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  • La dette cachée ne doit pas devenir la dette du peuple

    La dette cachée ne doit pas devenir la dette du peuple

    Le Sénégal traverse une crise de la dette d’une gravité exceptionnelle. La nier serait irresponsable. Mais reconnaître cette réalité ne signifie pas accepter comme inévitable la réponse qui vient d’être négociée avec le Fonds monétaire international (FMI).

    Le 1ᵉʳ septembre 2026, les autorités sénégalaises et le FMI ont annoncé un accord au niveau des services sur un programme de trente-six mois d’environ 2,2 milliards de dollars. Cet accord marque moins une nouveauté qu’un retour : le FMI avait accordé au Sénégal, en 2023, un programme d’environ 1,8 milliard de dollars au titre de la facilité élargie de crédit ; il a été suspendu dès la révélation des irrégularités comptables, laissant le pays vingt-deux mois sans programme actif, et l’accord du 1ᵉʳ septembre 2026 reste d’ailleurs conditionné à l’obtention d’une dérogation du FMI pour les données erronées transmises par le passé. Le gouvernement a simultanément lancé son Plan de traitement de la dette du Sénégal (PTDS) et annoncé son intention de recourir au Cadre commun pour les traitements de dette au-delà de l’Initiative de suspension du service de la dette (Common Framework for Debt Treatments beyond the DSSI) communément appelé « Cadre commun du G20 pour le traitement de la dette ». Ces décisions engageront pour plusieurs années notre politique fiscale, nos dépenses publiques, le financement des services sociaux et, plus fondamentalement, notre modèle de développement.

    Nous sommes opposés à l’accord qui se dessine parce qu’une décision d’une telle portée ne peut être prise sans que ses conditions soient intégralement connues et débattues. Nous demandons qu’aucun engagement définitif ne soit pris avant un débat parlementaire et citoyen.

    Monsieur le Président, le mandat du 24 mars 2024 était un mandat de souveraineté

    Le Président Bassirou Diomaye Faye n’a pas été élu sur un programme d’ajustement orthodoxe, mais sur un projet intitulé « Pour un Sénégal souverain, juste et prospère », qui revendiquait la réappropriation des souverainetés économique, fiscale, énergétique et alimentaire. Ce mandat ne disparaît pas lorsque survient une crise budgétaire : il devient au contraire plus exigeant lorsque les contraintes se resserrent. Le Président doit expliquer au peuple en quoi l’accord négocié avec le FMI demeure compatible avec le mandat souverainiste reçu en mars 2024, d’autant que l’exécutif ne peut présumer que ses orientations économiques disposent mécaniquement de l’assentiment de la majorité parlementaire issue du suffrage universel. Lorsqu’un programme engage pour plusieurs années les politiques économiques et sociales du pays, l’Assemblée nationale doit en débattre et se prononcer. Mais le Parlement ne suffit pas : le Sénégal a besoin d’un débat national et citoyen sur sa dette, sur son traitement, et sur les limites qu’il entend opposer aux conditionnalités extérieures.

    Une dette cachée ne peut devenir une facture présentée au peuple

    Les travaux de la Cour des comptes ont établi que, pendant plusieurs années, des emprunts et des dépenses considérables ont échappé au circuit budgétaire normal, et que les déficits et l’endettement réels étaient très supérieurs à ceux officiellement présentés aux Sénégalais, au Parlement et aux partenaires du pays. Nous ne sommes donc pas devant un pays qui aurait collectivement vécu au-dessus de ses moyens et auquel on présenterait aujourd’hui l’addition : une partie de cette dette a été contractée dans des conditions qui ont soustrait des engagements considérables à la connaissance des citoyens et au contrôle parlementaire. La continuité des obligations de l’État ne saurait abolir l’exigence de justice dans la répartition du coût de la crise. Avant de demander des sacrifices à la population, il faut établir qui a emprunté, auprès de qui, à quelles conditions, pour financer quoi. Une dette dissimulée au peuple ne peut simplement devenir une facture présentée au peuple.

    Ce que d’autres expériences africaines et sud-américaines nous enseignent

    L’expérience d’autres pays montre combien la dissimulation d’une partie de la dette publique peut être lourde de conséquences. Au Mozambique, entre 2013 et 2016, le gouvernement a contracté secrètement plus de deux milliards de dollars d’emprunts garantis par l’État au profit de sociétés paraétatiques, sans en informer ni le Parlement ni le FMI. Leur révélation a provoqué l’effondrement du metical, la suspension de l’aide internationale, et une décennie de restructuration payée par une population qui n’avait rien emprunté ; il aura fallu près de dix ans pour qu’un tribunal, à Londres puis à Maputo, établisse les responsabilités. C’est le miroir de ce qui pourrait attendre le Sénégal si l’établissement des responsabilités est sacrifié à l’urgence du traitement financier.

    À l’inverse, l’Équateur offre un précédent de méthode : en 2008, une Commission d’audit intégral du crédit public a examiné la dette publique et permis à l’État de suspendre le paiement de la part jugée illégitime, avant de la racheter à 35 % de sa valeur nominale sur les marchés secondaires. L’audit préalable, loin d’être un obstacle à la négociation, en a été le levier.

