La « classe moyenne africaine » : un mythe utile

Cet article est issu d’une communication présentée lors du panel « Classes et races dans les géopolitiques mondiales » du colloque international L’espérance africaine de Fanon (Dakar, 17-20 décembre 2025). Il prolonge une interrogation centrale : comment des catégories sociales en apparence neutres deviennent-elles des outils idéologiques structurant les politiques publiques, les flux d’investissement et les représentations du Sud global ?

La notion de « classe moyenne africaine » occupe aujourd’hui une place stratégique dans les récits internationaux sur le continent. Elle est convoquée comme preuve d’un basculement historique : l’Afrique ne serait plus le continent de la pauvreté structurelle, mais celui de l’émergence, de la consommation et du marché intérieur en expansion. Or, ce texte soutient que cette catégorie relève moins d’un constat empirique que d’une construction discursive destinée à requalifier les résultats ambigus des politiques de lutte contre la pauvreté mises en œuvre depuis la fin des années 1990.

Une catégorie institutionnelle aux fondations statistiques fragiles

La diffusion du concept de classe moyenne africaine doit beaucoup à la Banque africaine de développement, notamment à partir de l’African Economic Outlook de 2011. La BAD y définit la classe moyenne comme les individus vivant avec entre 2 et 20 dollars par jour. Ce seuil extraordinairement large agrège des situations sociales radicalement différentes : du travailleur informel urbain exposé au moindre choc, jusqu’à des fractions plus stabilisées de la petite bourgeoisie administrative.

La Banque mondiale elle-même reconnaît que plus de 60 % de cette prétendue classe moyenne vit entre 2 et 4 dollars par jour, soit à la frontière immédiate de la pauvreté monétaire. Autrement dit, il s’agit moins d’une classe que d’une zone tampon statistique, instable et réversible.

Ce glissement sémantique n’est pas anodin. Il transforme une vulnérabilité persistante en succès mesuré, et un état transitoire en trajectoire sociale.

L’absence des attributs sociologiques de la classe moyenne

Historiquement, la classe moyenne n’est pas définie par le seul revenu. Elle suppose une stabilité de l’emploi, un accès garanti aux services publics, une protection sociale, une capacité de projection dans l’avenir. Or, ces attributs sont largement absents des réalités africaines contemporaines.

Selon l’Organisation internationale du travail, plus de 85 % de l’emploi en Afrique subsaharienne est informel. Les systèmes de protection sociale couvrent une minorité, et les dépenses de santé restent majoritairement à la charge des ménages. Dans ce contexte, parler de classe moyenne revient à naturaliser l’insécurité, à la présenter comme une étape normale du développement, plutôt que comme le produit de choix politiques et macro-économiques.

La classe moyenne africaine devient alors une fiction stabilisante, utile au discours, mais démentie par les trajectoires de vie réelle.

De la lutte contre la pauvreté à la classe moyenne : un recyclage discursif

Pour comprendre l’émergence de cette catégorie, il faut revenir au tournant de la fin des années 1990. Après les ravages sociaux des programmes d’ajustement structurel, la Banque mondiale engage une reconfiguration stratégique avec les Documents de stratégie de réduction de la pauvreté (DSRP). Le vocabulaire change ; les contraintes macro-économiques, elles, demeurent.

Les travaux critiques — notamment ceux de Deborah Craig, Doug Porter ou Thandika Mkandawire — ont montré que cette « nouvelle » lutte contre la pauvreté conservait l’ossature néolibérale : discipline budgétaire, ouverture commerciale, retrait de l’État producteur. La classe moyenne africaine apparaît alors, au début des années 2010, comme une issue narrative : plutôt que d’interroger les limites structurelles de ces politiques, on célèbre l’apparition d’un groupe censé en incarner le succès.

Une fonction géopolitique assumée

Cette catégorie remplit une fonction précise dans la géopolitique du capitalisme global. Elle sert de signal aux investisseurs, justifie l’expansion des marchés de consommation, et légitime l’intégration subalterne de l’Afrique dans les chaînes de valeur mondiales.

Les grands think tanks internationaux — Brookings Institution, McKinsey Global Institute, World Economic Forum — ont largement relayé ce récit, décrivant une Afrique « consumer-driven », tout en passant sous silence la faiblesse persistante des structures productives, la dépendance alimentaire ou la non-industrialisation.

La classe moyenne africaine devient ainsi un argument de vente, plus qu’un concept analytique.

