
Lors du Conseil des ministres du 4 juin 2025, le Président Bassirou Diomaye Faye a convié son Premier ministre Ousmane Sonko à achever l’élaboration du projet de loi sur la souveraineté économique. Un texte majeur, pensé comme un instrument de redressement national : il s’agit de fortifier le tissu des entreprises locales, d’arracher le pays à l’étreinte des importations massives, et de poser les fondations d’un développement enraciné, autonome, fidèle à la dynamique des forces vives du territoire.
Le patriotisme économique ne relève pas d’un repli nationaliste, mais d’une volonté politique assumée de favoriser l’économie locale dans un contexte mondialisé inégal. Popularisé au début des années 2000, ce concept traduit une prise de conscience selon laquelle les outils de compétitivité doivent être redéfinis au service de la souveraineté. Au Sénégal, où la consommation intérieure constitue près de 80 % du PIB, mais où les importations dominent encore les étalages, la promotion de l’offre nationale est un enjeu fondamental de survie économique.
Ce choix s’inscrit dans une réflexion de l’économiste sud-coréen Ha-Joon Chang, qui soutient que les pays aujourd’hui développés ont bâti leur puissance sur le protectionnisme intelligemment appliqué. Il s’agit donc pour le Sénégal de retrouver les marges de manœuvre perdues dans la mondialisation financiarisée, en soutenant ses entreprises, en encadrant les importations et en réhabilitant le rôle stratégique de l’État dans la production.
Une loi en réponse aux blocages structurels de l’économie
Cette loi intervient dans un contexte où les déséquilibres structurels de l’offre se sont aggravés : secteur primaire dévalorisé, industries locales sinistrées, difficultés d’accès à l’énergie, faible productivité globale des facteurs (PGF), accès limité au financement bancaire pour les PME, et rente foncière paralysante.
Malgré des taux de croissance positifs ces dernières décennies, l’économie reste peu inclusive, avec un secteur informel prédominant et une base industrielle fragile. L’industrie manufacturière peine à retrouver son dynamisme d’avant la dévaluation de 1994. Le secteur bancaire, concentré et peu profond, ne finance que marginalement les PME locales. Cette loi vient donc combler un vide stratégique : réorganiser l’offre en relocalisant les chaînes de valeur, en soutenant les secteurs à fort contenu local (agroalimentaire, textile, transformation) et en favorisant un capitalisme d’intérêt national.
Mais il faudra prendre garde à ne pas créer des effets d’aubaine profitables à de faux entrepreneurs, véritables parasites à la traîne des aides publiques, sans projets viables ni contribution réelle à la production. Le patriotisme économique ne doit pas être le prétexte à une capture de la rente nationale par des clientèles politiques ou des réseaux opportunistes.
Souveraineté économique et planification démocratique : vers une nouvelle économie politique
Au-delà des effets de structure, le patriotisme économique implique une réécriture du contrat économique. Il suppose une planification démocratique, orientée vers l’emploi, l’équité et la durabilité. L’État ne se contente plus d’être régulateur, mais redevient stratège, investisseur, facilitateur. Des outils comme le FONSIS, la BNDE, le FONGIP devront être reconfigurés pour renforcer le tissu productif national et l’ancrer dans les territoires.
L’enjeu est culturel et citoyen : faire du consommer local un acte de foi républicaine, éveiller les consciences à l’importance d’un tissu économique national robuste, et faire de la solidarité productive un nouveau pilier de la souveraineté populaire. C’est le sens de la référence à l’économiste Susan Strange (1923-1998) : les marchés ne sont pas naturels, ils sont construits par des choix politiques. Cette loi sur la souveraineté économique est donc un choix de société.
Reste à garantir sa mise en œuvre effective, sa transparence et son ancrage dans les besoins réels de la population. Car sans transformation structurelle de l’offre, le patriotisme économique risque de rester un slogan. Mais s’il est appliqué avec rigueur, il peut être la clé d’une relance économique endogène et d’une réinvention souveraine du développement. Nous faisons confiance au Premier ministre Ousmane Sonko pour porter cette ambition avec volontarisme, vigilance et cohérence, afin que cette loi ne reste pas lettre morte, mais devienne un levier de transformation nationale.