    Enfin, le Ghana et la Zambie, passés récemment par le Cadre commun du G20 que Dakar s’apprête à solliciter, montrent qu’entre l’annonce d’un accord et la restructuration effective, il s’écoule souvent plusieurs années pendant lesquelles l’austérité budgétaire s’applique déjà, sans que l’allègement promis soit encore au rendez-vous. C’est un avertissement : sans calendrier clair et sans contribution substantielle des créanciers dès le départ, le Sénégal risque de payer le prix de l’ajustement avant même d’en récolter les hypothétiques bénéfices.

    Des responsabilités nationales, mais aussi un échec de la surveillance

    La responsabilité première de la dissimulation appartient à ceux qui avaient la charge des finances publiques. Mais elle n’épuise pas le problème. Pendant que s’accumulaient ces engagements, le Sénégal était soumis aux mécanismes de surveillance de l’UEMOA, de la BCEAO et du FMI. Le programme du FMI de 2023 comportait déjà des objectifs sur le solde primaire, les recettes fiscales, l’endettement, et des mécanismes détaillés de transmission d’informations. Pourtant, l’ampleur réelle de la dette n’a pas été détectée. Il serait abusif d’en déduire que les institutions internationales connaissaient les engagements dissimulés ; il est en revanche légitime de constater que le système de surveillance a échoué à les révéler, et les créanciers doivent eux aussi expliquer les diligences accomplies lors de l’octroi de certains financements.

    Traiter la dette, mais au bénéfice de qui ?

    Le poids du service de la dette menace les capacités d’action de l’État. Nous ne défendons ni le statu quo ni le déni. Mais entre reconnaître la nécessité de traiter la dette et accepter les conditions de ce traitement, il existe tout l’espace du choix politique. Rééchelonner les paiements, négocier les taux et les maturités, déterminer une trajectoire de déficit sont des décisions qui déterminent qui supportera l’effort, et pendant combien de temps. Avant tout engagement, les Sénégalais doivent savoir ce que recouvrent aujourd’hui les expressions « mobilisation des ressources intérieures », « rationalisation des dépenses » et « supervision renforcée des entreprises publiques ». C’est cela, bien davantage que le montant annoncé de 2,2 milliards de dollars, qui constitue le véritable contenu économique de l’accord.

    Ceux qui n’ont rien caché ne doivent pas être les premiers à payer

    Les travailleurs, les paysans, les jeunes, les retraités, les petites entreprises, les classes populaires et moyennes ne doivent pas payer en premier une dette qu’ils n’ont ni contractée ni dissimulée. Des recettes supplémentaires peuvent être nécessaires, mais toutes ne se valent pas : réduire les privilèges fiscaux injustifiés et faire davantage contribuer les hauts revenus et les profits exceptionnels n’a pas la même signification qu’une hausse de la fiscalité indirecte pesant sur la consommation. Combattre les gaspillages est nécessaire, mais l’école, l’hôpital, la protection sociale et l’investissement productif ne peuvent devenir les variables d’ajustement du remboursement de la dette. Nous acceptons la nécessité de traiter la dette ; nous refusons que son traitement devienne celui du peuple sénégalais.

    Redresser pour transformer, non ajuster pour rembourser

    La crise ne doit pas conduire le Sénégal à abandonner l’ambition de mobiliser ses ressources intérieures, son épargne nationale et celle de sa diaspora, de mieux valoriser ses ressources naturelles et de transformer son appareil productif pour réduire sa dépendance extérieure. La crédibilité financière est nécessaire, mais elle ne doit pas devenir synonyme de docilité économique. Il faut redresser les finances publiques pour transformer le Sénégal, et non ajuster le Sénégal pour rembourser ses créanciers.

    Avant tout engagement définitif : débat parlementaire et débat citoyen

    L’accord du 1ᵉʳ septembre 2026 n’est encore qu’un accord au niveau des services. Il existe donc un espace démocratique avant son approbation définitive. Ce débat doit être précédé de la publication du contenu des engagements négociés, de la cartographie des créances concernées, et d’une évaluation des conséquences fiscales, budgétaires et sociales du programme. Nous exigeons une contribution substantielle des créanciers, la garantie des besoins fondamentaux de la population, la protection des entreprises publiques stratégiques, une fiscalité fondée sur la justice sociale et l’établissement des responsabilités dans la constitution et la dissimulation de la dette.

    La souveraineté ne consiste pas à nier les contraintes financières ni à refuser toute négociation. Elle consiste à conserver, jusque dans la crise, le droit de déterminer collectivement qui contribue, ce que l’on protège et dans quelle direction on conduit le pays.

    En mars 2024, les Sénégalais ont choisi un projet qui leur promettait souveraineté, justice et prospérité. La crise de la dette ne peut effacer ce mandat populaire. Nous appelons les députés, les organisations syndicales et professionnelles, les universitaires, chercheurs, travailleurs, paysans, entrepreneurs, artistes, organisations de la société civile, forces politiques et citoyens à exiger qu’aucun engagement définitif ne soit pris avant que les termes réels du programme soient connus et démocratiquement débattus. Le redressement est nécessaire, mais il doit rester sénégalais dans sa décision, social dans la répartition de l’effort et souverain dans sa finalité.

