La RTS : l’étrange cas Souleymane Bachir Diagne

La Radiotélévision Sénégalaise (RTS), média national censé refléter les préoccupations du peuple sénégalais, accorde une tribune récurrente à Souleymane Bachir Diagne (SBD). Philosophe et intellectuel reconnu, SBD n’a pour autant aucune légitimité pour commenter l’actualité sénégalaise. Cette récurrence suscite des interrogations légitimes, notamment sur son rôle et son alignement avec les aspirations du peuple.

Les années sombres du régime de Macky Sall : un silence assourdissant

Sous le régime de Macky Sall, le Sénégal a traversé une période marquée par une répression brutale et systématique. Des manifestations pacifiques ont été réprimées dans le sang, des figures politiques et des activistes ont été emprisonnés sous des prétextes fallacieux, et les droits fondamentaux des citoyens ont été bafoués. Dans ce contexte, le silence de Souleymane Bachir Diagne (SBD), un intellectuel de renom, est resté incompréhensible et frappant.

Entre 2021 et 2024, plus de 80 Sénégalais ont perdu la vie, victimes de violences exercées par les forces de l’ordre lors des manifestations. Ces morts, largement documentées par des organisations internationales comme Amnesty International et Human Rights Watch, sont devenues un symbole tragique d’un pouvoir qui n’a pas hésité à recourir à des méthodes répressives pour étouffer la contestation. Parmi ces victimes, de nombreux jeunes manifestants désarmés, morts simplement pour avoir réclamé leurs droits.

À cela s’ajoute un bilan alarmant de plus de 1 500 prisonniers politiques arrêtés dans le cadre de ces répressions. Des opposants comme le Président Bassirou Diomaye Faye, le Premier ministre Ousmane Sonko, et de nombreux cadres et militants de base ont été ciblés par des procédures judiciaires instrumentalisées pour éliminer toute opposition. Dans un Sénégal autrefois cité comme un modèle de démocratie en Afrique, ces dérives autoritaires ont assombri l’image du pays sur la scène internationale.

Parallèlement, des lois liberticides ont été adoptées, restreignant davantage les libertés d’expression et de réunion. Les médias indépendants ont été muselés, tandis que les réseaux sociaux, principal espace de contestation pour les jeunes, ont été régulièrement coupés ou surveillés. Ce climat de peur et d’oppression a plongé le Sénégal dans une crise profonde, menaçant les fondements même de sa démocratie.

Alors que les forces de l’ordre s’en prenaient aux citoyens et que les voix dissidentes étaient étouffées, Souleymane Bachir Diagne est resté silencieux. Cet intellectuel, dont le prestige et la visibilité auraient pu servir à dénoncer ces injustices et à soutenir les luttes pour la démocratie et les droits humains, a choisi de ne pas s’engager publiquement. Ce silence, face à des événements aussi graves, constitue un choix intellectuel, celui de l’oppression.

Le mutisme de SBD face à ces abus, dans une période où le peuple sénégalais avait besoin de voix fortes et engagées, disqualifie aujourd’hui sa légitimité à commenter l’actualité politique et sociale. L’histoire retiendra non seulement les exactions du régime de Macky Sall, mais aussi l’inaction de ceux qui, par leur silence, ont permis à la répression de prospérer. Le peuple sénégalais mérite mieux que des intellectuels qui se contentent d’observer, alors que des vies sont brisées et que des luttes se mènent au prix du sang.

SBD : une caution intellectuelle pour l’ordre à défaire

Sans être outrancier, il est difficile d’ignorer une certaine imposture dans le rôle public que SBD accepte aujourd’hui d’endosser. Pourquoi une telle récurrence sur les ondes de la RTS alors qu’il a brillé par son absence dans les moments cruciaux de notre histoire récente ? La société sénégalaise, en quête de renouveau et de transformation, mérite des figures intellectuelles en phase avec ses luttes et ses aspirations.

Chaque ordre social repose sur une hégémonie intellectuelle et morale, comme l’a théorisée Gramsci. Dans ce contexte, SBD a un rôle clé pour maintenir l’ordre existant, que le Premier ministre lui-même a déclaré vouloir « diamétralement changer ». L’intellectuel devient ainsi le vecteur d’un statu quo qui va à l’encontre des ambitions de rupture prônées par ceux qui aspirent à un Sénégal profondément transformé.

La présence récurrente de Souleymane Bachir Diagne sur un média public interroge non seulement sa pertinence, mais aussi la stratégie éditoriale de la RTS. Inviter régulièrement un intellectuel dont les silences et les prises de position passées ont indirectement légitimé un ordre répressif, c’est finalement renforcer ce même système. Ce choix éditorial soulève des questions sur l’orientation politique de la RTS et sur sa capacité à refléter les aspirations profondes du peuple sénégalais.

Il est essentiel de questionner les figures mises en avant dans l’espace public, en particulier sur la RTS. Le Sénégal est à un tournant historique, et si un véritable changement est envisagé, il doit s’accompagner d’un renouvellement des voix intellectuelles et politiques qui animent le débat public. La transformation passe par une prise en compte des luttes populaires et par la mise en avant de ceux qui les incarnent réellement.