Fanon et la bourgeoisie élargie

La lecture pannonienne éclaire puissamment cette construction. Dans Les Damnés de la Terre, Frantz Fanon décrit une bourgeoisie nationale mimétique, incapable de rompre avec les structures héritées de la colonisation. La classe moyenne africaine contemporaine peut être lue comme l’extension quantitative de cette bourgeoisie : consommatrice, dépendante, intégrée, mais politiquement fragile.

En substituant au conflit social une narration de mobilité individuelle, la catégorie participe à une dépolitisation de la question sociale, et détourne l’attention des enjeux centraux : production, redistribution, souveraineté.

La classe moyenne africaine n’est ni une classe au sens sociologique ni le signe d’une transformation structurelle. Elle est une construction discursive, utile à la légitimation d’un ordre économique mondial inégal, et au recyclage des politiques de lutte contre la pauvreté initiée à la fin des années 1990.

À la suite de Fanon, l’enjeu n’est pas d’atteindre une norme consumériste mondiale, mais de bâtir des sociétés capables de produire, de protéger et de décider. Déconstruire cette catégorie n’est donc pas un exercice académique : c’est un acte politique, préalable à toute pensée sérieuse de l’émancipation africaine.

Références clés

  • Banque africaine de développement. African Economic Outlook (2011).
  • Banque mondiale. World Development Report: Attacking Poverty (2000).
  • Banque mondiale. Africa’s Pulse (2018–2023).
  • Craig, D. & Porter, D. Development Beyond Neoliberalism? Routledge.
  • Mkandawire, T. From Maladjusted States to Democratic Developmental States in Africa.
  • Fanon, F. Les Damnés de la Terre. La Découverte

Soigner le monde : pourquoi Frantz Fanon nous parle encore de santé, de liberté et de pouvoir

Cet article est issu de ma communication présentée au colloque international « L’espérance africaine de Fanon » marquant le centenaire de Frantz Fanon (Dakar, 17–20 décembre 2025). Il en reprend les principaux arguments.

On a trop souvent enfermé Frantz Fanon dans une caricature : celle du penseur de la violence révolutionnaire, convoqué à chaque crise politique comme une figure radicale, presque dangereuse. Cette lecture partielle occulte pourtant l’essentiel. Fanon fut d’abord psychiatre. Et c’est à partir de la clinique, du soin et de l’écoute des corps blessés qu’il a construit sa critique du colonialisme.

Relire Fanon aujourd’hui, ce n’est donc pas un exercice de mémoire. C’est une nécessité politique et sanitaire dans un monde où les inégalités de santé explosent, où les corps africains restent surexposés à la maladie, et où la « santé mondiale » prétend soigner sans jamais vraiment libérer.

Quand le colonialisme rend malade

Dès ses premiers textes, Fanon fait un constat implacable : la maladie mentale du colonisé n’est pas une déficience individuelle. Elle est le produit d’un monde violent, structuré par le racisme, l’humiliation et la négation de la dignité.

Dans Le syndrome nord-africain (1952), il montre comment la médecine coloniale refuse de croire la douleur du patient colonisé. Ses plaintes sont soupçonnées, ses symptômes minimisés, son corps réduit à un objet de contrôle. La clinique devient un lieu de domination.

Les travaux de l’historienne Delphine Peiretti-Courtis confirment et prolongent cette intuition. Elle montre comment la médecine occidentale a fabriqué, sur le long terme, un regard hiérarchisant sur les corps noirs : anatomie comparée, pathologie tropicale, psychiatrie coloniale… autant de savoirs qui ont transformé des rapports sociaux de domination en prétendues différences biologiques.

Autrement dit, la médecine coloniale n’a pas seulement mal soigné. Elle a produit l’inégalité en la naturalisant.

Blida-Joinville : soigner, c’est déjà résister

Lorsque Fanon arrive à l’hôpital psychiatrique de Blida-Joinville, en Algérie, il comprend immédiatement que l’institution reproduit l’ordre colonial : autorité brutale, silence imposé, hiérarchie raciale entre soignants et soignés.

Il décide de rompre avec cette logique. Il ouvre les portes. Il instaure la parole collective. Il introduit la sociothérapie, les activités culturelles, le dialogue.

Ce geste est profondément politique. Fanon refuse une psychiatrie qui viserait à « adapter » le malade à un monde injuste. Pour lui, désaliéner, ce n’est pas normaliser. C’est libérer.