    Ont signé :

    1. Félix Atchadé, Médecin
    2. Dr Amy Cissé, économiste, Dakar
    3. Youssouph Mbargane Guissé, anthropologue, IFAN
    4. Cathy Camara, Ménagère
    5. Guy Marius Sagna, député, Frapp et Pastef
    6. Viye Diba, Artiste, Dakar
    7. Amadou Ba Babo, économiste, Moncap
    8. Codou BEYE, Retraitée, Dakar
    9. Pierre Sané, Ancien SG Amnesty International, ancien Sous-directeur Unesco, Dakar
    10. Dr Papa Makhtar Dramé, Translational Science Leader, USA
    11. Abdourahmane Seck, anthropologue, GAEC
    12. Anne Marie Mbengue Sèye, Experte en financement de la santé, Dakar
    13. Boury Diakhaté, journaliste, Xalaat TV
    14. Maître Pape Kanté, avocat, Canada
    15. Macky Madiba Sylla, Cinéaste, Musicien, Dakar
    16. Arame Gassama, Docteure ès Sciences économiques et de gestion, USA
    17. Doudou Diop, botaniste, IFAN
    18. Mame Penda Ba, Professeure assimilée, UGB
    19. Ousmane Sanè Balama, juriste consultant international, Ziguinchor
    20. Amy Niang, Enseignante-chercheure, UAE
    21. Thierno Ly, Professeur assimilé, UCAD
    22. Marie Diop, Commerçante, Dakar
    23. Gnanbi Sonko, Consultant en Planification et Évaluation de politiques publiques
    24. Gora Seck, Enseignant-Chercheur, UGB
    25. Seynabou Sougoufara, entomologiste médicale, UK
    26. Dr. Lamine Diamé, UCAD/FST
    27. Lamine Bodian, linguiste, UCAD
    28. Moussa Coulibaly, sociolinguiste, UASZ
    29. Moussa Sagna, enseignant-chercheur, UCAD
    30. Abdoulaye Ndoye, statisticien, professeur de mathématiques à Créteil
    31. El Hadji Samba Ndiaye, Professeur assimilé de droit privé Agrégé des Facultés de droit, UCAD
    32. Ibra Pouye, contrôleur des finances publiques, Paris
    33. Moulaye Touré, Inspecteur des finances publiques, Paris
    34. Medoune Mouhamad Seck, Professeur d’économie, Montréal
    35. Mouhamed Abdallah Ly, sociolinguiste, IFAN
    36. Mouhammad Ba, Économiste, Saint-Louis
    37. Dr Momath Ndiaye, Maitre de conférences titulaire en droit privé, ESP/UCAD.
    38. Dr. Lamine BADJI, Enseignant chercheur en droit privé, université Assane seck de Ziguinchor
    39. Mamadou Diallo, Historien, Berlin
    40. Gilles Eric Foadey, Traducteur-Interprète Consultant média, Johannesburg/Addis-Abeba
    41. Lamine Dingass Diédhiou, sociologue, Canada
    42. Dr Mohamed Lamine Ly, médecin, Dakar
    43. Dr Mamadou Makhtar Ndiaye, médecin, Dakar
    44. Pape Alioune Cissé, Interprète, Thiès
    45. Demba Ndiaye, journaliste, Dakar
    46. Mahamadou Lamine Sagna, Enseignant-chercheur, USA
    47. Alymana Bathily, Consultant média, Dakar
    48. Antoine Moïse, Retraité, Canada
    49. Fodé Roland Diagne, Thiès
    50. Chérif Sèye, Ingénieur, Dakar
    51. Demba Moussa Dembélé, Dakar
    52. Aly Ndiaye, Paris
    53. Abdou Karim Ndiaye, Conseiller départemental, Mbour
    54. Mountakha Gueye, professeur d’histoire-géographie au Lycée Ahmadou Ndack Seck de Thiès, Membre du Moncap (Commission Éducation nationale)
    55. Ndèye Marième Ly Niang, Directrice pôle insertion, Association AAPISE, Paris
    56. Dr Mamadou Cissé, Docteur en physique | Manager de laboratoire dans le secteur de l’énergie, commissaire scientifique hydraulique du Moncap
    57. Amdy Saware, Ingénieur informatique, Dakar
    58. Boubacar Diallo, Consultant en stratégie IA et formateur en IA, Paris, France
    59. Pr Boubacar Camara, Maître de Conférences, UASZ
    60. Dr Gorgui Diouf, PES en Techniques agricoles
    61. Djibril Diouf, Maître de conférences titulaire, Université Cheikh Anta Diop, Dakar
    62. Fatoumata Zahra Diankha, Technicienne supérieure
    63. Arfang Ousmane Kémo Goudiaby, Maître de conférences assimilé, USSEIN
    64. Joseph Tavarès Da Souza, Paysagiste DPLG à la retraite
    65. Mamadou Mao Wane, Sociologue