Entre ruptures et défis : la DPG d’Ousmane Sonko

La Déclaration de politique générale (DPG) du Premier ministre Ousmane Sonko, prononcée le vendredi 27 décembre 2024, a marqué un tournant dans l’histoire politique sénégalaise. Loin des effets de manche souvent attendus dans de telles circonstances, cet exercice a été d’une sobriété exemplaire, à l’image de l’esprit de responsabilité que le Premier ministre a voulu incarner. En restant fidèle à son style direct et méthodique, Ousmane Sonko a présenté un projet ambitieux, mais mesuré, tout en manifestant un respect profond envers la représentation nationale. Ces qualités, associées à son volontarisme affirmé, rassurent quant à sa capacité à naviguer dans les eaux tumultueuses des réformes qu’il propose.

Un volontarisme structuré et réfléchi

Le volontarisme du Premier ministre s’est illustré d’abord par le ton clair et affirmatif de son discours. Il s’est positionné non seulement comme un homme d’action, mais aussi comme un visionnaire déterminé, refusant les demi-mesures et le fatalisme. Les sept ruptures majeures annoncées — participation citoyenne, transparence et reddition des comptes, réforme institutionnelle et justice, réforme économique et souveraineté nationale, justice sociale et réduction des inégalités, environnement et transition énergétique, et planification à long terme — témoignent d’une ambition de transformer en profondeur les institutions sénégalaises et le pays.

Ce volontarisme politique est aussi perceptible dans la manière dont il a orchestré la DPG. Bien que l’exercice ait été sobre, il a été enrichi par un débat parlementaire, où les députés ont pu poser des questions et exprimer leurs attentes. Le Premier ministre, loin de céder à la confrontation, s’est montré fin politique, répondant avec précision et subtilité aux critiques tout en valorisant les contributions pertinentes. Cette attitude respectueuse envers l’Assemblée nationale consolide la légitimité de son projet et offre des gages quant à sa capacité à mobiliser autour des réformes les plus sensibles.

Pour comprendre les fondements de ce volontarisme, il est nécessaire d’examiner les grandes théories politiques qui sous-tendent son approche. Une analyse dialectique permet d’éclairer les objectifs et les tensions qui structurent cette vision. Sur la question de la justice sociale, le Premier ministre s’appuie sur une approche qui reflète les principes de John Rawls. En promettant un Sénégal « souverain, juste et prospère », il s’engage à corriger les inégalités historiques et à créer une société plus équitable. Cette ambition se traduit par une réforme fiscale radicale pour une répartition plus juste des ressources ; une refonte des politiques sociales afin de garantir l’accès à des services essentiels pour tous et en fin une lutte sans compromis contre les accaparements économiques et la corruption. Cependant, cette vision de justice sociale rencontre une contradiction dialectique : l’exigence de redistribution et de justice entre en tension avec la nécessité de compétitivité économique. Les réformes proposées — comme l’élargissement de l’assiette fiscale ou la suppression de niches fiscales — doivent répondre à la fois aux attentes sociales des citoyens et aux impératifs d’attractivité pour les investisseurs.

La modernisation des institutions publiques et la planification stratégique évoquent les principes du néo-institutionnalisme. Le Premier ministre Ousmane Sonko promet de bâtir un État stratège, capable d’anticiper les mutations, de planifier des politiques cohérentes et de garantir une gouvernance transparente. Cette approche repose sur une refonte des administrations pour renforcer leur efficacité et leur probité, l’introduction de mécanismes de reddition des comptes et de transparence budgétaire et enfin une planification à long terme, symbolisée par la Vision Sénégal 2050.

Ici encore, une interrogation émerge : peut-on imposer des réformes institutionnelles radicales tout en maintenant un cadre démocratique inclusif ? Les exemples qu’il cite (Singapour, Malaisie, Chine et Rwanda) illustrent des réussites économiques, mais souvent obtenues au prix d’un rétrécissement des libertés politiques. Le défi pour le Premier ministre sera d’éviter ces dérives tout en maintenant l’efficacité de ses réformes.

Défis et tensions : concilier ambition et démocratie

En citant des modèles comme la Malaisie, Singapour et le Rwanda, le Premier ministre Ousmane Sonko ouvre un débat sur les limites de la démocratie libérale dans un contexte de transformation rapide. Ces pays, tout en enregistrant des succès économiques remarquables, ont souvent opté pour des formes de centralisation du pouvoir, parfois qualifiées d’autoritarisme éclairé, où la stabilité sociale est privilégiée pour accélérer le développement.

La Malaisie, mentionnée explicitement dans la DPG, illustre cette tension. Sous Mahathir Mohamad (1983-2003), le pays a connu un développement spectaculaire dans un cadre de démocratie contrôlée, marqué par des élections régulières. Bien que des lois comme l’Internal Security Act aient limité les libertés civiles, le cadre démocratique n’a jamais complètement disparu. Le retour de Mahathir au pouvoir en 2018, après une alternance politique historique, témoigne de la résilience des institutions malaisiennes.

