Sonko chez Gbagbo : mémoire et souveraineté

Il y a des gestes qui valent manifeste, des visites qui marquent plus que mille discours. Profitant de sa visite officielle à Abidjan, le Premier ministre sénégalais Ousmane Sonko a tenu à rencontrer l’ancien président ivoirien, Laurent Gbagbo — non pas par simple courtoisie, mais pour saluer une figure vivante de la lutte pour la souveraineté africaine. Il a affirmé une vision, réactivé une mémoire politique, et tendu un fil entre les combats d’hier et les batailles d’aujourd’hui. Cette visite est d’une haute portée symbolique et stratégique. Elle confirme, s’il le fallait, que le panafricanisme d’Ousmane Sonko n’est pas une posture de circonstance, mais une ligne de fond, ancrée dans l’histoire et nourrie de l’expérience des devanciers.

Il y avait, dans cette rencontre, bien plus qu’un échange protocolaire. Elle sonnait comme une conversation entre deux générations d’insoumis qui, loin de se tourner le dos, conjuguent leurs engagements. Le président Gbagbo, toujours debout dans l’arène politique, fort de son histoire de résistance aux oukases de Paris — au prix de l’emprisonnement, de l’humiliation et de la déportation — et le Premier ministre Ousmane Sonko, qui, dans un contexte nouveau, entend prolonger et renouveler le combat pour la souveraineté africaine, dans ses dimensions monétaire, militaire, économique, culturelle et politique. En allant à la rencontre de celui que l’ancien président français, Nicolas Sarkozy a tenté de « vitrifier », le Premier ministre sénégalais ne signe pas seulement une solidarité de circonstance, il dessine un pacte de mémoire. Il montre que la nouvelle génération de dirigeants panafricains ne prétend pas réinventer l’histoire en niant celle qui l’a précédée, mais qu’elle s’en nourrit.

Laurent Gbagbo, ou l’épreuve de la souveraineté

Car Laurent Gbagbo est, pour qui veut écouter les leçons de l’histoire, un cas d’école. Son parcours raconte tout à la fois les espoirs de la démocratie africaine, les pièges de l’interventionnisme occidental et les limites d’un droit international à géométrie variable. L’acharnement judiciaire dont il fut victime, les 82 témoins à charge incapables de prouver quoi que ce soit, son acquittement par la Cour pénale internationale (CPI) — après près d’une décennie de détention préventive — en disent long sur ce que coûte l’insoumission dans une Afrique encore prise dans les rets de la Françafrique. Le Président Gbagbo, c’est l’homme qui a tenté de rompre avec la tutelle française, de reconfigurer les rapports entre la Côte d’Ivoire et la France, de construire une alternative politique — école obligatoire jusqu’à 16 ans et gratuite, couverture médicale universelle, donner le pouvoir aux organisations paysannes, souveraineté économique. Le Premier ministre Sonko, en se réclamant d’une ligne souverainiste panafricaine, ne pouvait ignorer cette trajectoire.

Vers un panafricanisme de coalition

Cette visite s’inscrit donc dans une double dynamique : reconnaître la dette politique de toute une génération envers ceux qui ont ouvert la voie de la rupture, mais aussi miser sur l’expérience pour ne pas reproduire certaines impasses. Car si le Président Gbagbo a dû faire face à de violentes épreuves, tant militaires que médiatiques, c’est aussi parce que les conditions n’étaient pas encore réunies pour bâtir, à l’échelle du continent, une alliance suffisamment structurée et solidaire pour soutenir son combat. Ousmane Sonko semble l’avoir compris : d’où son ambition d’un panafricanisme institutionnalisé, solidaire et stratégique. Sa démarche n’est pas seulement sénégalaise, elle est ouest-africaine. Elle fait écho au projet de « Front populaire ouest-africain » théorisé par Pierre Sané — ancien Secrétaire général d’Amnesty International — dans une lettre adressée à Laurent Gbagbo, où il proposait de fédérer les forces progressistes de la CEDEAO autour d’une plateforme anti-impérialiste et démocratique.

La rencontre entre le Premier ministre Ousmane Sonko et le Président Laurent Gbagbo n’est pas un simple geste de courtoisie politique. C’est une mise en scène consciente de la continuité des luttes, un acte diplomatique doublé d’un message clair : il existe une autre Afrique, une Afrique debout, mémoire vive des combats passés et force d’invention pour les luttes présentes. En rendant visite au Président Gbagbo, le Premier ministre Sonko honore tous ceux que l’histoire officielle a voulu effacer, et il réaffirme que la souveraineté n’est pas un mot creux, mais une exigence quotidienne, un horizon de dignité.

De la Banque africaine de développement à une banque pour les Africains ?