Les Écrits sur l’aliénation et la liberté : Fanon clinicien de la dignité

La publication des Écrits sur l’aliénation et la liberté (2015, 2018) a profondément renouvelé notre compréhension de Fanon. On y découvre un clinicien rigoureux, attentif aux dimensions sociales, culturelles et institutionnelles de la souffrance psychique.

Fanon y affirme une idée radicale : la maladie mentale du colonisé est une réponse humaine à une situation inhumaine.

Contre la psychiatrie coloniale de l’école d’Alger, qui pathologisait les comportements indigènes en les attribuant à une supposée immaturité raciale, Fanon renverse la perspective. Le symptôme n’est pas un défaut individuel ; il est le signe d’un conflit entre un sujet et un monde qui le nie.

C’est ici que la liberté devient centrale. Chez Fanon, elle n’est pas un idéal abstrait. Elle est une condition thérapeutique. Sans possibilité d’agir sur le monde, sans reconnaissance de la dignité et de la parole, il n’y a pas de guérison durable. Soigner, c’est rendre possible l’émancipation.

De la médecine coloniale à la «Global Health»

Pourquoi Fanon nous parle-t-il encore aujourd’hui ? Parce que la médecine coloniale n’a pas disparu : elle s’est reconfigurée.

La « Global Health » se présente comme universelle, neutre et technique. Pourtant, ses mécanismes reproduisent souvent des logiques anciennes : priorités sanitaires définies depuis le Nord, indicateurs standardisés, marginalisation des savoirs locaux, dépendance financière.

Des dispositifs comme Gavi, le Fonds mondial, ou les grandes fondations philanthropiques issues des fortunes de milliardaires — au premier rang desquelles la Fondation Bill Gates — ont certes permis de sauver des vies. Mais ils ont aussi transformé la santé en un champ de gestion technocratique, dominé par des agendas extérieurs et peu soumis au débat démocratique.

Comme l’a montré Didier Fassin, la « raison humanitaire » soigne sans émanciper. Elle administre la souffrance sans interroger les structures économiques, politiques et géopolitiques qui la produisent. La maladie devient un problème à gérer, non une injustice à combattre.

C’est exactement ce que Fanon refusait.

Soigner le monde, vraiment

Fanon nous oblige à poser une question simple et dérangeante : regarde, qui diagnostique, qui décide — et au nom de qui ?

Il nous rappelle qu’il n’y a pas de santé sans justice.

Pas de guérison sans liberté.

Pas de soin véritable sans transformation des rapports de pouvoir.

Soigner le monde, aujourd’hui, ce n’est pas multiplier les programmes ou les indicateurs.

C’est désaliéner le regard médical, redonner aux peuples la maîtrise de leur santé, et faire du soin un acte de dignité et de souveraineté.

Fanon n’est pas un penseur du passé.

Il reste le clinicien d’un monde qui n’a pas encore guéri.

Sonko, Diomaye et l’espérance fanonienne : ne pas laisser la révolution sans boussole

Dans quelques jours s’ouvrira à Dakar le colloque international du centenaire de Frantz Fanon (17 — 20 décembre 2025), au Musée des Civilisations noires. Ce rendez-vous n’est pas un simple hommage savant : les documents préparatoires le rappellent avec force. Fanon nous lègue moins une statue qu’un programme de lutte, un souffle destiné à « clarifier la mission historique que l’Afrique et sa diaspora doivent remplir aujourd’hui ».

Le texte de présentation insiste sur cet avertissement qui traverse toute l’œuvre fanonienne : le recul du colonialisme portait la promesse d’une reprise de l’humanité, mais cette promesse fut trahie par des bourgeoisies bureaucratiques qui, selon Fanon, n’allèrent pas à l’indépendance « en combattants, mais en négociants ».

 Cette lucidité est d’une brûlante actualité, alors même que le Sénégal expérimente un moment inédit : une alternance sans compromission apparente, portée par une mobilisation populaire d’une intensité rare sur le continent.

À l’heure où Dakar s’apprête à accueillir chercheurs, artistes, militants et étudiants, le colloque rappelle un impératif politique : une révolution n’avance que si elle reste fidèle aux forces qui l’ont rendue possible. C’est sous ce prisme qu’il faut comprendre les interrogations croissantes autour de la relation entre le Président Bassirou Diomaye Faye et le Premier ministre Ousmane Sonko.