Toutefois, le contexte sénégalais est différent. Le Sénégal est connu pour sa tradition démocratique pluraliste et son attachement aux libertés fondamentales. Si le Premier ministre s’inspire de certains aspects des modèles asiatiques, rien dans son discours ou son projet ne suggère une remise en cause de ces acquis. Nous n’avons aucune raison de douter de l’engagement démocratique d’Ousmane Sonko, qui cherche à conjuguer réformes ambitieuses et respect des principes fondamentaux du pluralisme.

Dans cette tension entre ambition réformatrice et inclusion démocratique, les réflexions de Frantz Fanon[1] apportent un éclairage précieux. Dans Les Damnés de la Terre, Fanon soulignait que « les réformes doivent être accompagnées d’un effort constant pour libérer les structures politiques et sociales des logiques héritées du système colonial ». Cette mise en garde résonne particulièrement avec les ambitions de la DPG, qui cherche à transformer en profondeur les institutions sénégalaises. Cependant, Fanon insiste également sur la nécessité de découpler les réformes des pratiques héritées du passé et de garantir qu’elles soient inclusives, portées par le peuple plutôt qu’imposées de manière technocratique.

Certaines expériences montrent qu’un volontarisme politique ambitieux peut s’épanouir dans un cadre démocratique. La Namibie, le Chili post-Pinochet et l’Inde post-1991 offrent des exemples significatifs. La Namibie, depuis son indépendance en 1990, a allié stabilité démocratique et politiques volontaristes en investissant dans l’éducation, les infrastructures et la gestion prudente de ses ressources naturelles. Malgré des inégalités persistantes, elle reste un modèle africain de gouvernance inclusive. Le Chili, après la dictature de Pinochet, a combiné réformes économiques et respect des institutions démocratiques, réduisant la pauvreté tout en construisant un État stable. Les mobilisations sociales récentes rappellent toutefois l’importance de l’équité dans le partage des richesses. L’Inde, depuis 1991, a entrepris une ouverture économique spectaculaire dans un cadre multipartite. Cependant, l’actuel Premier ministre Narendra Modi, tout en renforçant la croissance, est critiqué pour des dérives autoritaires et une polarisation communautaire.

L’appel à une participation citoyenne accrue est un pilier du projet du Premier ministre, mais il reste à voir comment cette ambition se traduira dans les faits. L’histoire récente montre que les populations peuvent se désengager si les réformes tardent à produire des résultats tangibles. Maintenir la confiance des citoyens nécessitera une communication transparente et une implication réelle des acteurs sociaux dans la mise en œuvre des réformes.

Un chemin de transformation

Ce qui distingue cette DPG, c’est l’effort d’Ousmane Sonko pour concilier un volontarisme réformateur ambitieux avec les exigences d’une démocratie pluraliste. Son projet s’appuie sur une planification méthodique, un respect du débat démocratique, et une volonté affichée de placer les citoyens au cœur de la transformation.

Dans ce contexte, les exemples de pays comme la Namibie ou le Chili, qui ont réussi à mener des réformes profondes tout en préservant un cadre démocratique, montrent que de telles ambitions sont réalisables. Si ces réussites internationales offrent des pistes d’inspiration, le défi pour lui sera de faire du Sénégal un modèle unique, où justice sociale, souveraineté nationale et institutions démocratiques se conjuguent harmonieusement.

La DPG marque ainsi le début d’une tentative ambitieuse : transformer le Sénégal tout en respectant ses traditions démocratiques. Si les tensions ne manquent pas, l’approche réfléchie et maîtrisée du Premier ministre donne des raisons d’espérer un succès durable.


[1] En 2025, le monde commémorera le centenaire de la naissance de Frantz Fanon (1925-1961), penseur majeur des luttes anticoloniales et de la décolonisation. Ses écrits, notamment Les Damnés de la Terre, continuent d’inspirer les réflexions sur la souveraineté et les dynamiques postcoloniales en Afrique et au-delà.

Décoloniser la justice sénégalaise : une refondation urgente et nécessaire

Le 17 novembre 2024, les Sénégalais ont exprimé leur volonté de changement en accordant une large majorité à PASTEF lors des élections législatives. Ce résultat vient confirmer l’adhésion populaire à l’ambition réformatrice incarnée par le président Bassirou Diomaye Faye, dont les Assises de la justice, tenues en mai, ont marqué le premier jalon.

Ce rendez-vous crucial, dédié à une refonte en profondeur de l’institution judiciaire, avait permis d’ouvrir des débats sur les principes fondamentaux de la justice et les dysfonctionnements hérités des précédents régimes. La nouvelle majorité parlementaire est désormais investie d’une mission essentielle : traduire ces réflexions en actes législatifs concrets pour refonder un système judiciaire qui inspire la confiance et renforce l’État de droit.

Les sphères de justice : réconcilier l’équité et la pluralité

La réflexion sur la justice sénégalaise gagnerait à intégrer les enseignements du philosophe Michael Walzer, qui distingue les sphères de justice. Selon lui, la justice ne se limite pas à une simple répartition uniforme des biens ou des responsabilités, mais repose sur l’idée que chaque bien social doit être distribué selon des principes propres à sa sphère.