L’élection de Sidi Ould Tah à la tête de la BAD a suscité, chez certains, le récit d’un échec diplomatique sénégalais. Une lecture paresseuse, voire opportuniste, si l’on considère le contexte de la candidature d’Amadou Hott, les programmes en présence, et surtout la nécessité de réinterroger le rôle stratégique de la Banque pour le développement du continent.

L’élection d’un nouveau président à la tête de la Banque africaine de développement (BAD) a ravivé les lectures géopolitiques, souvent plus promptes à pointer des « défaites » nationales qu’à interroger le fond. La candidature d’Amadou Hott, présentée par le Sénégal, a été perçue par certains comme un revers diplomatique. C’est oublier qu’elle avait été engagée bien avant l’alternance de mars 2024, sous l’ancien régime, et qu’elle ne traduisait pas la ligne du nouveau pouvoir. Il serait donc réducteur d’en faire un échec sénégalais, d’autant que monsieur Hott visait peut-être davantage une reconnaissance stratégique qu’un poste à tout prix. Dans une élection marquée par des équilibres régionaux et le poids des bailleurs non africains, sa position était d’autant plus délicate que le président sortant, le Nigérian Akinwumi Adesina, est lui aussi originaire d’Afrique de l’Ouest.

Élu le 29 mai 2025, l’économiste mauritanien Sidi Ould Tah, ancien ministre et ex-dirigeant de la Banque arabe pour le développement économique en Afrique (BADEA), devient le neuvième président de la BAD. Il prendra ses fonctions le 1er septembre, fort d’une réputation de réformateur pragmatique. Son élection traduit moins une rupture qu’un rééquilibrage en faveur du bloc nord-africain et sahélien.

Continuité technocratique ou rupture stratégique ?

Les programmes des candidats — y compris celui de monsieur Hott — s’articulaient globalement autour des « High 5 » stratégiques de la BAD (électrifier l’Afrique, nourrir l’Afrique, industrialiser l’Afrique, intégrer l’Afrique, améliorer la qualité de vie des Africains). Derrière cette unanimité apparente, pas de divergences de fond : tous ont repris les mantras de la croissance inclusive, des partenariats public-privé, de la compétitivité africaine sur les marchés globaux. Aucun ne s’est positionné en rupture franche avec l’orientation actuelle de la Banque. En ce sens, le scrutin a davantage tranché entre des profils qu’entre des visions.

Chez l’ensemble des candidats en lice, une même orientation s’est imposée : mobilisation des financements privés, sophistication des outils financiers, sécurisation des grands projets d’investissement. Un discours calibré pour rassurer les marchés et les partenaires au développement, mais qui ne remet nullement en cause le paradigme dominant — celui d’un développement guidé par la rentabilité, la solvabilité et les critères des bailleurs. Même le vainqueur du scrutin n’a esquissé aucune remise en question profonde du modèle. On reste dans la gestion, pas dans la transformation.

À quoi sert (vraiment) la BAD, et que pourrait-elle devenir ?

C’est là que le débat devient essentiel. Car la question n’est pas tant de savoir qui dirige la BAD, mais à quoi elle sert, et au service de qui elle se place. Née en 1964 d’un élan panafricain postcolonial, la Banque africaine de développement devait être un levier de souveraineté économique, un outil d’industrialisation endogène et de financement autonome. Elle a, au fil des décennies, intégré des bailleurs non africains, adopté les standards des agences de notation, et converti son langage au lexique technocratique du développement néolibéral. Résultat : les projets doivent être « bancables », les États solvables, les indicateurs alignés sur les normes globales.

Mais quel type d’Afrique cela construit-il ? Une Afrique intégrée aux chaînes de valeur mondiale, mais toujours exportatrice brute de matières premières ? Une Afrique de corridors logistiques, mais sans industries souveraines ni redistribution sociale ? Une Afrique des mégaprojets énergétiques, mais sans pouvoir populaire dans la définition des priorités ? Autant de questions que la BAD n’affronte plus frontalement, et qui appellent à une refondation politique de l’institution.

Une BAD réinventée serait une véritable banque publique continentale, tournée vers la souveraineté alimentaire et énergétique, soutenant l’économie paysanne et informelle plutôt que les mégaprojets vitrines. Elle financerait des politiques sociales ambitieuses et des structures solidaires, en assumant une logique de service public. Sa gouvernance s’ouvrirait aux forces sociales africaines, pour devenir un outil démocratique au service des peuples, et non une simple technocratie financière. Une banque politique, au service d’un projet africain, et non d’un agenda financier importé.

L’élection à la présidence de la BAD est un fait. Elle ne saurait, à elle seule, résumer l’état de la diplomatie sénégalaise ni la dynamique des projets continentaux. L’essentiel est ailleurs : quelles orientations pour la BAD ? Quel développement voulons-nous ? La réponse à ces questions ne viendra pas d’un seul homme, ni d’un scrutin, mais d’une volonté collective de refonder les outils de notre souveraineté.