Ce que la stratégie de sécurité de Trump dit vraiment du monde

Absente des doctrines mais présente dans les frappes, l’Afrique révèle la vérité de la stratégie trumpienne : un continent utile, jamais reconnu.
La Stratégie de sécurité nationale de l’administration Trump, publiée le 5 décembre 2025, appartient à la catégorie de textes où l’absence est plus révélatrice que les mots. À la lecture du document, une évidence s’impose : l’Afrique n’existe pas comme région stratégique. Elle n’est ni pensée, ni structurée, ni nommée comme espace politique autonome. Et pourtant, dans le même temps, elle est désignée, accusée, frappée, contournée.
Ce décalage n’est pas une incohérence. Il est le cœur même de la vision impériale contemporaine.
Une Afrique hors doctrine : l’effacement comme choix politique
La stratégie trumpienne assume une hiérarchisation brutale du monde. L’hémisphère occidental, l’Europe, l’Indo-Pacifique, le Moyen-Orient font l’objet de développements doctrinaux explicites. L’Afrique, elle, ne constitue ni un enjeu de stabilité globale, ni un partenaire, ni même un problème stratégique en soi.
Ce silence n’est pas neutre. Il signifie que l’Afrique est considérée comme un espace secondaire, ne méritant ni vision de long terme, ni architecture diplomatique, ni projet politique. Elle est pensée non comme sujet, mais comme variable d’ajustement dans des stratégies conçues ailleurs.
Le paradoxe apparent : quand l’Afrique ressurgit par la violence
Et pourtant, l’Afrique revient. Non pas par la diplomatie, mais par la désignation idéologique et l’action militaire.
Donald Trump parle de « génocide des Blancs » en Afrique du Sud, boycottant le sommet du G20 organisé par Tshwane (Pretoria). Il évoque un « génocide des chrétiens » au Nigeria, tout en justifiant des frappes contre des « terroristes ». Il intensifie les opérations militaires en Somalie, dans une guerre sans horizon politique.
Ce n’est pas l’Afrique qui contredit la doctrine. C’est la doctrine qui révèle sa véritable nature : une doctrine sans géographie fixe, mais avec des cibles idéologiques mobiles.
Le mot “génocide” comme arme de déstabilisation
L’usage du terme « génocide » n’est ici ni juridique, ni factuel. Il ne repose sur aucune enquête internationale sérieuse, aucune qualification onusienne, aucune analyse démographique rigoureuse. Il relève de la rhétorique mobilisatrice.
En Afrique du Sud, l’accusation de « génocide des Blancs » est une falsification historique assumée. Elle inverse les rôles, transforme les héritiers de l’apartheid en victimes, et délégitime un État post-colonial coupable, aux yeux de Washington, de trop d’indépendance : appartenance aux BRICS, plainte contre Israël devant la Cour international de justice(CIJ), refus de l’alignement occidental automatique.
Ici, la cible n’est pas une politique sud-africaine concrète. La cible est un symbole : celui d’une Afrique capable de produire du droit, du discours, et une diplomatie autonome.
Nigeria, Somalie : la guerre sans politique, encore et toujours
Au Nigeria, l’invocation d’un supposé « génocide des chrétiens » fonctionne comme une chape idéologique. Elle recouvre et neutralise la réalité d’une crise profondément sociale et politique, faite de conflits fonciers, d’appauvrissement structurel, d’effritement de l’État social et de fractures régionales héritées de la colonisation. En réduisant cette complexité à une lecture religieuse binaire, le discours autorise des frappes ponctuelles sans projet de stabilisation, sans reconstruction étatique, sans responsabilité politique. La violence cesse alors d’être un symptôme à traiter : elle devient un mode ordinaire de gouvernement à distance.
En Somalie, cette logique atteint sa forme la plus nue. Les frappes ciblées et l’élimination cyclique d’ennemis désignés s’y substituent durablement à toute réflexion sur la souveraineté. L’État somalien n’est pas tant empêché qu’inutile ; l’instabilité chronique n’est pas un échec, mais un équilibre fonctionnel, tant qu’il demeure administrable depuis l’extérieur.
De l’aide au commerce : une fausse rupture
Dans le passage consacré à l’Afrique, la stratégie trumpienne prétend substituer le commerce à l’aide. La formule peut séduire, mais elle masque un durcissement du rapport de force. Cette bascule ne reconnaît pas une souveraineté africaine ; elle en redessine les contraintes.
Le commerce invoqué n’est ni un projet de transformation ni d’industrialisation. Il sert des intérêts américains précis — accès aux ressources, débouchés économiques, réalignement géopolitique face à la Chine. L’aide était conditionnée ; le commerce l’est davantage, sans son vernis moral.
En se détournant de « l’aide », la stratégie ne propose pas l’autonomie. Elle remplace le langage du développement par celui du marché, sans jamais interroger le pouvoir de fixer les règles. L’Afrique est appelée à commercer, non à co-décider. Le commerce sans souveraineté devient ainsi le complément logique des frappes sans doctrine.
La stratégie de sécurité de Trump ne nous apprend pas seulement ce que Washington pense du monde. Elle nous dit ce que l’ordre international continue de refuser à l’Afrique : le statut de sujet politique à part entière.
Face à cela, la réponse ne peut être ni morale, ni incantatoire. Elle est éminemment politique. Elle passe par la construction patiente d’une souveraineté africaine collective, capable de produire : ses propres diagnostics, ses propres récits et ses propres solidarités stratégiques.

Très belle conclusion monsieur Atchadé ; mais qui sonne malheureusement comme un vœu pieu vu le profil de la plupart des hommes à la tête de nos pays.
J’aimeJ’aime