Dans le contexte sénégalais, les Assises se sont focalisées sur la justice institutionnelle, principalement celle rendue dans les cours et tribunaux, laissant en suspens des problématiques tout aussi cruciales, comme celles de la justice sociale et économique, qu’il est regrettable de ne pas avoir abordées. Walzer nous invite à éviter la domination d’une sphère sur les autres, en veillant, par exemple, à ce que la justice pénale soit pas utilisée comme un outil politique ou que les inégalités sociales soient pas renforcées par des décisions judiciaires.

Pour que nous avancions vers une authentique démocratie sénégalaise, il est nécessaire de légiférer en respectant ces distinctions. La justice commutative, qui régit les échanges équitables entre les individus, doit être au cœur des réformes. Elle est le fondement d’une justice qui garantit à chacun ce qui lui est dû, sans favoritisme ni arbitraire. C’est dans ce cadre que les abus tels que les « retours de parquet » prolongés, les longues détentions préventives ou les peines disproportionnées doivent être abolis. Des réformes doivent être entreprises pour garantir que les sanctions imposées par le système judiciaire sont justes, proportionnées et dissuasives.

Décoloniser la justice sénégalaise

Le système judiciaire sénégalais reste profondément marqué par ses origines coloniales. Conçu pour maintenir un ordre hiérarchisé et centralisé au service de l’administration coloniale, il perpétue encore aujourd’hui des logiques autoritaires et déconnectées de nos réalités sociales. Décoloniser la justice signifie non seulement en réformer les pratiques, mais aussi transformer les paradigmes de formation des magistrats et des auxiliaires de justice. Cela implique également un nettoyage en profondeur de nos différents codes — civil, pénal, et de procédure — pour en extirper les dispositions qui rappellent l’arbitraire colonial, afin qu’ils reflètent les valeurs de justice, d’équité et de respect de la dignité humaine adaptées à notre contexte. Comme l’a souligné Cheikh Anta Diop, « la renaissance de l’Afrique commence par la récupération de ses institutions et la réappropriation de ses modes de pensée. » Cette refondation ne peut se faire sans une démarche politique audacieuse et résolue, portée par une volonté souverainiste.

Cette décolonisation doit s’accompagner d’une refonte plus large de l’enseignement supérieur, où les sciences juridiques et sociales doivent intégrer des perspectives africaines et des savoirs enracinés dans nos réalités culturelles. Il s’agit de former des juristes capables d’interroger les dogmes importés et de proposer des solutions adaptées aux défis spécifiques de notre société. Mais une telle transformation n’est pas qu’une réforme technique : elle relève d’une démarche politique audacieuse et résolue. Il faut un pouvoir qui assume pleinement la rupture avec les héritages coloniaux et s’engage à créer un cadre institutionnel et éducatif en phase avec la souveraineté nationale.

Un chantier législatif pour une justice réconciliée

L’élection de la nouvelle Assemblée nationale ouvre une fenêtre historique pour reconstruire un système judiciaire en phase avec les aspirations des Sénégalais. Mais cette reconstruction ne peut se limiter à des ajustements techniques. Il s’agit d’un projet politique global qui exige une articulation entre justice institutionnelle, justice sociale et justice économique. C’est dans cette dynamique que les réformes doivent s’inscrire pour réhabiliter les droits des justiciables et garantir un accès équitable à une justice transparente et humaine.

Joseph Ki-Zerbo nous rappelle une vérité intemporelle : « On ne développe pas, on se développe. » Cette maxime s’applique pleinement au chantier de la justice. Ce n’est qu’en prenant en main nos propres réformes, en adaptant nos institutions à nos valeurs et réalités, que nous pourrons bâtir un système capable de réconcilier l’État et ses citoyens, pour un Sénégal plus juste et plus souverain.

2024, l’année de tous les possibles : Le triomphe de la volonté populaire 

Le Sénégal vit une période historique marquée par une transformation profonde de son paysage politique. Avec l’élection de Bassirou Diomaye Faye à la présidence le 24 mars 2024 et la victoire écrasante du PASTEF lors des législatives du 17 novembre, le pays amorce une nouvelle ère. Ces victoires traduisent une volonté populaire sans équivoque : celle de tourner la page de décennies de gestion insatisfaisante pour bâtir un Sénégal souverain, juste et panafricain.

Le leadership d’Ousmane Sonko : catalyseur d’un renouveau collectif 

Au cœur de cette révolution citoyenne se trouve une figure clé : Ousmane Sonko. Par sa vision stratégique et son charisme, il a su transformer le PASTEF, d’un mouvement naissant à une force politique majeure capable de transcender les divisions sociales et culturelles. En créant un Front patriotique affranchi des oripeaux de l’ethnonationalisme, il a favorisé l’émergence d’une identité collective fondée sur des valeurs partagées, dépassant les clivages communautaires, religieux et confrériques. Cette capacité à rassembler les forces vives du pays autour d’un projet commun a permis de mobiliser des segments longtemps marginalisés, tout en redonnant espoir et dignité à une population avide de justice sociale.

