29 juillet 1980 : Abdou Diouf face aux élus casamançais, la réunion de la dernière chance ?

Cet article est une adaptation d’un extrait du manuscrit de « Marcel Bassène, pionnier de la recherche de la paix en Casamance »

Le 29 juillet 1980, dans une salle de réunion de la Primature à Dakar, Abdou Diouf, alors Premier ministre, recevait une délégation casamançaise composée de responsables régionaux du Parti socialiste, d’élus, de cadres et des dirigeants du Comité pour la rénovation de Ziguinchor (COREZI). Le contexte ne laissait guère de place à la légèreté : la Casamance vivait un malaise profond, né d’un sentiment ancien de marginalisation, ravivé par les « événements scolaires de Ziguinchor » et alimenté par la pauvreté persistante d’une région pourtant riche de potentialités. Préparée dans l’urgence, mais portée par une mobilisation exceptionnelle, cette rencontre devait être le moment où l’État sénégalais, par la voix de son chef de gouvernement, reconnaissait la gravité de la situation. Beaucoup y virent « la réunion de la dernière chance ». On remarquera toutefois que les députés du PDS, Laye Diop Diatta et Famara Manè, figures de l’opposition en Casamance, n’avaient pas été conviés à cette rencontre, ce qui en limitait la portée inclusive. Telles sont les informations consignées dans le rapport de l’Union régionale de Casamance du Parti socialiste, rédigé par feu Joseph Mathiam.

Un climat de tensions accumulées

Depuis des années, la Casamance se percevait comme une périphérie oubliée. L’absence d’infrastructures éducatives — pas de lycée à Bignona, Sédhiou, Vélingara ou Kolda —, le retard chronique des projets industriels pourtant annoncés, l’état délabré des routes reliant Sédhiou et d’autres localités enclavées, tout concourait à alimenter le sentiment d’abandon. La fermeture de l’ambassade du Sénégal en Guinée-Bissau, voisine immédiate et partenaire naturel, résonnait comme un symbole d’isolement.

À cela s’ajoutaient des tensions sociales plus récentes : pression accrue sur les terres et les ressources locales, chômage endémique des jeunes, exode rural qui vidait les villages de leur vitalité. L’identité casamançaise, forte et fière, se sentait menacée. C’est dans ce climat électrique que les responsables politiques de la région prirent la route de Dakar.

Une mobilisation sans précédent

La délégation était prestigieuse : Assane Seck, Joseph Mathiam, Louis Dacosta, Ousmane Seydi, Mamadou Angrand Badiane, Mamadou Cissé, Louis Carvalho, Kéloutang Maria Badiane, Insa Ndiaye, Bassirou Cissé, Lémou Touré mais aussi d’autres cadres politiques et administratifs venus témoigner des aspirations d’une population lassée. Tous dressèrent un tableau sévère devant Abdou Diouf : désenclavement négligé, stagnation économique, marginalisation des cadres casamançais dans l’administration, abandon des ports, inexistence d’investissements structurants. La jeunesse était décrite comme une « génération sacrifiée », privée d’avenir.

Les Casamançais réclamaient une représentation digne dans les sphères nationales, non comme une faveur, mais comme un droit. Leurs revendications traduisaient une volonté de justice et d’équité, et une exigence de reconnaissance de leur appartenance pleine et entière à la République.

La réponse d’Abdou Diouf

Face à ce tableau accablant, le Premier ministre adopta un ton conciliant. Il reconnut la légitimité des doléances et promit des mesures concrètes : relance des projets industriels et portuaires, amélioration des infrastructures éducatives, meilleure inclusion des cadres casamançais dans la haute administration. Il salua l’attachement des Casamançais à la République et annonça un suivi attentif des dossiers. Pour beaucoup, cette réunion fut perçue comme une ouverture historique, un moment où l’État semblait enfin disposé à écouter et à agir.

Quand le football devint politique

Quelques jours plus tard, une autre scène cristallisa les frustrations : la finale de la Coupe du Sénégal 1980 entre le Casa Sports et la Jeanne d’Arc. Le Casa, vainqueur l’année précédente, portait la fierté casamançaise. Mais des décisions arbitrales contestées déclenchèrent la colère, et Jules François Bocandé, idole de Ziguinchor, s’en prit à l’arbitre. Sa suspension à vie fut vécue comme une injustice supplémentaire, une attaque contre la dignité de toute une région.

Ce double épisode — réunion politique et finale sportive — révéla la profondeur des blessures. La volonté de dialogue institutionnel existait, mais la perception d’une marginalisation systémique demeurait, trouvant désormais des échos jusque sur les terrains de football.

La volonté politique face à l’ajustement structurel

Rétrospectivement, on mesure mieux la fragilité de ce moment. Car si Abdou Diouf avait promis, il devait bientôt composer avec des contraintes autrement plus puissantes : celles des institutions financières internationales. Le Sénégal entra dès le début des années 1980 dans l’ère des programmes d’ajustement structurel.

Ces réformes, imposées par le FMI et la Banque mondiale, obligeaient l’État à réduire ses dépenses, privatiser, limiter ses recrutements, couper dans les subventions. Autant de mesures qui restreignaient drastiquement ses marges de manœuvre. Comment financer le désenclavement, construire des lycées, soutenir l’économie locale, si l’agenda national était dicté depuis Washington ?

L’ajustement structurel a-t-il eu raison de la volonté politique exprimée le 29 juillet 1980 ? La question mérite d’être posée. Car sans ressources pour transformer les promesses en réalisations, la réunion de la « dernière chance » s’est vite muée en rendez-vous manqué. Les frustrations sont restées intactes, nourrissant les aspirations autonomistes qui allaient bientôt trouver leur expression politique et militaire.

Une leçon pour l’histoire

L’épisode de 1980 nous rappelle une vérité constante : la paix ne se construit pas sur les seules intentions, fussent-elles sincères. Elle exige des actes tangibles, des investissements, une équité réelle dans le partage des ressources et du pouvoir. Or, l’État sénégalais, pris dans l’étau de la dette et des réformes néolibérales, n’a pas pu — ou pas voulu — répondre aux attentes exprimées avec tant de clarté par la délégation des élus casamançais.

La réunion de la dernière chance fut donc à la fois un moment d’espérance et un révélateur d’impuissance. Elle reste inscrite dans la mémoire collective comme l’instant où un choix était possible, mais où les contraintes internationales ont réduit la volonté politique à une parole sans lendemain.

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Auteur : Félix Atchadé

Je suis médecin, spécialiste de Santé Publique et d’Éthique Médicale. Je travaille sur les questions d’équité et de justice sociale dans les systèmes de santé. Militant politique, je participe à l'oeuvre de refondation de la gauche sénégalaise.

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