos priorités productives et monétaires, que nous négociions ensemble nos ressources, renforcions la ZLECAF, transformions localement nos matières premières et construisions des alliances sud-sud sans dépendance. Le monde qu’ils veulent casser ne nous appartenait pas ; celui qu’ils proposent ne nous inclut pas davantage. Notre souveraineté ne sera ni un don ni une reconnaissance : elle sera une construction — ou elle ne sera pas.


[1] United Nations Conference on Trade and Development. (2025). The state of commodity dependence 2025. https://unctad.org/publication/state-commodity-dependence-2025