    66. Dr Nouha Sonko, Médecin, Dakar
    67. Dr Elhadj Thierno Mbengue, Gynécologue Obstétricien, spécialiste de Santé publique, Dakar
    68. Dr Seydi Mansour Sy Seck, UCAD/FST
    69. Mamadou Yéro Balde, Maître de Conférences titulaire, UCAD
    70. El Hadji Omar Thiam, Professeur assimilé, FLSH, UCAD
    71. Mor Dieye, Professeur assimilé, EBAD, UCAD
    72. Souleymane Gomis, Professeur titulaire, FLSH, UCAD
    73. Mamadou Kabirou Gano, Maître de conférences titulaire à la retraite, FASTEF, UCAD
    74. Mohamed Lat Sack Diop, MCF Titulaire à l’UCAD
    75. Babacar Faye, Enseignant-chercheur, Université Amadou Mahtar Mbow de Diamniadio
    76. Raul Manga, Fonctionnaire, Canada
    77. Oumar Dia, Maître de conférences titulaire, FLSH, UCAD
    78. Rama Ndiaye, élève-professeur, FASTEF, UCAD
    79. Pape Nfally Sonko, Ingénieur informaticien, France
    80. Aly Sambou, Professeur assimilé, UGB
    81. Thierno Guèye, Maître de conférences assimilé, FASTEF, UCAD
    82. Idrissa Mané, anthropologue, Paris
    83. Boubacar Kanté, Professeur assimilé, FSJP, UCAD
    84. Elhadji Babacar Ly, Professeur titulaire, Université Gaston Berger
    85. Ibrahima Bao, Professeur assimilé, UGB
    86. Ansoumana Bodian, Professeur assimilé, UGB
    87. Omar Diop, Maître de conférences titulaire, UGB
    88. Lamine Sambou, Maître de conférences assimilé
    89. Khalifa Bodian, Maître de conférences titulaire, UGB
    90. Abdoul Aziz Diouf, professeur titulaire, agrégé en droit privé, FSJP/UCAD
    91. Dr Abdoulaye Djidiack Sarr, Responsable pédagogique des CPGE, Thiès
    92. Baba Fall, Enseignant-chercheur, IDHP, UCAD
    93. Blondin Cissé, enseignant-chercheur, UGB
    94. Ndeye Nattou Sadji, Professeur de philosophie, LSMC, Dakar
    95. François Xavier Biagui, Entrepreneur, Ziguinchor
    96. Ousmane Mané, Assistant en droit public, UCAD
    97. Dr Alexandre Mapal Sambou, Maître de conférences assimilé, UNCHK
    98. Dr Pape Fodé Kanté, Maître de conférences assimilé en droit public, UGB
    99. Samba Dabo, Maître de conférences titulaire, FSJP, UCAD
    100. Pape Abdoulaye Diaw, Prof. Assimilé Chimie, UADB
    101. Christian Ousmane Ciss, Maître de conférences titulaire, FSJP, UCAD
    102. Abdoulaye Diène, Activiste
    103. Abdoulaye Issa Ndiaye, entrepreneur
    104. Fatou Maly Ndiaye, Caissière
    105. Omar Malick Ndiaye, étudiant
    106. Alioune Badara Mboup, Professeur assimilé à l’ESP/UCAD
    107. Aissatou Dia, vendeuse en pharmacie, Dakar
    108. Alioune Thiongane, Professeur titulaire, FMPO, UCAD
    109. Adama Diouf, Professeur de philosophie à la retraite, Ziguinchor
    110. Thomas Diatta, Maître de conférences titulaire, UASZ
    111. Christian Abadioko Sambou, Maître de conférences assimilé, UNCHK
    112. Aliou Ndiaye, Professeur assimilé, FST, UCAD
    113. Dr Lamine Diamé, UCAD/FST
    114. Daouda Ngom, Professeur titulaire des Universités, UCAD
    115. Kodé Fall, Ingénieur, Dakar
    116. Abdoulaye Diouf, Ingénieur en statistique et informatique décisionnelle, Dakar
    117. Sékou Walissan Coly, Inspecteur de l’enseignement, Ziguinchor
    118. Amadou Becaye Gaye, Auditeur et Contrôleur de Gestion, Keur Massar
    119. Coumba Ndiaye, Financier, Dakar
    120. Sara Keita, Expert fiscal, Keur Damel, Dakar
    121. Mhamed Fadel Bakhoum, Cadre des assurances / Agent général, Dakar
    122. Ibrahima Diaby Gassama, Ingénieur, MBA, Montréal
    123. Abdoulaye Thiaw, Coordinateur de Projets, Dieuppeul 2
    124. Elhadji Oumar Gueye, Professeur, Louga
    125. Meissa Babou, Enseignant, Dakar
    126. Ousseynou Ndiaye, Instituteur, Mbour
    127. Mame Mor Mbaye, Dirigeant d’entreprise, Dakar
    128. Abdoulaye Diouf, Professeur, Baback Sérère
    129. Ousseynou Ngom, enseignant, Mbour
    130. Ibrahima Maré, Enseignant, Dakar