Une révolution démocratique portée par le peuple

Les révoltes citoyennes qui ont secoué le Sénégal ces dernières années trouvent leurs racines dans un mécontentement profond face à des décennies de politiques néolibérales ayant aggravé les inégalités socio-économiques. La gestion contestée de la pandémie de COVID-19 et l’arrestation d’Ousmane Sonko en 2021 ont catalysé une mobilisation pacifique, organisée et soutenue par des mouvements sociaux et intellectuels. Cette mobilisation, rejetant toute forme de violence, a démontré que le changement pouvait s’opérer par les urnes, et non par la force. Elle a culminé avec la victoire de PASTEF, incarnant l’espoir de millions de Sénégalais et confirmant une rupture historique avec le statu quo.

Un mandat clair pour des réformes ambitieuses 

La victoire de PASTEF est plus qu’un succès électoral ; elle constitue un véritable mandat pour engager des réformes structurelles et refonder l’État. Elle repose sur une volonté affirmée de restaurer la souveraineté économique et monétaire du Sénégal, avec l’objectif de créer une monnaie nationale. Cette dynamique vise également à instaurer une justice sociale en revitalisant les secteurs productifs locaux et en garantissant une répartition équitable des richesses. La gouvernance, elle, se veut exemplaire, fondée sur la transparence et une implication directe des citoyens dans les décisions majeures. Ces réformes, inscrites dans une vision panafricaine, cherchent à renforcer les liens entre les nations africaines autour d’une quête commune d’émancipation et de prospérité.

Le défi de transformer l’espoir en réalité

Le moment est venu de prendre des risques pour un changement paradigmatique, quitte à trébucher en chemin. Les attentes des citoyens sont immenses, et il appartient aux nouvelles autorités de les honorer par des actions concrètes. La révolution citoyenne amorcée ne sera pleinement réussie que si elle s’accompagne d’une amélioration tangible des conditions de vie et d’un renforcement de la souveraineté nationale. La transformation du Sénégal nécessite un engagement collectif où citoyens et dirigeants œuvrent ensemble, avec audace et transparence.

Un avenir panafricain à bâtir

Le Sénégal a montré que le changement est possible par des voies démocratiques. Ce renouveau offre l’occasion historique de redéfinir les relations avec les puissances extérieures tout en consolidant une identité africaine forte et solidaire. En embrassant pleinement les idéaux du panafricanisme, le pays peut devenir un leader dans la lutte pour un continent autonome et prospère. Ensemble, écrivons une nouvelle page de l’histoire du Sénégal, où la justice, la souveraineté et la solidarité deviennent les fondements d’un avenir partagé.

France-Afrique : la fin d’une ère

À la mémoire de Charles Henri Becker, chercheur éminent, dont la fréquentation m’a appris que décloisonner les savoirs enrichit la pratique. Il a soutenu des dizaines de chercheurs sénégalais et accompagné le groupe médical d’Amnesty International Sénégal, que j’ai dirigé, dans sa lutte contre les discriminations médicales. Que cet article honore sa générosité et l’impact durable de son engagement.

Après plus d’un siècle de présence, le Sénégal a invité les militaires français à quitter son territoire, marquant un tournant historique. Cette décision, qui coïncide avec la dénonciation par le Tchad de son accord de défense avec la France, est un camouflet pour Emmanuel Macron. Elle s’inscrit toutefois dans un processus amorcé dès la fin de la Guerre froide, en 1989, où Paris, malgré les mutations de l’ordre mondial, parvenait encore à maintenir son influence sur ses anciennes colonies. Aujourd’hui, cet ordre vacille.

Les interventions militaires en Côte d’Ivoire (2010-2011), en Libye (2011), au Mali et en Centrafrique (2013) ont entretenu l’illusion d’une France encore stabilisatrice dans la région. En réalité, ces actions n’ont été que le chant du cygne d’un modèle néocolonial en déclin. Elles ont intensifié les ressentiments et nourri un rejet croissant de la présence française, perçue comme intrusive et paternaliste, précipitant une remise en question profonde de la relation France-Afrique.

Cette dynamique, portée par une contestation populaire grandissante, s’est accélérée au Mali avant de s’étendre à d’autres pays du Sahel. Après l’expulsion des troupes françaises du Mali en 2022, suivie du Burkina Faso et du Niger en 2023, le rejet de l’influence militaire française devient un symbole de rupture avec l’ordre colonial hérité. Désormais, le Sénégal et le Tchad rejoignent ce mouvement. Comme l’a affirmé le président sénégalais Bassirou Diomaye Faye : « Pourquoi faudrait-il des soldats français au Sénégal ? Cela ne correspond pas à notre conception de la souveraineté et de l’indépendance. » Ces paroles traduisent l’aspiration irréversible des nations africaines à réaffirmer leur autonomie.

