
Présentée comme une « maîtrise », la retenue diplomatique du Sénégal ressemble de plus en plus à un renoncement dans un monde qui ne respecte que les volontés claires.
Une réponse du ministre de l’Intégration africaine et des Affaires étrangères, publiée sur LinkedIn à l’issue d’un échange avec le Dr Ousmane Sané, met au jour une conception problématique de la politique étrangère du Sénégal.
L’invocation de « Rome qui brûle » n’est pas anodine : elle cristallise une opposition de fond entre souveraineté politique et diplomatie de retenue. À l’heure où l’ordre international se durcit, où les États africains sont sommés de s’aligner ou de s’effacer, Cheikh Niang semble confondre diplomatie et politique étrangère, retenue et stratégie. Or la maîtrise sans cap n’est qu’une navigation à vue, et la courtoisie ne saurait tenir lieu de souveraineté.
La Guinée-Bissau : l’angle mort de notre responsabilité régionale
Prenons un exemple concret, et non des abstractions : la situation en Guinée-Bissau. Instabilité chronique, fragilité institutionnelle, tentations autoritaires récurrentes, ingérences multiples. Voilà un pays voisin, historiquement lié au Sénégal, inséré dans le même espace ouest-africain, et pourtant traité comme une note de bas de page de notre diplomatie.
Où est la voix sénégalaise lorsqu’il s’agit de défendre la souveraineté populaire bissau-guinéenne ? Où est l’initiative politique, au-delà des communiqués de circonstance et de l’alignement sur des positions régionales françafricaines ? La retenue, ici, ressemble moins à de la sagesse qu’à un renoncement. Or l’histoire nous enseigne que le vide politique n’existe pas : lorsqu’un État n’assume pas sa responsabilité régionale, d’autres s’en chargent — rarement au bénéfice des peuples.
Trump, le monde d’après et l’illusion du « retour à la normale »
Cette prise de position fait l’économie d’une question pourtant centrale : comment le Sénégal entend-il penser ses relations internationales à l’ère des bouleversements qu’incarne Donald Trump, et plus largement de la brutalisation désormais assumée de l’ordre mondial ?
Trump n’est pas une parenthèse folklorique de l’histoire récente ; il est un accélérateur toujours actif. Accélérateur du recul du multilatéralisme, de la normalisation de la coercition économique, du mépris décomplexé à l’égard des États jugés faibles. Et surtout, un révélateur : depuis Trump, y compris chez ceux qui prétendent s’en démarquer, la primauté des rapports de force s’impose comme horizon commun.
Dans ce monde-là, l’invocation du sang-froid ne protège personne. La souveraineté ne se défend ni par des postures martiales ni par des indignations de façade. Mais elle ne se préserve pas davantage par une diplomatie de basse intensité qui confond la désescalade avec l’effacement. Entre la gesticulation et la docilité, il existe un autre chemin : celui d’une politique étrangère assumée, fondée sur des principes clairs, des intérêts définis et une lecture lucide des rapports de force contemporains.
Diplomatie et politique étrangère : une confusion lourde de conséquences
La conception de la politique étrangère implicitement défendue dans cette réponse tend à réduire la dignité d’un État à sa seule capacité à « désamorcer les tensions ». Une telle approche est partielle — et devient dangereuse lorsqu’elle se veut exclusive. La diplomatie relève de l’art de la forme ; la politique étrangère, de l’art du fond. On peut multiplier les gestes diplomatiques sans jamais affirmer une souveraineté réelle, tout comme on peut défendre une souveraineté sans céder au tapage ou à la surenchère verbale.
L’Afrique a payé trop cher les illusions de la « bonne conduite » internationale pour continuer à croire que le respect s’obtient par la seule politesse. De Kwame Nkrumah à Thomas Sankara, de Patrice Lumumba aux débats contemporains sur la dette, les sanctions ou les bases militaires, une constante demeure : le respect n’est jamais octroyé. Il est conquis politiquement, puis consolidé diplomatiquement.
Dans un monde fracturé, où les rapports de force s’affichent sans complexe, la question n’est donc pas de choisir entre la gesticulation et la docilité. Elle est de bâtir, urgemment, une politique étrangère dotée d’une colonne vertébrale. Une politique qui ne se contente pas de gérer les crises à vue, mais qui anticipe ; qui ne se borne pas à aligner des gestes de courtoisie, mais qui négocie à partir d’intérêts clairement définis ; qui, face à la Guinée-Bissau ou à d’autres défis régionaux, propose une initiative sénégalaise plutôt qu’un alignement derrière d’autres. L’élégance de la forme, chère à la tradition diplomatique de Dakar, ne retrouvera sa pleine valeur que si elle sert un fond politique audacieux et souverain. Le temps n’est plus à la retenue, mais à la vision.