    131. Mamadou Lamine Coulibaly, Enseignant-chercheur, Maître de Conférences Titulaire, Université Gaston Berger de Saint-Louis, Saint-Louis
    132. Birame Dieng, Professeur, Gambie
    133. Bara Diedhiou, Animateur de radio communautaire, Bignona
    134. Ehadji Ch Youssoufa Badji, Informaticien, Spécialiste en EdTech, Dakar
    135. Aminata Ba, Cadre financier, Mamelles
    136. Macoumba Ndiaye, Analyste, Dakar
    137. Ibrahima Mbengue, Sociologue, Dakar
    138. Ndickou Niang, Régie avances et recettes, CDEF, France
    139. Amadou Dieng, Enseignant, Sacré-Cœur
    140. Benoît Tine, Enseignant-chercheur, Ziguinchor
    141. Mamour Dione, Professeur, Keur Massar
    142. Mamadou Néma Djiba, Cadre de banque, Dakar
    143. Babacar Ndiaye, Professeur, Dakar HLM FASS villa n°125
    144. Serigne Mbacké Sakho, Ingénieur Génie Civil spécialisé en Management des infrastructures publiques, Dakar – Hann Maristes
    145. Nafi Thioune, Cadre dans les Télécoms, Rosny-sous-Bois
    146. Habibou Badji, Enseignant, Dakar
    147. Mor Thiam Badiane, Professeur d’anglais, Diender
    148. Rokhaya Diop, Comptable, Bordeaux, France
    149. Abdoul Karim Mbodj, Enseignant-Chercheur, UGB, Sokone, Foundiougne, Fatick
    150. Cheikh Kassé, Enseignant d’université, Popenguine / Mbour
    151. Bocar Kane, Directeur technique de la plateforme d’exploration fonctionnelle, enseignant à la faculté de médecine de Strasbourg, Strasbourg
    152. Dr Mamadou Seydou Ba, Enseignant-Vacataire, UFR ST – UASZ, Ziguinchor
    153. Absou Faye, Professeur, Ndiaffate
    154. Mapate Seck, Professeur en sciences et techniques industrielles, Keur Mbaye Fall (Dakar)
    155. Alpha Ba, Enseignant-chercheur, Dakar
    156. Dr Papa Niane Faye, Consultant en Assurance Qualité et Contrôle Qualité (QA/QC) – BTP, Agadez, Niger
    157. Amath Faye, Chargé de Mission, Sénégal
    158. Mahawa Ndiaye, Ingénieur Télécom, Zac Mbao
    159. Serigne Modou Ndiaye, Informaticien, Almadies 2, Rufisque
    160. Aliou Sané, Agent de banque, Dakar
    161. Ousmane Wade, Agent Commercial, Dakar
    162. Amadou Ly, MCA Strategie & Media
    163. Dr Mamadou Coulibaly, Enseignant-chercheur, Professeur au CPGE
    164. Mamadou Sy, Professeur-Doctorant en Philosophie,
    165. Aidy Robert Diatta, Professeur, Ziguinchor
    166. Mbaye Diagne MBAYE, Enseignant chercheur UASZ
    167. Diodio MBODJ, Ingénieure en informatique, Mbao
    168.  Mamadou Thior, Enseignant-chercheur, Dakar
    169. Dr. Lamine BADJI, Enseignant-chercheur en droit privé, UASZ
    170. Abdoulaye DIOUF, Professeur assimilé, UCAD
    171. Dr. Ismaila FALL, Chimiste, Espagne
    172. Momath NDIAYE, Maître de conférences titulaire en droit privé, ESP, UCAD
    173. Dr. Lamine DIAME, FST, UCAD
    174. Ibrahima Xalil NIANG, Maître de conférences titulaire, FLSH, UCAD
    175. Ahmadou WAGUE, Professeur titulaire à la retraite, FST, UCAD
    176. Louis GOMIS, Professeur assimilé, FST, UCAD
    177. Cheikh THIAW, Professeur titulaire, Vice-Recteur de l’USSEIN
    178. Mouhamadou Moustapha SARR, Maître de conférences, UCAD
    179. Mamecor FAYE, Professeur assimilé, FST, UCAD
    180. Samba TRAORE, Professeur agrégé de droit, UGB
    181. Insa BADIANE, Enseignant-chercheur, UASZ
    182. Mame Diarra NDIAYE, Enseignante-chercheure, Mamelles
    183. Dr. Lamine BADJI, Enseignant-chercheur, UASZ
    184. Mame Fatou WANE, Ingénieure, Sénégal
    185. Dr. Ibrahima Seydi BA, Enseignant-chercheur, UCAD
    186. Madiop FALL, Ingénieur pédagogique, Paris
    187. Ndèye Kissaye MBODJI, commerçante, Maristes
    188. Moussa DIAGNE, spécialiste en commande publique, Dakar
    189. Oumar BA, comptable, Kaffrine
    190. Moussa CRESPIN, Ingénieur data, Colobane
  • Boubacar Boris Diop et les ventriloques de la Science

