Le dividende démographique du Sénégal : promesse à condition

Le 14 avril, à l’Assemblée nationale, le Premier ministre Ousmane Sonko affirmait la volonté de l’État de mettre fin aux départs illégaux de migrants vers l’Europe. Cette déclaration résonne dans un contexte où l’émigration clandestine a brisé des familles et mis à nu notre incapacité à offrir un avenir à la jeunesse. Et pourtant, le Sénégal dispose, comme bien des pays africains, d’une jeunesse nombreuse, dynamique, avide d’apprendre et d’agir. Faut-il y voir une menace ou une chance ? C’est tout l’enjeu du dividende démographique : une promesse de développement, à condition d’investir dans l’éducation, la formation, l’emploi — et d’affirmer une souveraineté migratoire.

Une jeunesse en expansion : bénédiction ou bombe à retardement ?

La jeunesse constitue l’un des traits les plus marquants de la démographie sénégalaise : 62 % de la population a moins de 25 ans, et l’âge médian est de 19 ans. Avec une croissance annuelle de 2,7 %, le pays pourrait dépasser les 30 millions d’habitants d’ici 2050. Cette dynamique, encore inachevée, offre un potentiel immense si elle s’accompagne d’un accès réel à l’éducation, à la formation et à l’emploi. C’est le principe même du dividende démographique : une période où la majorité active peut, si elle est employée, stimuler la richesse nationale.

Mais cette promesse peut aussi virer au cauchemar. L’Afrique, malgré une croissance soutenue, reste piégée dans un modèle qui produit de la richesse sans développement partagé. Le résultat est connu : des millions de jeunes sans avenir, pris entre chômage, exil périlleux ou radicalisation. La démographie, dès lors, ne relève plus du seul registre statistique ; elle devient un enjeu politique majeur, au croisement de la justice sociale, de la souveraineté et des choix de civilisation.

L’immigration clandestine : symptôme d’un mal développement

Les départs massifs vers l’Europe, souvent au péril de la mer, ne relèvent pas d’un simple attrait pour l’Occident. Ils révèlent un désespoir profond : l’échec à transformer la croissance démographique en développement endogène. Chaque pirogue qui s’éloigne des côtes sénégalaises témoigne d’une faillite collective, mais aussi d’une politique migratoire européenne cynique, fondée sur la captation d’une main-d’œuvre bon marché, sans volonté de construire un partenariat équitable.

L’engagement du Premier ministre à tarir ces flux est salutaire, mais la réponse ne peut être uniquement sécuritaire. Il faut en traiter les causes : manque de perspectives économiques, inégalités, déscolarisation, gouvernance défaillante. Il faut aussi contraindre l’Europe à reconnaître sa part de responsabilité et à revoir la logique de ses politiques. L’Afrique ne peut plus être la béquille démographique d’un continent vieillissant. À chaque flux de travailleurs doit répondre un flux de savoirs, de technologies et d’investissements.

Investir dans le capital humain : la clé pour déclencher le dividende

Le dividende démographique ne se réalise que lorsqu’il est soutenu par une vision politique claire et des investissements conséquents dans le capital humain. Cela suppose de garantir une éducation de qualité, un accès équitable à la santé, et des opportunités de formation continue, adaptées aux mutations économiques. Or, au Sénégal, ces conditions sont loin d’être réunies. Les inégalités d’accès aux services essentiels, particulièrement en milieu rural, demeurent criantes. L’économie peine à absorber une jeunesse nombreuse, qui se heurte à un marché du travail fragile, dominé par l’informel et incapable d’offrir des perspectives dignes.

Pour transformer cette jeunesse en levier de développement, il ne suffit pas d’améliorer l’offre éducative. Il faut aussi élargir les dispositifs de formation professionnelle à tous les âges de la vie, intégrer les migrants de retour dans des parcours qualifiants, et bâtir une stratégie industrielle capable de fixer les compétences sur le territoire. Cette dynamique ne pourra s’épanouir sans une planification urbaine plus cohérente, qui anticipe l’essor démographique en articulant emploi, habitat, infrastructures et services publics. C’est à cette condition que le Sénégal pourra convertir sa transition démographique en opportunité historique.

Il ne suffit plus de dénoncer les filières cyniques de l’immigration clandestine ; encore faut-il rappeler que ces circuits mortifères sont, en grande partie, le produit des politiques migratoires européennes, qui ferment les voies légales tout en laissant prospérer l’irrégularité. Il faut désormais les démanteler, en redonnant à la jeunesse des raisons de croire en l’avenir ici. Le dividende démographique ne se décrète pas : il se construit, dans les choix politiques et budgétaires, au service du développement, mais aussi de la souveraineté. L’Afrique n’attend pas de l’Europe la pitié, mais le respect — celui qui passe par des partenariats équitables, où la richesse humaine n’est plus pillée, mais reconnue.