La «bourgeoisie nationale» selon Fanon : la tentation de s’éloigner du peuple

Dans les textes rassemblés pour le colloque, une phrase revient comme un fil rouge : la « bourgeoisie nationale » est une classe qui n’a pas de projet historique, qui s’insère dans les structures coloniales au lieu de les briser, et qui met son énergie non dans la transformation, mais dans la gestion de la dépendance

Cette bourgeoisie n’est pas seulement une catégorie économique et sociale : c’est une attitude, un imaginaire, une manière d’habiter le pouvoir sans rompre avec les logiques de domination.

C’est à l’aune de cette critique que l’on doit analyser la situation actuelle. Un sentiment diffus circule : celui que le Président Diomaye Faye semble vouloir s’affranchir du mouvement social qui l’a porté au pouvoir, mouvement dont PASTEF est l’expression politique la plus organisée. Je dis semble, car je peine encore à saisir la rationalité d’une telle stratégie. Pourquoi tenter de se tenir à distance de l’énergie populaire qui a rendu possible l’alternance du 24 mars 2024? Pourquoi laisser croire que l’État pourrait fonctionner désormais comme un appareil neutre, affranchi de la pression révolutionnaire qui l’a remis en mouvement ?

Et pourtant, les signaux existent. Ils inquiètent. Ils interrogent. Ils rappellent ce que Fanon nommait le « glissement » : cette manière insidieuse qu’ont certains dirigeants, même sincères, de se réapproprier le pouvoir au détriment de la dynamique collective.

Mais si tel est le chemin qui se dessine, alors nous en prendrons acte. Sans colère, sans naïveté, mais avec cette vigilance politique que Fanon appelait de ses vœux. Car une révolution ne survit qu’à une condition : que les masses restent le cœur battant du processus.

La nécessité de maintenir l’espérance révolutionnaire

Il serait faux de dire que la relation entre Ousmane Sonko et Bassirou Diomaye Faye s’est rompue. Ce qui est vrai, en revanche, c’est que leurs rôles institutionnels créent une tension politique inédite : l’un incarne la radicalité transformatrice, l’autre la présidence républicaine dans sa dimension la plus classique. Fanon avait prévenu : les institutions ont une puissance de domestication redoutable.

Dans les réunions populaires comme dans les cercles militants, une peur s’exprime : que la présidence se normalise, que la rupture s’émousse, que la dynamique collective se dissolve dans les codes d’un État qui, depuis soixante ans, sait absorber ses propres contestataires. Ce risque est réel. Il n’est pas une trahison ; il est la tentation structurelle de toute situation de pouvoir.

Face à cela, la position du mouvement doit être claire : nous ne transigerons pas.

Non par défi. Non par orgueil. Mais parce que le peuple révolutionnaire a des exigences légitimes : justice, transparence, refonte de l’État, fin des privilèges, décolonisation des institutions.

Ce peuple — celui qui a résisté, qui a souffert, qui a été emprisonné, torturé, humilié — n’a pas mené ce combat pour revenir à une gestion soft de l’ordre ancien.

Et surtout parce que l’espérance ne doit pas s’éteindre. Comme le rappelle le texte du colloque, Fanon n’était pas seulement le théoricien de la violence libératrice ; il était le penseur d’une immense espérance africaine, d’un avenir à inventer où les peuples reprennent initiative et dignité.

Cette espérance-là ne peut être abandonnée à la seule verticalité présidentielle. Elle doit rester entre les mains de celles et ceux qui l’ont portée ces dernières années : ambulants, djakartamen, syndicats, étudiants, quartiers populaires, paysans, intellectuels, travailleurs de la fonction publique, diaspora, travailleurs informels, jeunes précarisés.

La justice fiscale exige la fin des privilèges ; les fonds communs en sont un symbole

À l’heure où l’Assemblée nationale décortique le Budget 2026, le pays entre dans une zone où l’ambiguïté n’est plus tolérable. Les documents officiels eux-mêmes ne laissent aucun doute : le Sénégal doit « restaurer la crédibilité et la viabilité des finances publiques » et engager un « assainissement » profond de ses comptes, après la révélation d’un endettement réévalué à 119 % du PIB et d’un déficit approchant les 12 % du PIB[1].

Cette exigence nouvelle, affirmée dans le Projet de loi de finances, repose sur une idée simple : la souveraineté financière ne naîtra ni des slogans ni des artifices comptables, mais d’un effort fiscal juste, assumé, équitable.