    Boubacar Boris Diop et les ventriloques de la Science

    Un intellectuel qui ne fait pas mystère de ses choix

    Dans cette contribution, Mamadou Diallo défend les prises de position de Boubacar Boris Diop et leur cohérence avec son engagement anticolonialiste. Il critique surtout ceux qui invoquent la « science » et la neutralité intellectuelle pour disqualifier son soutien à PASTEF et à Ousmane Sonko.

    En politique, là où la responsabilité du citoyen est engagée, il faut partir d’analyses concrètes de la situation concrète, arbitrer et prendre parti. Les forces collectives en présence, données de l’histoire et non de nos désirs, ne sont jamais la pure incarnation de nos idéaux. Ce qui n’enlève rien à la responsabilité de soutenir, en conscience, le meilleur en présence et de s’opposer au pire qui puisse advenir. Boubacar Boris Diop, tout grand écrivain qu’il est, ne s’est jamais soustrait à cette responsabilité d’homme et de citoyen. Il vient de récidiver en disant publiquement des vérités — simples au demeurant — et comme toujours elles ont déplu à ceux qui aiment d’un amour sincère leurs vies dans l’enclos néocolonial.

    La carrière de diseur de vérités anticolonialistes ne date pas, chez Boubacar Boris Diop, d’hier. Les archives de la police politique sous Senghor gardent la trace de l’inquiétude qu’il provoquait, dès les années 70, avec ses camarades du club Frantz Fanon. Il n’a cessé depuis d’agacer ceux qui attendent leurs cartons d’invitations au 14 juillet à l’ambassade de France avec trépidation . S’il s’en tenait aux portraits brillants qu’il fait d’eux dans ses textes, cela passerait encore. Mais Boubacar Boris Diop, boy Medina tout autant que lauréat du prix Neustadt, est comme Sembène, Mongo Béti, Cheikh Anta Diop : il refuse cette morgue d’évolué, cette posture de l’homme de lettres qui méprise la vie politique concrète de ses concitoyens.

     Les consensus dérangés

    Longtemps, un étrange consensus a régné au sommet des milieux intellectuels et culturels d’Afrique francophone : depuis 1960, la présence française au Sénégal serait passée comme par enchantement de la domination à l’amitié bienveillante. Tenir son rang d’intellectuel distingué, sophistiqué, afropolitain, c’était ne surtout pas accorder d’attention au problème du franc CFA, aux bases militaires françaises en Afrique de l’Ouest, aux mallettes d’argent qui, des présidences africaines, allaient aux formations politiques françaises. L’intérêt pour ces sujets contemporains était réduit au ressentiment, leur prise en charge laissée à Alpha Blondy, qui d’ailleurs s’en acquitta avec grand talent. Ne rien dire de tout cela, mais s’extasier sans fin sur l’art pour l’art et la poésie comme sens de la vie relevait du suprême bon goût. Boubacar Boris Diop a toujours dérangé ce consensus et ce code de conduite. Pleinement artiste, il n’en demeurait pas moins pleinement citoyen.

    Depuis quelques mois, il dérange un autre consensus, cher à l’establishment dakarois et, plus largement, négro-parisien : celui qui fait de l’adhésion à PASTEF le symptôme d’une déficience intellectuelle et morale. Pour cet establishment en effet, quiconque a de l’instruction et de la culture — quiconque, disons-le, n’est pas une sorte de gueux — ne peut que mépriser le PASTEF et Ousmane Sonko. C’est cette croyance selon laquelle ouvrir des livres et savoir faire des phrases implique d’être contre la majorité que les récentes sorties de Boubacar Boris Diop falsifient. Or cette croyance est utile à ceux — parfois gens de gauche morale à la manière de la rue Solférino — qui justifient leur opposition à la majorité au prétexte que celle-ci ne serait pas progressiste. Elle leur permet de mettre en avant leur progressisme, leur parfaite évolution en somme, plutôt que de s’avouer le plus puissant ressort de leur crispation : ils tiennent à l’ensemble ou à certains aspects de l’ordre postcolonial que le triomphe de la majorité construite par le PASTEF finirait par renvoyer à l’océan.

    Ils font donc l’impasse, toute honte bue, sur l’évidence, insoluble dans leur croyance, que le niveau du personnel et de la discussion politique s’est élevé au Sénégal depuis l’avènement du PASTEF, parti dans les rangs duquel on ne trouve pas l’ombre d’un Farba Senghor ou Farba Ngom. Il est vrai qu’en se passant de tels profils, le PASTEF prive les observateurs de la vie politique de rigolades d’autant plus intenses qu’elles sont incidentes. En ce qui me concerne, j’en fais volontiers le deuil, car après des décennies de République bananière, il était plus que temps de renouer avec l’esprit de sérieux qui guida les deux premières années de nos indépendances.

    Mais enfin, le camp de la restauration a besoin de s’inventer des supériorités imaginaires. Il lui est agréable de se figurer en partie des vaincus vertueux, face à un adversaire dont la victoire, qui est la fin de son monde, est déjà inscrite dans la dynamique des forces en présence, tant que la partie se jouera entre citoyens sénégalais. Boubacar Boris Diop, dont l’intention n’est certainement pas de prendre aux gens leurs doudous idéologiques, mais de dire ce qu’il pense, prive malgré tout le camp de la restauration de ce baume au cœur, de ce douillet refuge de la croyance dans sa supériorité intellectuelle et morale.

    La « science » comme incantation

    Alors, bien qu’ils pensent « outrage à la bienséance et trahison de classe », les critiques reprochent à Boubacar Boris Diop quelque chose comme une faute professionnelle : il serait subjectif, il manquerait de nuance, de distance — en somme de science. Le dernier en date à s’y essayer, l’oncle et homonyme de l’ancien candidat à la présidentielle du PASTEF, prie Boubacar Boris Diop de faire « un petit effort d’abstraction et de conceptualisation ». On ne voit pas très bien quels efforts d’abstraction et de conceptualisation fondent le soutien de l’oncle au neveu. Neveu dont il ne faut jamais se lasser de rappeler qu’il fut propulsé à des hauteurs qui lui auraient été inaccessibles si Ousmane Sonko ne l’avait pas voulu et si les militants du PASTEF n’y avaient pas consenti. 

