Lettre du Professeur Mahamadou Lamine Sagna à un de ses amis

Avec l’autorisation de son auteur, le Professeur Mahamadou Lamine Sagna, et du destinataire de la correspondance, chroniquesenegalaises.com publie cette lettre profonde, exigeante et salutaire. Écrite dans un style direct et fraternel, elle engage une réflexion sans concession sur les tensions internes à tout processus révolutionnaire.

Salam bro

La citation introductive — « Nemo auditur propriam turpitudinem allegans » — affirme un principe clair : nul ne peut se prévaloir de sa propre turpitude pour se défendre. Elle sert ici à souligner l’idée que les faiblesses internes du camp révolutionnaire ne sauraient justifier le recul ou la reprise en main par les forces contre-révolutionnaires. Le propos est vif, percutant, et porté par une volonté d’exigence : la Révolution ne peut se permettre d’être médiocre ou complaisante.

Cependant, tout en reconnaissant la pertinence d’une telle vigilance, il importe de relativiser cette posture. D’abord, parce que toute révolution, et en particulier une révolution démocratique dans un État postcolonial, est un processus inévitablement imparfait, traversé de contradictions, de reculs, de compromis et de tensions. Ce n’est pas un accident mais une condition même de sa nature historique, sociale et humaine.

La critique de la « révolution petite bourgeoise » au Sénégal — avec ses failles, ses tentations carriéristes, ses égarements tactiques — n’est pas infondée. Mais elle devient stérile si elle ne s’accompagne pas d’un engagement lucide, d’une volonté de participer à la rectification du cours révolutionnaire. Car critiquer sans s’engager, c’est céder à la tentation de la pureté inutile. Il est facile de condamner les errements depuis les gradins ; plus difficile est de plonger les mains dans le réel pour le transformer.

En ce sens, la révolution n’est pas un théâtre dont on commente les scènes à distance. Elle est un espace d’apprentissage collectif, souvent chaotique, où chaque citoyen est appelé à jouer un rôle, même modeste, même critique. Ce n’est pas tant la pureté initiale du mouvement qui compte que sa capacité à apprendre de ses erreurs et à se corriger sans perdre son élan.

Comme le disait Frantz Fanon, « chaque génération doit dans une relative opacité découvrir sa mission, la remplir ou la trahir ». Nous avons à faire nôtre cette mission, non pas dans l’attente de la perfection, mais dans la participation active au réel, dans la construction concrète d’institutions nouvelles, de valeurs nouvelles, et de rapports sociaux renouvelés.

Cela implique de ne pas idéaliser la Révolution, mais de la défendre avec maturité, non par dogmatisme, mais parce que nous savons qu’elle ouvre un espace de possibilités inédites. Oui, des erreurs sont commises. Oui, des dérives existent. Mais elles ne sont pas des preuves de l’échec de la Révolution. Elles sont le matériau même avec lequel elle doit se construire, se débattre, et se dépasser.

Enfin, la critique doit être orientée vers l’action, vers la participation, vers l’organisation populaire, vers la formation politique, vers la conquête du savoir et la mobilisation des intelligences. La vigilance que nous devons avoir ne doit pas se transformer en cynisme ni en désertion. Car le plus grand risque face aux imperfections de la Révolution, ce n’est pas l’indignation, mais l’abandon.

En somme : la critique citée nous rappelle utilement que la Révolution ne se décrète pas, elle s’éduque et se vit. Mais à condition de ne pas rester simple spectateur, il nous revient de nous engager dans sa marche, avec lucidité et sans fétichisme, pour en faire un véritable outil de transformation populaire.

Prof. Mahamadou Lamine Sagna