Ce tournant contraste avec la gestion de la crise post-électorale ivoirienne de 2010-2011, lorsque Nicolas Sarkozy, alors président français, avait répondu par un silence méprisant à la demande du président Laurent Koudou Gbagbo de retirer la force Licorne. Par une manipulation éhontée de la résolution 1975 du Conseil de sécurité des Nations unies, Sarkozy a mené une guerre qui a abouti au renversement de Laurent Gbagbo et à l’installation de son allié Alassane Dramane Ouattara au pouvoir. Avec son style cynique et brutal, il déclarait plus tard : « On a sorti Laurent Gbagbo, on a installé Alassane Ouattara… » Cette aventure, digne de l’époque de la canonnière, a été perçue comme une ingérence flagrante. Elle a laissé en plus des milliers de morts des cicatrices profondes dans la société ivoirienne et exacerbé les tensions internes.

L’effondrement d’un système néocolonial : la Françafrique en déroute

Depuis les indépendances des années 1960, la France a structuré sa présence en Afrique autour d’accords militaires, du franc CFA et d’une influence déterminante sur les élites politiques. Ce système, que l’anthropologue Jean-Pierre Dozon a qualifié d’ « État franco-africain » et que les médias ont appelé la « Françafrique », a garanti à Paris une position stratégique et économique de premier plan, malgré son déclassement progressif à l’échelle mondiale.

Les accords militaires, signés dès les débuts des indépendances, ont permis à la France de s’implanter stratégiquement grâce à des bases dans des pays clés comme le Sénégal, la Côte d’Ivoire, le Gabon et le Tchad. Présentée comme une garantie de stabilité régionale, cette politique a souvent été perçue localement comme une ingérence étrangère. Parallèlement, le franc CFA, toujours sous contrôle français malgré une « réforme » annoncée en 2019, a continué de susciter de vives critiques. Sa rigidité et son rôle dans le maintien d’économies extraverties ont freiné l’émancipation des pays africains.

Cependant, ce modèle s’est progressivement effondré sous l’effet des contestations populaires, des bouleversements géopolitiques, des contraintes économiques et des échecs militaires. L’opération Barkhane, mise en place pour stabiliser le Sahel, a échoué à contenir l’expansion djihadiste. Pire, elle a exacerbé un sentiment anti-politique de puissance de la France alimenté par des manifestations massives au Mali, au Burkina Faso et au Niger. Les démantèlements successifs des bases militaires françaises dans ces pays entre 2022 et 2023 ont marqué une rupture historique avec la « Pax Gallica », cet ordre imposé par Paris depuis des décennies.

Une Afrique par elle-même et pour elle-même

Le rejet de l’influence française s’inscrit dans un contexte plus large de transformations profondes sur le continent. L’Afrique d’aujourd’hui, forte de sa jeunesse, regorge d’une énergie nouvelle portée par des aspirations panafricaines, souverainistes et progressistes. Ces jeunes, éduqués, connectés et souvent polyglottes, ne voient plus l’avenir de leur continent dans des relations héritées de la colonisation, mais dans un projet pensé par et pour les Africains.

Cette révolution générationnelle s’accompagne d’un renouvellement des élites politiques et économiques. Une nouvelle classe dirigeante, consciente des défis globaux et des circonstances opportunes offertes par un monde multipolaire, émerge dans des pays comme le Ghana, la Tanzanie, le Sénégal et l’Afrique du Sud. Ces dirigeants prônent une Afrique autonome, affranchie de tutelles étrangères, et tournée vers des partenariats équilibrés.

Ces élites rêvent d’une Afrique désormais actrice majeure de la scène internationale, investissant dans ses propres ressources humaines, naturelles et économiques. La renaissance de discours souverainistes, combinée à une mobilisation sociale sans précédent, traduit cette volonté de s’affranchir des relations asymétriques du passé.

Au Sénégal, cette révolution générationnelle et citoyenne s’incarne dans le leadership du président Bassirou Diomaye Faye et du Premier ministre Ousmane Sonko. Sous la bannière de PASTEF, Ousmane Sonko a plaidé pour une rupture nette avec les mécanismes néocoloniaux, dénonçant l’héritage des accords militaires et le contrôle monétaire exercé par la France avec le franc CFA. Il a également mis en avant l’importance d’investir dans des partenariats continentaux et sud-sud pour renforcer l’autonomie de l’Afrique.

La montée des alternatives : vers une Afrique multipolaire

Depuis deux décennies, les États africains diversifient leurs alliances géopolitiques et économiques. La Russie, la Chine, la Turquie, le Brésil, l’Inde et les pays du Golfe jouent un rôle croissant, concurrençant les anciennes puissances coloniales. La Russie, par le biais de ses initiatives militaires, notamment avec le groupe Africa Corps ex Wagner, a renforcé son influence dans l’ancien pré carré français notamment en Centrafrique et au Mali, séduisant des régimes en quête d’appuis sécuritaires. En échange, Moscou obtient des concessions économiques, particulièrement dans les secteurs miniers.

De son côté, la Chine mise sur le développement des infrastructures. Par l’initiative des « Nouvelles Routes de la Soie », elle finance des ports, routes, et centrales électriques, offrant des conditions souvent perçues comme moins contraignantes que celles des partenaires occidentaux. Ces investissements répondent à des besoins immédiats, même s’ils suscitent des inquiétudes.