    Au-delà des petits intérêts personnels et claniques, il nous faut situer ce type de procès en subjectivisme, qui furent faits à toutes les grandes figures de la tradition radicale noire, dont Fanon, Cheikh Anta Diop et Rodney pour n’en citer que quelques-unes des plus chères aux intelligences africaines et des plus précieuses à l’intelligence de notre condition. Les intellectuels, universitaires et médiatiques en premier lieu, n’ont pas en effet dans l’ordre social pour fonction effective première de dévoiler le réel et de le démystifier. L’une de leurs fonctions, et non des moins confortables, est la rationalisation, c’est-à-dire la justification, des puissances telles qu’elles sont instituées. Fonction d’ailleurs analogue à celle que remplissaient leurs homologues positivistes des sciences de la nature qui rendaient raison des régularités observables dans les objets que leurs disciplines se donnaient, quoiqu’il n’en résultât pas les mêmes effets de résignation politique. Nos économistes, dont beaucoup nous expliquent comme des disques rayés qu’il faut faire ce qu’exige le FMI parce que la science le commande, naturalisent une économie de marché hypostasiée et largement remise en cause par les travaux les plus récents et remarqués au sein même de l’orthodoxie de leur discipline ; les politologues qui prétendent eux aussi au statut de conseillers du prince filent le même mauvais coton, et procèdent à des calculs et des comparaisons de choses dont ils n’interrogent que rarement l’historicité. Bien qu’ils soient souvent outillés pour manier les mathématiques et les statistiques en virtuoses, ni leurs titres ni leurs techniques ne leur donnent autorité pour trancher à la manière d’examinateurs ce que Boubacar Boris Diop a dit dans l’entrevue qu’il a donnée au journaliste Momar Dieng : rappel de faits et d’événements qui seraient consensuels s’ils ne touchaient pas à des intérêts ; évaluations en rapport avec son idéal politique. Les opinions des ventriloques de la science sur de telles questions font probablement plus d’effet, ont de plus puissants relais, mais n’ont pas plus de légitimité politique que celles d’un autre citoyen. Ce n’est pas que leurs sciences soient mal faites, c’est qu’elles ne veulent rien et que la politique est l’affaire de sujets qui veulent. Il s’agit donc de nous assumer comme ce que nous sommes tous — fussions-nous le boroom saret de Sembène, habile à se faufiler dans Sandaga, ou le Samba Diallo philosophe de Cheikh Hamidou Kane — c’est-à-dire des sujets qui veulent : d’aucuns la reprise des efforts de décolonisation, d’autres le retour à la trajectoire impulsée par l’UPS après 1962, d’autres enfin simplement continuer, ou commencer, de se gaver. 

    Les invocations de la science dans les disputes de cet ordre ne viennent pas d’un souci de rigueur, encore moins d’un souci du vrai ; elles participent d’une liturgie : « science » y est une incantation et n’a pas dans ces phrases plus de référent que « jinné Moussa » n’en avait dans nos jeux d’enfants. C’est ainsi que l’on vend comme verdict de la science les états d’âme et le désarroi de l’establishment face à l’émergence d’un puissant mouvement populaire qui a fait jonction avec une partie de l’intelligentsia. Mouvement qui lui est d’autant plus inquiétant qu’il s’est montré, l’exécutif entre ses mains, intraitable sur les questions relatives à la transparence dans la gestion des ressources naturelles et des deniers publics.

    Cette manière de passer en contrebande ses préférences pour le verdict de la science ignore ce que tout le monde sent plus ou moins confusément et que Thomas Hobbes éclairait il y a longtemps déjà : la circulation des vérités relatives au monde social est toujours réfractée par les intérêts. Les questions du bien et du mal – que l’on peut étendre à celles du bien et de la ruine publique, du juste et de l’injuste — donnent toujours lieu à des oppositions dantesques, de plumes ou d’aciers, alors que celles de géométrie ne provoquent rien de tel. Hobbes, qui insistait par-là sur l’ascendant de l’affect possessif sur l’amour de la vérité, finissait par conjecturer que s’il arrivait un jour que la vérité selon laquelle deux angles d’un carré sont égaux aux trois angles d’un triangle soit « contraire au droit de dominer de quelqu’un, ou à l’intérêt de ceux qui dominent », nul doute qu’elle serait « sinon débattue, en tout cas éliminée en brûlant tous les livres de géométrie. »[1] Les sciences morales qui s’occupaient de ces questions sont devenues humaines et sociales sans cesser d’être irrémédiablement encastrées dans les rapports sociaux de domination. Elles ne sauraient avoir le dernier mot dans des disputes politiques en général et démocratiques en particulier. L’honnêteté commande — y compris aux titulaires de quinze doctorats — de ne pas se faire le ventriloque de la science quand on défend des positions sur ce qu’on tient pour le juste et le camp qui l’incarne le mieux. Cela vaut autant pour les militants que pour ceux qui prétendent à l’impartialité, à la République, à l’intérêt supérieur de la nation et autres fétiches. Il est vrai qu’il est plus facile, en démocratie, de remporter ce genre de disputes publiques et partisanes quand on appelle à la transparence plutôt qu’à l’opacité, à la souveraineté populaire plutôt qu’à la technocratie, à la libération des tutelles internationales plutôt qu’à la poursuite tranquille des usages de la République des évolués. C’est la fidélité aux premiers termes de ces alternatives que nos adversaires appellent notre populisme. Quand, en revanche, on souhaite trouver des arguties pour légitimer l’opacité et la neutralisation de la souveraineté populaire, l’invocation d’une panoplie de sciences humaines, sociales et juridiques — ainsi que du sens de l’État — est toujours d’un grand secours.

