Notre santé dans l’assiette

Ce que nous mangeons chaque jour n’est pas anodin : c’est le premier médicament ou le premier poison. Derrière les rayons colorés et les slogans de modernité, une vague d’aliments industriels gagne du terrain en Afrique. Faciles, bon marché en apparence, mais riches en additifs et pauvres en nutriments, ils menacent nos corps autant que notre souveraineté. L’exemple américain montre où mène cette dépendance : explosion de l’obésité, du diabète et des maladies cardiovasculaires. Allons-nous ouvrir grand nos marchés à cette bombe sanitaire, ou choisir de valoriser nos produits locaux, plus sains et plus durables ?

Scènes du quotidien


Dans les rues de Dakar, d’Abidjan, Lagos, Nairobi, ou de Johannesburg, la scène est devenue familière : des enfants partent à l’école un paquet de biscuits sucrés à la main, des travailleurs cassent la croûte avec des nouilles instantanées avalées en vitesse, et des familles entières s’installent le soir devant des boissons gazeuses bon marché. Ces produits emballés, aux couleurs vives et aux prix attractifs, s’imposent peu à peu dans nos habitudes alimentaires. Mais derrière leur côté pratique se cache une réalité inquiétante : ils appartiennent à la catégorie des aliments ultra-transformés.

Qu’appelle-t-on aliments ultra-transformés?

Les chercheurs utilisent la classification NOVA pour mettre les aliments dans quatre catégories, de l’aliment brut à l’ultra transformé. Les aliments ultra-transformés (AUT) vont bien au-delà d’une simple transformation (cuisson, congélation, fermentation) : ils contiennent des ingrédients « sans usage culinaire domestique » comme les arômes artificiels, émulsifiants, colorants, édulcorants ou amidons modifiés. Leur texture et leur goût sont conçus pour séduire et prolonger la conservation, mais au prix d’une rupture avec la nature même de l’aliment. Sodas, plats prêts à réchauffer, snacks industriels, viandes reconstituées, céréales sucrées : ce sont les nouveaux envahisseurs de nos assiettes.

Une menace documentée pour la santé

Dans un avis scientifique publié par l’American Heart Association et analysé dans JAMA Medical News (Anderer, 2025), les chercheurs tirent la sonnette d’alarme : aux États-Unis, plus de 55 % des calories consommées proviennent des AUT, et ce chiffre grimpe à 62 % chez les jeunes. Résultat : augmentation significative des maladies cardiovasculaires, de l’obésité et de la mortalité toutes causes confondues[1].

Le problème ne réside pas seulement dans la teneur en sucre, sel ou graisses saturées. La transformation industrielle elle-même — qui détruit la structure naturelle des aliments — provoque une digestion trop rapide, des pics de glucose et d’insuline, une sensation de faim accrue. Certains additifs modifient le microbiote[2] intestinal et favorisent l’inflammation chronique. À long terme, c’est tout l’équilibre métabolique qui est compromis.

 Les enjeux pour l’Afrique : nutrition et souveraineté

Pourquoi ce constat venu des États-Unis doit-il alerter l’Afrique ? Parce que nos marchés sont devenus la cible privilégiée des multinationales agroalimentaires. Elles vendent l’ultra-transformé comme modernité, accessibilité et convivialité, alors qu’il prépare en réalité une crise sanitaire majeure. Si nous laissons s’installer sans régulation l’invasion de ces produits, nous aurons demain les mêmes maladies que le Nord, avec des systèmes de santé beaucoup moins capables d’y faire face.

La résistance passe par la souveraineté alimentaire. Préserver nos traditions culinaires, valoriser le mil, le fonio, le manioc, les légumes à feuilles, les fruits tropicaux, ce n’est pas de la nostalgie : c’est de la stratégie[3]. Produire et consommer local, soutenir nos paysans et nos industries agroalimentaires régionales, c’est investir dans une alimentation saine et durable. C’est aussi affirmer que nos assiettes ne doivent pas être dictées par les intérêts financiers des autres.


L’exemple américain est un avertissement : la dépendance aux aliments ultra-transformés fabrique des sociétés malades. L’Afrique a le choix. Ouvrir ses marchés à cette vague industrielle, ou protéger sa santé et son avenir en misant sur une alimentation enracinée dans ses terroirs. Car au fond, c’est une évidence trop souvent oubliée : notre santé est dans notre assiette.


[1] Debras, C., Srour, B., Chazelas, E., Julia, C., Kesse-Guyot, E., Allès, B., … & Touvier, M. (2022). Aliments ultra-transformés, maladies chroniques, et mortalité : résultats de la cohorte prospective NutriNet-Santé. Cahiers de Nutrition et de Diététique, 57 (3), 222-234.

[2] Un microbiote est l’ensemble des micro-organismes – bactéries, virus, parasites et champignons non pathogènes, dits commensaux – qui vivent dans un environnement spécifique

[3] Crenn, C., Gobatto, I., Ndiaye, A., Tibère, L., Seye, M., & Ka, A. (2023). Alimentation, environnement et santé : l’Afrique au cœur des changements globaux contemporains. Introduction. Anthropology of food, (17).