D’autres acteurs, comme la Turquie et les pays du Golfe, se positionnent également. La Turquie, avec ses investissements dans le commerce, la construction et l’éducation, renforce son rôle en Afrique. Les pays du Golfe, notamment le Qatar et les Émirats arabes unis, investissent dans l’agriculture et l’énergie, combinant diplomatie économique et soft Power religieux.

Malgré ses promesses, cette diversification s’accompagne de défis. La coopération militaire russe est controversée, et les investissements chinois soulèvent des questions de transparence et d’endettement. Pourtant, ces alternatives offrent une chance de repenser les relations internationales sur des bases plus égalitaires.

Une nouvelle étape s’ouvre pour l’Afrique, caractérisée par un rejet des anciennes relations inégales et l’affirmation d’une vision panafricaine et souveraine. Il ne s’agit pas seulement de rompre avec les vestiges du néocolonialisme, mais également de créer des formes inédites de coopération respectant l’autonomie des nations africaines. Les partenariats équilibrés, qui répondent véritablement aux besoins des populations, doivent devenir la norme. Le Sénégal, guidé par des figures comme Ousmane Sonko et Bassirou Diomaye Faye, incarne cette volonté de redéfinir les relations internationales en libérant le continent des mécanismes de domination et en s’inscrivant pleinement dans un monde multipolaire.

Cependant, ce renouveau ne se réalisera pas sans relever des défis majeurs. Une mobilisation collective est nécessaire pour soutenir des projets inclusifs, où les ressources naturelles, humaines et culturelles du continent seront valorisées au bénéfice des Africains eux-mêmes. Cette quête de souveraineté doit également s’inscrire dans une vision globale de paix, faisant de l’Afrique un acteur clé dans la gestion des enjeux planétaires, qu’ils soient environnementaux, économiques ou sécuritaires.

L’AES, alternative ou impasse ? Analyse d’un divorce avec la CEDEAO

Cet article est dédié à la mémoire d’Issa Ndiaye, penseur panafricaniste et défenseur infatigable de la souveraineté et de l’émancipation des peuples africains, qui nous a quittés le samedi 30 novembre 2024. Son engagement intellectuel et politique demeure une source d’inspiration pour toutes celles et ceux qui œuvrent pour une Afrique unie, forte et indépendante. Puisse son héritage éclairer nos choix et nourrir nos espoirs pour l’avenir du continent.

La sortie imminente des États membres de l’Alliance des États du Sahel (AES) — Burkina Faso, Mali, et Niger — de la Communauté économique des États de l’Afrique de l’Ouest (CEDEAO) marque une rupture géopolitique inédite dans la région. Ce départ, bien que perçu comme un geste d’émancipation face à une organisation jugée sous influence étrangère, pourrait engendrer des pertes considérables pour toutes les parties impliquées, plaçant l’AES et la CEDEAO dans une configuration de « perdant-perdant ».

La CEDEAO : un géant amputé

La décision des trois États sahéliens — Burkina Faso, Mali et Niger — de se retirer de la CEDEAO constitue un séisme géopolitique aux répercussions profondes. Ces nations, cumulant environ 66 millions d’habitants, représentent une part significative de la superficie et de la démographie de l’organisation. Leur départ fragilise la CEDEAO, tant sur le plan économique, diplomatique que sécuritaire.

En 2020, le produit intérieur brut global des États membres de la CEDEAO s’élevait à 686 milliards de dollars américains. La du Burkina Faso, du Mali et du Niger va retrancher une portion notable de ce PIB collectif, affaiblissant le poids économique de l’organisation sur la scène internationale. De plus, la perte de 66 millions d’habitants réduit le marché commun, entravant les ambitions d’intégration économique régionale.

La CEDEAO a joué un rôle crucial dans la stabilisation de la région, notamment face aux menaces terroristes dans le Sahel. Le retrait de ces trois pays, situés en première ligne de la lutte contre le terrorisme, complique la coordination des efforts sécuritaires. Cette fragmentation risque de créer des vides sécuritaires exploitables par des groupes armés, compromettant la stabilité régionale.

Malgré ses lacunes, la CEDEAO demeure un levier essentiel pour l’intégration économique en Afrique de l’Ouest. L’organisation a mis en place une zone de libre-échange visant à faciliter la circulation des biens et des services entre les États membres. Des projets d’infrastructure, tels que le Programme communautaire de développement, englobent 242 projets dans les 15 pays de la CEDEAO, avec un tiers dédié aux infrastructures de transport. Ces initiatives renforcent la connectivité régionale et stimulent la croissance économique.

La CEDEAO travaille pour instaurer une monnaie unique, l’ECO, visant à faciliter les transactions et à renforcer l’intégration économique. Bien que ce projet ait rencontré des difficultés, il demeure un objectif stratégique pour l’organisation. Le départ du Burkina Faso, du Mali et du Niger complique davantage la réalisation de cette ambition, en raison de la réduction du nombre d’États participants.

