La souveraineté sanitaire à l’épreuve du chaos pharmaceutique mondial

Alors que les États-Unis déconstruisent l’ordre pharmaceutique qu’ils ont imposé, l’Afrique fait face à un moment de vérité : subir un système en décomposition ou reprendre la main sur les médicaments essentiels et les besoins réels des peuples.

Au moment où l’ordre pharmaceutique mondial se fissure sous le poids de ses propres contradictions, la question du médicament devient un enjeu central de souveraineté. La visite d’une usine pharmaceutique à Pout, en présence du Premier ministre sénégalais Ousmane Sonko, lors du séjour officiel du Premier ministre mauritanien, n’est pas un détail protocolaire : elle révèle un déplacement politique majeur. Tandis que les États-Unis remettent en cause les règles qu’ils ont imposées pour préserver les profits de leurs firmes, l’Afrique se trouve face à un choix décisif. Soit continuer à subir un système en décomposition, soit reprendre la main sur les médicaments essentiels et les besoins réels des populations.

La souveraineté vue depuis le comptoir de la pharmacie

Au Sénégal, la crise pharmaceutique mondiale n’est pas une abstraction géopolitique. Elle se lit dans les ruptures de stock, dans ces ordonnances partiellement honorées, dans l’angoisse banale, mais persistante des familles qui découvrent que le médicament prescrit n’est « pas disponible pour le moment ». Derrière cette formule anodine se cache une réalité brutale : notre système de santé reste suspendu aux arbitrages de marchés lointains, indifférents à nos urgences vitales.

C’est là que commence réellement la question de la souveraineté sanitaire. Non pas dans les sommets internationaux ou les communiqués technocratiques, mais au chevet du patient. Être souverain, en matière de santé, ce n’est pas proclamer une autonomie abstraite ; c’est garantir l’accès continu aux médicaments essentiels comme un droit politique fondamental.

Quand le centre se fracture : la mondialisation sans gouvernance sanitaire

Ce que les États-Unis remettent aujourd’hui en cause, ce n’est pas l’injustice de l’ordre pharmaceutique mondial, mais sa rentabilité future. L’hypocrisie est totale. Après avoir imposé au monde, au nom du libre-échange, un régime de brevets renforcé — notamment depuis l’accord TRIPS de 1994[1] —, Washington feint de découvrir que ce système produit des prix exorbitants et une innovation appauvrie. Mais la solution avancée n’est jamais de réguler les firmes, encore moins de remettre en cause la logique actionnariale qui assèche la recherche utile. Elle consiste à déplacer la facture vers l’extérieur.

Pour l’Afrique, le danger est clair : devenir la variable d’ajustement d’un capitalisme pharmaceutique arrivé à saturation, qui cherche de nouveaux terrains de rentabilité au moment même où nos besoins sanitaires fondamentaux restent insatisfaits. La pression à la hausse des prix, la raréfaction de certaines molécules essentielles, la priorisation de traitements ultra-coûteux destinés à des marchés solvables dessinent un paysage inquiétant : celui d’une mondialisation sans gouvernance sanitaire, où la santé cesse d’être un bien commun pour redevenir un privilège marchand.

Penser la souveraineté depuis l’histoire longue : la leçon de Plagues and Peoples

Dans Plagues and Peoples[2], William H. McNeill (1917–2016) montre que les maladies suivent les routes du commerce, des empires et, aujourd’hui, des marchés mondialisés. L’histoire longue révèle ainsi que toute mondialisation est aussi biologique, et que chaque phase d’intégration accrue du monde s’est accompagnée de chocs sanitaires. Mais, loin de toute fatalité, McNeill insiste sur un point décisif : la maladie ne devient catastrophe que lorsque les sociétés sont structurellement vulnérables, dépendantes et politiquement désarmées.

Pour l’Afrique, cette lecture est essentielle. Nos fragilités sanitaires actuelles ne relèvent ni d’une fatalité géographique ni d’une incapacité culturelle, mais d’une histoire faite de dépossession, de dépendance pharmaceutique et de politiques de santé pensées ailleurs, pour d’autres priorités.

Partir des besoins réels sans se couper du monde

C’est ici que la question des médicaments essentiels[3] retrouve toute sa centralité. Parler de souveraineté sanitaire aujourd’hui ne peut se réduire à l’invocation incantatoire de la production locale ou à la course symbolique aux vaccins de dernière génération. Il s’agit d’un choix politique beaucoup plus exigeant : identifier, produire et sécuriser l’accès aux médicaments qui répondent aux besoins réels des populations — maladies infectieuses persistantes, santé maternelle et infantile, pathologies chroniques liées aux transformations sociales.

Partir des besoins réels ne signifie pas se couper du monde. L’histoire montre au contraire qu’aucune société ne s’est protégée durablement par l’isolement. La souveraineté sanitaire n’est ni l’autarcie ni la soumission, mais une ligne de crête exigeante entre ouverture et maîtrise, entre circulation des savoirs et contrôle politique des priorités. Elle suppose des États capables de choisir, de réguler et de coopérer — notamment à l’échelle régionale africaine — et d’affirmer que certains biens doivent rester hors marché parce qu’ils engagent directement la vie des peuples.


[1] Accord TRIPS (1994) : Accord sur les aspects des droits de propriété intellectuelle qui touchent au commerce (Trade-Related Aspects of Intellectual Property Rights), adopté en 1994 dans le cadre de l’Organisation mondiale du commerce (OMC). Il impose des standards élevés et harmonisés de protection des brevets, notamment pharmaceutiques, limitant la production de médicaments génériques et renforçant la dépendance des pays du Sud aux firmes multinationales.

[2] McNeill, W. (2010). Plagues and peoples. Anchor.

[3] Médicaments essentiels : Terme défini par l’Organisation mondiale de la santé (OMS) pour désigner les médicaments répondant aux besoins prioritaires de santé, devant être disponibles en permanence, de qualité garantie et à un coût abordable. La Liste modèle des médicaments essentiels de l’OMS sert de référence aux politiques nationales du médicament.