
Le Sénégal traverse une crise de la dette, mais il a surtout choisi un nouveau cap, incarné par le Plan de redressement économique et social (PRES). En l’ignorant, certains experts réduisent la souveraineté à des ratios et oublient l’essentiel : la dette n’est pas un destin, c’est un rapport de force.
Signé par Abdoulaye Ndiaye, professeur à la NYU Stern School of Business, et Martin Kessler du Finance for Development Lab, Crise de la dette au Sénégal : Une boussole stratégiqueprétend offrir une boussole au Sénégal. L’analyse est sérieuse, les chiffres solides. Mais à force de refuser toute déviation, cette boussole décrit un cercle parfait : elle cartographie la dette avec précision tout en évitant le seul point cardinal décisif — la rupture politique sénégalaise et ce qu’elle change radicalement dans le rapport à la dette.
Une crise objectivée, une alternative artificielle
La logique du texte est claire. Une dette publique désormais estimée entre 119 % et 132 % du PIB place le Sénégal dans une zone historiquement associée aux restructurations. Deux options sont alors mises en scène. La première consiste à éviter toute restructuration au prix d’une austérité extrême et prolongée, financée par un recours massif aux marchés régionaux de l’UEMOA, au risque d’une contagion financière. La seconde, jugée plus réaliste, privilégie une restructuration ordonnée de la dette externe sous la dictée du FMI, afin de réduire le service de la dette, préserver la stabilité régionale et restaurer l’accès aux financements internationaux.
Sur le plan technique, le raisonnement se tient. Sur le plan politique, il est étroit. Cette alternative enferme le débat entre remboursement austéritaire et restructuration FMI-compatible, en excluant toute politisation réelle de la dette : audit, hiérarchisation des créances, suspension sélective, rapport de force assumé avec les créanciers. La dette y est traitée comme un stock à optimiser, jamais comme un rapport social hérité.
L’austérité et la stabilité : des concepts dépolitisés
Le biais apparaît encore plus clairement dans le traitement de l’austérité. Le document critique avec justesse l’irréalisme d’une consolidation budgétaire nationale brutale. Mais cette critique s’arrête dès que l’austérité devient multilatérale. Dès lors qu’un accord est noué avec le FMI, l’ajustement redevient « nécessaire », simplement mieux calibré. L’austérité n’est donc pas remise en cause comme paradigme ; elle est seulement réhabilitée lorsqu’elle est encadrée par des institutions jugées légitimes.
Il en va de même pour la « stabilité ». Celle-ci est définie comme absence de crise financière, continuité des engagements et protection des marchés régionaux. Jamais comme justice sociale, redistribution des coûts de la dette ou recomposition du contrat démocratique après la révélation d’une dette largement illégitime. Le conflit social est perçu comme un risque à contenir, non comme un moment politique structurant.
L’angle mort décisif : le PRES et la souveraineté
L’angle mort le plus révélateur concerne le Plan de redressement économique et social (PRES) porté par le gouvernement du Premier ministre Ousmane Sonko. Le document FDL le lit comme un simple cadre budgétaire : trajectoire de recettes, faisabilité fiscale, compatibilité avec une analyse de soutenabilité de la dette. Il passe ainsi à côté de sa nature profonde.
Le PRES n’est pas un exercice comptable. C’est un projet de transformation de l’économie politique de l’État : lutte contre les rentes, remise en cause des exonérations injustifiées, reconquête de la commande publique, arrêt des fuites de valeur, et réaffirmation du choix politique de qui contribue, combien, et pour quoi. Surtout, il est conçu pour changer les termes mêmes de la négociation sur la dette et refuser que celle-ci dicte seule l’horizon politique.
La Boussole stratégique n’est donc pas fausse. Elle est située. Elle pense la dette comme un problème de gestion optimale sous contraintes externes données. Or le moment sénégalais est un moment de rupture politique assumée. À vouloir trop bien guider dans les sentiers balisés du système international, cette boussole oublie une évidence : on ne sort pas d’une crise historique avec une carte ancienne. Parfois, il ne s’agit pas d’ajuster la trajectoire, mais de changer de cap.
