7 milliards de dollars sous silence : anatomie d’une crise démocratique

Une bombe à retardement de 7 milliards de dollars, soit près de 20 % du PIB annuel moyen du Sénégal, a été dissimulée au cœur de notre architecture budgétaire. Cette somme vertigineuse, révélée tardivement grâce à un audit de la Cour des comptes, ne figure pas dans les comptes officiels de l’État entre 2019 et 2023. Le scandale dépasse les chiffres : il éclaire crûment les zones d’ombre de la gouvernance de Macky Sall, le naufrage de notre administration, et l’extrême vulnérabilité de notre démocratie.

Le procès du FMI : un détour qui nous égare

Certains aimeraient braquer les projecteurs sur les institutions de Bretton Woods, et en particulier le FMI, comme unique responsable de ce désastre. Mais ce serait une erreur stratégique et analytique. Le FMI, quoi qu’on en pense, est fidèle à sa mission historique : garantir la stabilité financière globale dans l’intérêt des puissants, pas des peuples​. Ses prescriptions sont connues, ses conditionnalités documentées : austérité budgétaire, privatisations, libéralisation, discipline monétaire. Que ces mesures soient socialement destructrices, nul ne l’ignore. Mais accuser le FMI revient à tirer sur une cible hors de portée, pendant que le véritable saboteur s’infiltre dans nos rouages institutionnels.

Ce qu’il nous faut, c’est une critique de proximité. Un examen sans complaisance de notre propre système. Car ce qui s’est passé est grave, très grave. Une dette contractée en dehors des circuits légaux, sans débat parlementaire, sans information publique, et sans trace dans les lois de finances votées par les représentants du peuple​. C’est là que réside le cœur du scandale : dans la violation du principe fondamental du consentement à l’impôt et à la dette, qui fonde toute démocratie. Ce n’est pas seulement une dérive technocratique. C’est un coup porté à la souveraineté nationale, orchestré depuis les officines opaques d’une administration qui semble pouvoir fonctionner hors contrôle.

L’omerta administrative : quand l’État sans contrôle devient une République sans boussole

Le drame, c’est aussi qu’aucune alarme n’a sonné. Pas un fonctionnaire n’a osé faire éclater la vérité. L’omerta bureaucratique a couvert le mensonge d’État. Cela souligne une autre faiblesse structurelle : l’absence de protections légales et institutionnelles pour les lanceurs d’alerte. Dans un État républicain digne de ce nom, la loyauté à la Constitution doit l’emporter sur l’obéissance hiérarchique, et la vérité publique doit être plus sacrée que la discipline de corps. C’est pourquoi la loi de protection des lanceurs d’alerte est aujourd’hui une urgence républicaine, si l’on veut prévenir demain d’autres naufrages silencieux.

Certes, le FMI a validé les comptes falsifiés de l’ancien régime. Certes, il s’est fait complice de cette tricherie budgétaire. Le FMI, dans son rapport de 2023, saluait encore la trajectoire sénégalaise et son taux d’endettement « soutenable ». Il vient aujourd’hui jouer la vierge effarouchée. Mais le problème, c’est que Macky Sall et ses comparses lui ont menti. Et il a fait semblant de croire.

Dans cette affaire, ce qui est attaqué, c’est notre capacité à exercer un contrôle démocratique sur la décision économique. Cela exige une refondation. Il nous faut un Parlement plus fort, une administration plus responsable, et une société civile mieux outillée pour surveiller la fabrique budgétaire. Mais cela suppose aussi de sortir de l’envoûtement technocratique des experts internationaux, de ces économistes du FMI qui s’expriment en langage oraculaire et imposent des paradigmes qui ne sont pas les nôtres​​.

Pour une souveraineté budgétaire et panafricaine

Réaffirmer notre souveraineté, ce n’est pas rejeter toute coopération internationale, mais c’est décider, chez nous et pour nous, des priorités budgétaires, des trajectoires de développement, des investissements essentiels. Cela suppose aussi de réinventer des institutions financières panafricaines, qui ne sont pas les simples clones du FMI ou de la Banque mondiale, mais des instruments de transformation endogène.

Enfin, il faudra rompre avec cette vision postcoloniale de la dette comme outil de respectabilité. Car la dette n’est pas neutre, elle structure nos dépendances, elle conditionne nos choix politiques. Celui qui contrôle la dette contrôle l’État. Et celui qui la cache trahit la nation.

Le scandale de la dette cachée n’est donc pas un simple dysfonctionnement comptable. C’est un moment de vérité pour notre démocratie. La question n’est pas seulement « comment a-t-on pu mentir ? », mais « comment allons-nous, désormais, bâtir un État qui ne ment plus ? »

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Auteur : Félix Atchadé

Je suis médecin, spécialiste de Santé Publique et d’Éthique Médicale. Je travaille sur les questions d’équité et de justice sociale dans les systèmes de santé. Militant politique, je participe à l'oeuvre de refondation de la gauche sénégalaise.

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