L’AES : une victoire à double tranchant

En apparence, l’Alliance des États du Sahel (AES), regroupant le Burkina Faso, le Mali et le Niger, se présente comme une réponse audacieuse aux dynamiques régionales et internationales perçues comme oppressives. Cependant, malgré ses ambitions souverainistes et sécuritaires, ce projet confédéraliste se heurte à des obstacles majeurs, liés à des contraintes économiques, géographiques et géopolitiques.

L’absence d’accès direct à la mer des membres de l’AES constitue un handicap économique et logistique de premier ordre. Privés de ports maritimes, ces pays dépendent d’infrastructures terrestres pour acheminer leurs marchandises vers les corridors commerciaux internationaux. Cet enclavement place les membres de l’AES dans une position de dépendance vis-à-vis des pays côtiers, qui peuvent exercer un levier politique et économique sur eux. Par exemple, toute détérioration des relations bilatérales pourrait entraîner des restrictions sur l’utilisation des infrastructures portuaires ou des tarifs prohibitifs, comme cela a été observé par le passé lors de tensions politiques au sein de la région ouest-africaine. La sortie de la CEDEAO, une organisation régionale historiquement intégrée, expose les pays de l’AES à des règles douanières qui peuvent fragiliser leurs économies. Cela va toucher directement le commerce transfrontalier, essentiel pour les populations locales et les industries naissantes. De plus, la dépendance des économies sahéliennes aux exportations de matières premières (or, uranium, coton) accentue leur vulnérabilité face à une interruption des chaînes d’approvisionnement et des marchés.

L’un des objectifs déclarés de l’AES est de construire une union économique forte, en réduisant les barrières commerciales entre ses membres et en renforçant la libre circulation des biens et des personnes. Cependant, cette ambition se heurte à la réalité d’économies encore peu diversifiées et fortement dépendantes de l’exportation de ressources naturelles. L’absence d’une base industrielle significative dans ces pays limite leur capacité à développer des chaînes de valeur régionales, essentielles pour stimuler une croissance économique inclusive. De plus, les infrastructures économiques et énergétiques, encore largement sous-développées, compliquent la mise en œuvre de projets transnationaux. La création d’un marché intégré au sein de l’AES nécessitera d’importants investissements dans les infrastructures de transport, d’énergie et de télécommunications, qui devront être financés dans un contexte de ressources budgétaires limitées.

 Le danger des positions maximalistes : l’influence des stratèges virtuels

Les dirigeants de l’AES doivent également se prémunir contre un danger interne : l’influence croissante de certains conseillers ou figures publiques qui, bien que prolifiques sur les réseaux sociaux, manquent d’ancrage réel dans les masses populaires et d’une vision stratégique durable. Ces influenceurs, souvent habiles dans la rhétorique anti-CEDEAO et souverainiste, poussent les dirigeants de l’AES à adopter des positions maximalistes, notamment en prônant des ruptures brutales et irréversibles avec les institutions régionales.

Cette radicalisation du discours, séduisante pour une frange de la jeunesse urbaine et une opinion publique avide de symboles de souveraineté, pourrait cependant isoler davantage les pays de l’AES, tant sur les plans économiques que diplomatique. Les dirigeants sahéliens risquent de se retrouver enfermés dans une logique de confrontation exacerbée, où toute tentative de compromis ou de pragmatisme serait perçue comme une trahison. Or, comme nous enseigne l’art militaire, une victoire trop poussée, sans analyse des conséquences, peut rapidement se transformer en un désastre stratégique.

L’histoire récente regorge d’exemples où des approches maximalistes ont conduit à des impasses, isolant des régimes ou provoquant des ruptures internes difficiles à gérer. Les dirigeants de l’AES gagneraient à équilibrer leur posture, en prenant soin de s’entourer de conseillers dotés d’une légitimité sociale réelle et d’une compréhension fine des enjeux régionaux, plutôt que de céder aux sirènes de la popularité en ligne. La souveraineté ne se décrète pas uniquement par des ruptures spectaculaires ; elle se construit dans le temps, par des choix pragmatiques et ancrés dans les réalités.

Les figures de l’art militaire : entre réforme et excès

Les théoriciens militaires enseignent que toute campagne doit peser le coût et les bénéfices d’une victoire. La stratégie doit inclure une capacité à négocier après un succès initial. En s’écartant totalement de la CEDEAO, l’AES risque de s’isoler, compromettant ses ambitions économiques et stratégiques. Une stratégie plus mesurée consisterait à opter pour une intégration partielle ou conditionnelle au sein de la CEDEAO, tout en promouvant une réforme interne vers une « CEDEAO des peuples », vision jadis portée par des leaders comme Thomas Sankara.

La sortie annoncée des pays de l’AES de la CEDEAO est autant un signal de rupture qu’un appel à repenser les alliances régionales en Afrique de l’Ouest. Si elle reflète une aspiration légitime à la souveraineté et à l’indépendance, elle pourrait, sans une stratégie intégrative, fragiliser les acteurs concernés. Les dirigeants de l’AES devront s’éloigner des discours maximalistes et privilégier une approche pragmatique, capable d’aboutir à des réformes substantielles sans compromettre leurs acquis ou leurs ambitions. Dans cet écosystème instable, ni la marginalisation ni l’intransigeance ne semblent être des voies durables.