Des cris dans une nuit d’harmattan

Un cri strident perça la nuit de mars. L’air était sec, chargé de poussière, et la pleine lune jetait une lueur blafarde sur le quartier endormi. « Aidez-moi, il va me tuer ! » Puis, plus désespéré encore : « Il est en train de me tuer ! »

La voix venait de la maison des P., cet immeuble que le Francenabé[1] avait loué à un groupe de travailleuses du sexe. Abitan, qui vivait à une cinquantaine de mètres, avait entendu. Il aurait pu accourir. Mais il n’en fit rien. Chaque jour, dans ses prières, il maudissait ce propriétaire qui avait osé souiller le voisinage avec ces âmes perdues. Il le soupçonnait même d’avoir sciemment choisi ces locataires pour l’irriter. À son dernier séjour à Dakar, il lui avait pourtant proposé un autre preneur, prêt à payer neuf mois de loyer d’avance. Mais cet excrément de Chirac, comme il l’appelait avec mépris, avait refusé, arguant qu’un bail ne se rompait pas sans préavis. Comme si la vie de ces femmes comptait !

Il avait entendu le cri, cette clameur d’agonie, ce mélange d’horreur et d’ultime résistance. Il savait qu’elles étaient vouées à périr en enfer, tôt ou tard. Alors, à quoi bon ? Que cette femme rejoigne le purgatoire dès maintenant ne changerait rien à sa destinée. Il haussa les épaules, rouvrit son livre saint et replongea dans sa lecture.

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Comme chaque lundi matin, peu avant huit heures, le docteur MBS recevait dans son bureau son collègue et ami, le docteur MOGSY. D’ordinaire, leurs discussions portaient sur le fonctionnement du service et, ces derniers temps, sur les démarches administratives imposées par le CAMES pour l’agrégation. Mais ce jour-là, la conversation prit une autre tournure.

Docteur MOGSY se plaignait de sa première épouse, devenue rétive depuis qu’il avait pris une seconde femme, bien plus jeune. Elle ne participait plus aux dépenses de la maison, refusant même d’acheter du sel en son absence. La dernière fois, une ampoule avait grillé. Au lieu de la remplacer, elle avait préféré attendre son retour, jugeant l’obscurité dangereuse pour le cuisinier.

MBS, amusé, s’apprêtait à pouffer de rire en avalant une gorgée de café. Mais son regard s’arrêta net sur la manchette du journal posé devant lui. Un fait divers sordide. Un frisson le parcourut. Il ne dit rien.

Une fois seul, il se plongea dans l’article. Chaque ligne lui confirmait son pressentiment. Il connaissait cette histoire. Il connaissait le meurtrier présumé. Un patient, hospitalisé quelques semaines plus tôt, qui lui avait paru instable. Une dépression masquée, dissimulant une névrose obsessionnelle. Un homme rongé par l’angoisse d’être jugé indigne devant DIEU. Il avait aussi soupçonné un trouble F65.5 du DSM-IV, mais il n’avait pas eu le temps de le prendre en charge. Faute de créneau. Faute de personnel qualifié. Son interne formée à la psychothérapie analytique avait quitté le pays, comme tant d’autres, fuyant un système de santé exsangue. Et pendant ce temps, en France, des politiciens vomissaient leurs discours sur les méfaits de l’immigration, oubliant que leur propre système profitait de cette fuite des cerveaux.

Cette nuit-là, MBS relut l’article encore et encore. Chaque détail le ramenait à son patient. Il ne dormit que quelques heures, mais au matin, il prit une décision : il irait voir la police.

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Cela faisait plusieurs jours que Phalal avait fui Dakar. Il était parti précipitamment, sans comprendre lui-même ce qui s’était passé. D’ordinaire, après avoir vu Toufa, il sombrait dans une prostration silencieuse. Mais cette fois, quelque chose avait changé. Quelque chose avait basculé en lui.

Toufa savait le faire parler, le faire exister autrement. Elle était devenue une habitude, un refuge. Il lui versait des sommes généreuses pour ces moments de libération. Chaque dernier vendredi du mois, il allait la retrouver, comme un pénitent cherchant l’absolution. Avant de la rejoindre, il suivait un rituel précis : un cocktail de médicaments, des bouffées d’« herbe des songes », quelques verres au bar Le Téméraire.

Mais cette nuit-là, après l’extase, la culpabilité habituelle n’était pas venue. À la place, une rage froide, insensée. Dans son regard Toufa avait vu une colère qu’elle ne connaissait pas et comprit que ses minutes étaient comptées. Les yeux de Phalan étaient injectés de sang, sa respiration était devenue haletante. Et il avait frappé. Encore et encore.

Le rapport de l’inspecteur de police était sans appel : « En trente-cinq ans de carrière, je n’ai jamais vu une scène de crime pareille. »

Phalal s’était réfugié dans une communauté religieuse, loin dans le pays profond. Le guide qui l’avait accueilli percevait en lui un trouble, une menace latente.

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Le docteur MBS fut reçu par le commissaire chargé de l’enquête. Il exposa ses soupçons. Il n’avait aucune preuve tangible, mais il savait. Le commissaire le prit au sérieux. Ils retrouvèrent sans peine le domicile de Phalal. Son père, inquiet, leur fit une simple déclaration : « Il fuit quelque chose. S’il est encore au Sénégal, vous le retrouverez dans la communauté de ceux qui marchent pieds nus. »

Les policiers suivirent la piste. Lorsqu’ils arrivèrent, Phalal ne chercha pas à fuir. Il s’avança vers eux et, d’une voix éteinte, déclara :

— Je suis à vous. C’est moi que vous cherchez. Je suis le meurtrier de Toufa. »


[1] « Francenabé » est une expression désuète désignant les Sénégalais émigrés en France.