Les fonds communs : les impensés d’une République qui se veut juste

Le Gouvernement reconnaît dans son projet de loi que la maîtrise de la masse salariale doit être rigoureuse et que la transparence sur les rémunérations publiques est devenue indispensable. Le document Voies et Moyens va plus loin en indiquant que la réforme du Code général des impôts doit permettre une meilleure segmentation des contribuables, une centralisation des « bénéficiaires effectifs » et un renforcement de la justice fiscale.

Cette ambition, déjà inscrite dans les textes, appelle une conséquence logique : les fonds communs doivent être imposés.

Le Code général des impôts soumet à l’impôt sur le revenu les traitements, salaires, indemnités et primes de toutes natures. Il ne crée aucune catégorie spéciale pour les « fonds communs ». S’ils échappent encore largement à l’impôt, ce n’est pas parce que la loi les protège, c’est parce que l’administration les a installés dans une zone grise, à l’abri du regard du fisc. Et dans un contexte où l’État affirme vouloir relever la pression fiscale pour atteindre les standards UEMOA (20 %), il est incohérent de faire peser l’effort public sur les usagers du mobile money, les agriculteurs, les ménages modestes ou les petites entreprises, tout en épargnant les segments les mieux rémunérés de la haute administration.

Dans un pays où le Président et le Premier ministre ont choisi la vérité contre le maquillage des chiffres, ne pas imposer les fonds communs revient à maintenir une zone d’ombre au cœur même de l’État. C’est incompatible avec l’idéal de souveraineté, incompatible avec l’agenda de refondation et incompatible avec l’idée simple que la République se bâtit d’abord par l’exemplarité de ceux qui la servent.

La fiscalité foncière : le socle oublié de l’autonomie nationale

Le document Voies et Moyens[2] insiste sur le rôle que doit jouer la fiscalité foncière dans l’élargissement de l’assiette et l’augmentation des recettes internes. Le Projet de loi, lui, annonce une « régularisation foncière massive » dont le rendement est projeté à plus de 100 milliards FCFA. Ces formulations ne sont pas anodines : elles expriment la reconnaissance officielle d’une évidence économique longtemps mise de côté.

La taxe foncière sénégalaise n’est plus en phase avec les réalités contemporaines. Elle est faible, sous-évaluée, parfois inopérante. Elle ne reflète ni la valeur réelle du patrimoine, ni les dynamiques urbaines, ni les besoins criants des collectivités. Elle ne peut plus rester dans cet état alors que le pays affirme vouloir financer ses ambitions sans s’en remettre aux bailleurs.

Un État qui néglige son foncier néglige la première pierre de sa souveraineté. La nation reconnaît la valeur de son territoire et choisit d’en faire une part équitable de l’effort collectif. Réformer la fiscalité foncière, mettre à jour les valeurs, intégrer les terrains vacants, responsabiliser les propriétaires, donner aux communes un socle de ressources stable et prévisible : tout cela n’est pas un luxe, mais une obligation politique si l’on veut sortir d’un modèle où l’État vit à crédit pendant que la richesse immobilière échappe à l’impôt.

La souveraineté budgétaire exige la justice fiscale

Le Projet de loi de finances 2026 parle d’une « mobilisation de nouvelles ressources endogènes », d’une volonté de « retrouver définitivement les équilibres budgétaires » et d’une réduction de la dépendance aux financements extérieurs. Le document Voies et Moyens décrit la même trajectoire : élargir l’assiette, sécuriser les recettes, réformer les codes fiscaux et douaniers, corriger les niches et renforcer la transparence.

Ces formulations officielles ne prennent sens que si l’État a le courage d’aller jusqu’au bout. La vérité budgétaire est devenue un choix politique. Et ce choix oblige l’administration à se réformer elle-même, à abandonner ses zones d’exception, à accepter que l’effort fiscal soit partagé.

Le peuple a toujours payé. Il est temps que l’État, lui aussi, paie sa part. Et c’est à ce prix — pas un autre — que la souveraineté budgétaire annoncée dans les textes deviendra une réalité vécue par tous.


[1] Ministère des Finances et du Budget. (2025). Projet de loi de finances pour l’année 2026. République du Sénégal.

[2] Ministère des Finances et du Budget. (2025). Voies et moyens — Annexe au projet de loi de finances pour l’année 2026. République du Sénégal.