Face aux bourrasques de Trump, la stratégie du roseau sénégalais

La mondialisation néolibérale, façonnée par les États-Unis depuis les années 1980, se délite sous l’impulsion de ceux-là mêmes qui l’ont érigée en dogme. L’administration Trump ne se contente pas d’un repli protectionniste : elle engage une rupture systémique du capitalisme globalisé.

Le 2 avril 2025, désigné par Trump comme un « jour de libération », acte cette bascule. Des tarifs douaniers massifs sont imposés à presque tous les partenaires commerciaux de Washington. Cette décision n’est pas improvisée : elle s’inscrit dans une stratégie mûrie, portée par une coalition de populistes de droite, techno-oligarques et d’intellectuels réactionnaires, bien décidés à détruire l’ordre qu’ils ont eux-mêmes contribué à façonner.

Le détricotage de la mondialisation néolibérale

L’analyse du choc douanier initié par Trump révèle une volonté de remodeler le système capitaliste mondial au profit d’une Amérique « autarcique et souveraine ». Le libre-échange qui avait permis la domination occidentale est désormais perçu comme un handicap pour les États-Unis, englués dans des déficits commerciaux abyssaux, une désindustrialisation, et une dépendance stratégique envers l’Asie. En réponse, Washington opte pour un retour assumé au protectionnisme, non plus défensif, mais offensif.

Mais cette politique ne s’arrête pas aux frontières du commerce : elle est pensée comme une reconfiguration civilisationnelle. Elle s’appuie sur un récit réactionnaire assumé, porté par des figures comme J. D. Vance et Curtis Yarvin, et promu activement par des milliardaires, tels Elon Musk ou Peter Thiel. Ces derniers veulent substituer à la démocratie libérale une gouvernance technocratique, autoritaire et centralisée — une sorte de monarchie 4.0​​.

La stratégie du roseau : résister par la souplesse

Nous n’avons aucun levier sur les décisions de Trump ou sur les trajectoires des géants de la Tech. Mais ce que nous pouvons — et devons — faire, c’est anticiper. Plutôt que de nous cabrer comme le baobab face à la tempête, inspirons-nous du roseau de La Fontaine : plions sans rompre. Adaptons-nous avec intelligence, sans jamais renoncer à notre souveraineté.

Cela commence par une rupture intellectuelle avec l’idéologie de la technocratie financière internationale, qui nous a enfermés dans une logique de dépendance. Il est temps d’assumer une politique de protection économique ciblée, qui défend nos filières productives, notamment manufacturières, celles qui peuvent absorber massivement une jeunesse en quête de travail décent.

Dans le même mouvement, nous devons remettre en question notre arrimage monétaire à l’euro. L’horizon économique du Sénégal ne peut plus dépendre des choix de Paris et de Francfort. La reconquête d’une marge d souveraineté monétaire est une condition de la planification économique et sociale à long terme.

Cette redirection ne sera pas viable sans un socle industriel robuste. Il faut investir dans la transformation locale de nos ressources, développer l’agro-industrie, miser sur des technologies adaptées à nos besoins réels, et non dictées par les normes extérieures. Une économie de production, et non de transit.

Enfin, dans ce monde fragmenté, nous ne pouvons rester seuls. Le destin du Sénégal est lié à celui de la région. L’intégration sous-régionale, notamment à travers la CEDEAO, doit être pensée non comme un slogan diplomatique, mais comme un levier stratégique.

L’Afrique peut-elle se réinventer par la périphérie?

Thomas Sankara l’a dit : sortir de la dépendance passe par une rupture assumée avec les logiques imposées. L’Éthiopie a montré qu’une politique industrielle cohérente pouvait desserrer l’étau de la soumission économique. Des marges de manœuvre existent. Mais elles ne deviennent marges d’action qu’avec une volonté politique claire et un ancrage populaire solide.

Le monde qui s’ouvre ne sera ni plus juste, ni plus solidaire. Mais il sera peut-être plus instable — donc plus propice aux bifurcations. L’Afrique ne doit plus se contenter de brandir un moralisme stérile dans un univers où les puissances dominantes foulent aux pieds les règles qu’elles imposent. Elles glorifient le libre-échange, mais ferment leurs marchés, se disent démocrates tout en courtisant les autocraties. Leur hypocrisie n’est pas une dérive : c’est le cœur même du système.

Dans ce théâtre de dissonances, le Sénégal doit faire le choix du roseau : enraciné et souple. Non pas pour se soumettre, mais pour survivre sans se briser. Une stratégie de flexibilité souveraine.

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Auteur : Félix Atchadé

Je suis médecin, spécialiste de Santé Publique et d’Éthique Médicale. Je travaille sur les questions d’équité et de justice sociale dans les systèmes de santé. Militant politique, je participe à l'oeuvre de refondation de la gauche sénégalaise.

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