
Nous sommes à la fin des années 1990. Dakar bruisse des espoirs et des craintes du millénaire qui approche. Les conversations oscillent entre la peur du fameux bug de l’an 2000, cette catastrophe informatique annoncée qui pourrait paralyser le monde entier, et les voix des grandes stations de radio internationales qui, sur les ondes FM, projettent les discours d’une mondialisation qui s’accélère.
Dans ce tumulte, un autre sujet capte l’attention : Cheikh Sharifou, cet enfant prodige venu de Tanzanie, vénéré comme un être exceptionnel. On raconte qu’il a prononcé le nom de Dieu dès sa naissance et qu’il a mémorisé le Coran à l’âge de quatre mois. Partout où il passe, les foules se pressent pour l’apercevoir. À Dakar, il a été reçu comme un prince, dans un stade rempli de milliers de fidèles en quête de miracles et de bénédictions.
Mais dans mon dispensaire de quartier, le temps s’écoule différemment, rythmé par la douleur, l’espoir et l’inlassable combat pour soigner les maux avec peu. Ici, les grandes questions du monde paraissent lointaines, remplacées par des préoccupations plus immédiates : comment soulager la souffrance, comment redonner un souffle d’espoir à ceux que l’histoire a oublié ?
La rencontre avec K.
J’avais fait le choix de ce dispensaire, d’abandonner les hôpitaux. Ici, je me sentais utile. La responsable du centre m’observait toujours avec une pointe d’étonnement : un jeune médecin qui écoutait, qui persistait à vouloir comprendre, à vouloir aider au-delà des moyens disponibles.
Ce soir-là, la consultation tirait à sa fin. J’avais enchaîné les patients, traité des fièvres, diagnostiqué des bronchites, tenté d’expliquer l’inexplicable à des parents inquiets. La dernière patiente entra. Grande, belle, teint d’une intensité ébène, dents bien alignées et blanches. Une prestance naturelle. Elle portait un enfant caché sous un pagne. Elle s’installa et, avec une douceur infinie, déposa son fils sur la table d’examen.
K. avait sept ans. Son périmètre crânien était trop grand, son regard fuyant, sa bouche entrouverte comme dans un éternel étonnement. Il ne parlait presque pas. Sa mère espérait qu’une opération à 750 000 francs CFA pourrait changer son destin. Hydrocéphalie. Macrocéphalie. Des termes cliniques qui, dans la réalité, signifiaient un avenir compromis, un combat que la mère menait seule contre l’injustice biologique.
Je l’écoutai. Son amour était une mer sans rivage. Son espoir, inébranlable. Elle voulait que je l’aide. Que je trouve cet argent. Que je réalise un miracle.
Je promis. Sans trop savoir comment.
L’ombre des inégalités
Nous recevions des bénévoles qui étaient occupées à différentes tâches, sans qu’elles soient bien évidemment des professionnelles de la santé. On les impliquait en leur confiant diverses missions : remplir le registre de consultation, prendre la taille ou le poids des enfants, le tout sous le contrôle du personnel paramédical. Ce jour-là, en plus de l’assistante habituelle, j’avais une bénévole particulière : l’épouse du directeur général de la filiale sénégalaise d’une grande banque européenne. Son rôle était simple, mais essentiel : rassurer les enfants pris de peur avant leur consultation.
Après un échange entre deux patients, je lui parlai du cas de K., de sa mère, de l’opération nécessaire. Elle m’écouta attentivement, hocha la tête, puis me dit qu’elle en discuterait avec son mari. L’espoir était mince, mais réel. Quelques jours plus tard, elle appela la responsable du dispensaire : ma demande était en bonne voie.
Je fus alors invité au grand hôtel du Plateau, pour assister à la réunion hebdomadaire du club philanthropique X. C’était un mardi, après 18 heures. La réunion devait commencer à 19 heures. Vingt minutes avant, j’étais déjà dans le hall, vêtu d’un pantalon de toile et d’une chemise bleu ciel soigneusement rentré. « Braillé », comme on dit ici.
On me fit entrer dans la salle de réunion. Un serveur ne tarda pas à venir me voir : — que souhaitez-vous boire, monsieur ? — Un thé à la menthe, répondis-je, presque par réflexe.
Autour de moi, les discussions allaient bon train. On parlait d’initiatives humanitaires, de financement de projets sociaux, mais aussi de marchés, d’investissements, d’opportunités d’affaires. Un mélange étrange où l’altruisme se frayait un chemin entre les intérêts personnels.
Quand vint mon tour, je parlai de K., de sa mère, de l’urgence de son opération. Des regards échangés, des hochements de tête, quelques questions précises. Enfin, une réponse. « Nous allons couvrir les frais. »
Le financement fut bouclé. K. fut opéré.
Une victoire incomplète
Succès relatif. Le miracle attendu n’eut pas lieu. Chirurgicalement, l’intervention était une réussite. Une dérivation péritonéale était posée, permettant un meilleur pronostic vital. Mais K. resta K. Il ne parlait toujours pas. Son retard intellectuel persistait.
Les semaines passèrent. La mère de K. venait de moins en moins. Puis elle disparut.
Un an plus tard, je la revis. Elle entra dans mon bureau, droite, fière, mais avec dans le regard une ombre tenace. Dans son dos, un bébé bien porté, gigotant avec l’insouciance des premiers mois.
Elle me le présenta. « Il va bien, docteur ? »
Je le pesai, examinai ses réflexes, scrutai son carnet de vaccination. Tout était en ordre.
« Oui, madame. Il est en pleine forme. »
Elle sourit. Puis pleura.
Je compris. Ce n’était pas une consultation. C’était une confession muette. Elle vivait avec culpabilité la situation de K. comme si c’était une faute, un châtiment. Comme si le destin, cette fois, avait voulu se racheter.
« Ce n’était pas de votre faute », lui dis-je doucement.
Elle hocha la tête, mais je savais qu’il lui faudrait des années pour se pardonner un « crime » qu’elle n’avait jamais commis.
Je repensai à cette alliance silencieuse que nous avions scellée. Nous n’avions pas gagné, mais nous avions combattu. La médecine, parfois, était un art de la défaite noble. De ces batailles menées contre l’inéluctable, il ne restait souvent que l’empreinte d’une lutte sincère. Cette nuit-là, alors que je rangeais mon bureau, je sentis en moi une fatigue lourde, mais un infime soulagement. J’avais fait ce qui devait être fait.
