Ce qu’un décret ne saurait acheter

Dans un marché africain, presque tout peut s’acheter : les céréales, les tissus, le poisson, le bétail ou les épices. Pourtant, les anciens savaient qu’il existait des biens qui n’y entreraient jamais. Le groupe béninois Gangbé Brass Band a magnifiquement traduit cette intuition dans une chanson en goun-gbe[1] au titre de Yemonoho[2]. Dans le refrain, il est répété : « … cela ne se s’achète pas au marché. » Cette formule, d’une apparente simplicité, dit en réalité quelque chose de fondamental : certaines richesses échappent à toute logique marchande. La dignité, la parole donnée, la fidélité ou l’honneur ne s’achètent pas, ne se négocient pas et ne se distribuent pas.

Ces dernières semaines, cette chanson m’est revenue en mémoire en observant plusieurs scènes de la vie politique sénégalaise. Le 22 mai 2026, le jour de son départ de la Primature, Ousmane Sonko publiait un message d’une remarquable sobriété : « Alhamdoulillah. Ce soir je dormirai le cœur léger à la cité Keur Gorgui. » Quelques semaines plus tard, Toussaint Manga accueillait son limogeage de la direction générale de la LONASE par des chants et des pas de danse avec ses collaborateurs. Quelques semaines plus tôt, le professeur Daouda Ngom, participait avec une sérénité comparable, au congrès de PASTEF après son départ du gouvernement.

Pris isolément, ces épisodes pourraient passer pour de simples réactions personnelles. Mis bout à bout, ils racontent peut-être autre chose. Ils suggèrent qu’une fonction publique, aussi prestigieuse soit-elle, n’épuise pas les raisons d’un engagement politique. Ils donnent surtout à voir une idée que la chanson de Gangbé Brass Band exprimait depuis longtemps : il existe des biens qu’aucun décret ne peut conférer, mais qu’aucun décret ne peut davantage retirer.

Quand le pouvoir devient une récompense

Au lendemain des indépendances, les hautes fonctions de l’État étaient d’abord perçues comme des responsabilités au service de la construction nationale. Puis, avec la faiblesse du secteur privé et les politiques d’ajustement structurel, elles sont progressivement devenues les principaux marqueurs de la réussite sociale. Être ministre, directeur général ou président d’un conseil d’administration ne signifiait plus seulement servir l’État ; c’était aussi accéder à un statut, à des réseaux d’influence et à des ressources rares.

Dans ce contexte, l’État s’est imposé comme le principal distributeur d’opportunités économiques et sociales. La compétition politique s’est progressivement transformée en une course à l’accès à ces positions. Les postes semblaient produire les fidélités, tandis que leur perte était vécue comme un déclassement.

Les scènes évoquées plus haut racontent pourtant une autre histoire. Quelles que soient les raisons des changements intervenus à la tête de certaines institutions, plusieurs responsables ont donné le sentiment que leur engagement ne s’arrêtait pas avec leur décret de nomination. Leur attitude semblait dire une chose simple : on peut perdre une fonction sans perdre les raisons qui ont conduit à s’engager.

Ce qui n’a pas de prix

C’est peut-être ici que se situe l’enjeu de cette réflexion. Toute société repose sur des richesses matérielles, mais aussi sur des biens d’une autre nature : la confiance, la fidélité, la dignité, l’honneur, la parole donnée ou le sens du service public. Ces biens ne sont pas sans valeur ; ils sont au contraire si précieux que leur valeur ne peut être réduite à un salaire, à un privilège ou à une fonction. Ils ne s’achètent pas, ne se distribuent pas par décret et se construisent dans la durée, au fil des engagements et des épreuves.

Le philosophe américain Michael Sandel a développé cette idée dans son livre Ce que l’argent ne saurait acheter[3]. Certaines réalités, explique-t-il, perdent leur nature lorsqu’elles deviennent des marchandises. Cette réflexion vaut aussi pour la politique. Une fidélité qui ne dure que le temps d’un décret ressemble davantage à un contrat qu’à un engagement. À l’inverse, lorsqu’un responsable accepte de quitter ses fonctions sans renoncer à ses convictions, il acquiert une richesse qu’aucun salaire ni aucun privilège ne peuvent procurer : la crédibilité.

Ce qu’un décret ne peut pas acheter

C’est peut-être là le véritable paradoxe. Nous avons longtemps cru que les fonctions produisaient la légitimité. Or il arrive que leur perte la renforce. Un décret peut retirer une responsabilité, mais il peut aussi révéler ce qu’aucun décret ne peut conférer : la crédibilité d’un engagement qui ne dépend pas des avantages attachés à une fonction.

Cette réflexion rejoint celle de Felwine Sarr, qui nous invite à repenser la notion même de richesse[4]. Une société ne se mesure pas seulement à ce qu’elle produit, mais aussi à ce qu’elle juge digne d’être préservé. Cette réflexion peut être prolongée dans le domaine politique. Une démocratie ne s’enrichit pas seulement en créant davantage de richesses matérielles ; elle grandit aussi lorsqu’elle produit de la confiance, de la fidélité, du sens du service public et des responsables capables de placer leurs convictions au-dessus de leurs intérêts immédiats.

Il ne s’agit pas d’idéaliser la vie politique. Les ambitions personnelles et les calculs de carrière continueront d’exister. Mais ils n’épuisent pas les motivations humaines. L’histoire montre que les femmes et les hommes qui marquent durablement les consciences sont rarement ceux qui ont conservé le plus longtemps leurs privilèges. Ce sont ceux qui ont démontré que leurs convictions valaient davantage que leurs fonctions.

C’est peut-être la leçon la plus importante de cette séquence politique. Un président peut nommer, révoquer ou redistribuer les responsabilités de l’État. En revanche, il ne peut ni décréter la confiance, ni acheter la fidélité, ni confisquer la dignité.


[1] Goun-gbe est la langue des Goun, une population vivant principalement dans le Sud du Bénin, dans la région de Porto-Novo, et accessoirement au Nigeria.

[2] Gangbé Brass Band, « Yemonoho », piste 4 de Whendo (« Racines »), album publié par le label belge Contre-Jour en 2004 (10 titres, 46 min)

[3] Michael J. Sandel, Ce que l’argent ne saurait acheter, trad. Christian Cler (Paris : Points, 2014)

[4] Sarr, F. (2026). La fabrique du présent. Philippe Rey.

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