    Pire que les fake news, la roublardise des intellectuels

    À l’heure où les autorités politiques du monde euro-américain réunies à Munich discutent à haute voix de l’importance de renouer avec leur passé de grandeur impérialiste, le public africain doit pouvoir attendre des intellectuels à la formation desquels il contribue et qui parlent souvent en son nom, voire qui font carrière comme « voix de l’Afrique », qu’ils ne se perdent pas en circonvolutions. Malcolm X disait n’être expert en rien, mais sincère. Dans les pays dominés du Sud global, un Malcolm X, expert en rien, mais sincère, courageux et dévoué à l’idée qu’il se fait du juste, est probablement plus susceptible de dire des vérités utiles qu’une armée d’experts simplement carriéristes. Boubacar Boris Diop a le tempérament de Malcolm et le talent littéraire de Richard Wright. Il est non seulement l’un des grands écrivains de notre siècle, mais il est aussi l’une des rares grandes figures de notre monde intellectuel et culturel qui ont su se tenir à distance des efforts de soft Power qui, de Paris et avec le concours plus ou moins naïf de certains, se déploient à destination des jeunes consciences africaines.

    L’auteur de Doomi Golo a les moyens de sa liberté précisément parce qu’il tient toute son autorité de la puissance de son œuvre et qu’à part travailler à l’enrichissement de celle-ci, ne l’intéresse que la défense de l’idée qu’il se fait de la dignité des peuples d’Afrique. N’étant pas fasciné par les mondanités et les médailles littéraires distribuées à Paris, il lui est loisible de ne pas noyer le poisson françafricain dans l’eau, comme le font tant de ses congénères. Il regarde le monde en face et voit ce que des millions de ses concitoyens voient en Ousmane Sonko comme dans le PASTEF. L’ayant vu et l’ayant pensé, il le dit, sans pour autant taire les limites qu’il perçoit et dans ce parti et dans son leader. En définitive, ce ne sont pas la qualité et la notoriété de son œuvre littéraire qui font le principal attrait de ses prises de position : elles lui donnent cependant un capital symbolique et une audience suffisamment importante pour que sa constance dans la critique de la Françafrique agace. Ce qui fait l’intérêt de son jugement est plus simple, plus humain : c’est qu’il dit, avec constance et sans calcul, ce qu’il pense, et le fait avec clarté. Chez Boubacar Boris Diop, l’auteur comme l’homme sont lisibles dans le texte et dans la trajectoire.

    Nos concitoyens, qui ont plus de bon sens que ne leur en supposent les porteurs de cravate qui leur donnent des leçons de politique, voient bien qu’en ex-AOF, il est plus facile à un chameau de passer dans le chas d’une aiguille qu’à un intellectuel d’être sincère. Pour eux, Buubakar Bóris Joop, ci ñi mucc la bokk.

    Mamadou Diallo


    [1] Je paraphrase et traduis ce passage de Hobbes tel que cité par Ferdinand Tönnies et rapporté par György Lukács dans The Destruction of Reason, trad. Peter Palmer (Londres/New York : Verso, 2021 [1952]). Cette formulation insiste, contrairement aux traductions courantes en français comme en anglais, sur la propriété plutôt que sur la seule domination — elle doit cette inflexion à l’étude que fait Tönnies de la différenciation moderne entre Herrschaft (domination, pouvoir de commandement) et Eigentum (propriété).

  • Lettre du Professeur Mahamadou Lamine Sagna à un de ses amis

    Lettre du Professeur Mahamadou Lamine Sagna à un de ses amis

    Avec l’autorisation de son auteur, le Professeur Mahamadou Lamine Sagna, et du destinataire de la correspondance, chroniquesenegalaises.com publie cette lettre profonde, exigeante et salutaire. Écrite dans un style direct et fraternel, elle engage une réflexion sans concession sur les tensions internes à tout processus révolutionnaire.

    Salam bro

    La citation introductive — « Nemo auditur propriam turpitudinem allegans » — affirme un principe clair : nul ne peut se prévaloir de sa propre turpitude pour se défendre. Elle sert ici à souligner l’idée que les faiblesses internes du camp révolutionnaire ne sauraient justifier le recul ou la reprise en main par les forces contre-révolutionnaires. Le propos est vif, percutant, et porté par une volonté d’exigence : la Révolution ne peut se permettre d’être médiocre ou complaisante.

    Cependant, tout en reconnaissant la pertinence d’une telle vigilance, il importe de relativiser cette posture. D’abord, parce que toute révolution, et en particulier une révolution démocratique dans un État postcolonial, est un processus inévitablement imparfait, traversé de contradictions, de reculs, de compromis et de tensions. Ce n’est pas un accident mais une condition même de sa nature historique, sociale et humaine.

    La critique de la « révolution petite bourgeoise » au Sénégal — avec ses failles, ses tentations carriéristes, ses égarements tactiques — n’est pas infondée. Mais elle devient stérile si elle ne s’accompagne pas d’un engagement lucide, d’une volonté de participer à la rectification du cours révolutionnaire. Car critiquer sans s’engager, c’est céder à la tentation de la pureté inutile. Il est facile de condamner les errements depuis les gradins ; plus difficile est de plonger les mains dans le réel pour le transformer.

    En ce sens, la révolution n’est pas un théâtre dont on commente les scènes à distance. Elle est un espace d’apprentissage collectif, souvent chaotique, où chaque citoyen est appelé à jouer un rôle, même modeste, même critique. Ce n’est pas tant la pureté initiale du mouvement qui compte que sa capacité à apprendre de ses erreurs et à se corriger sans perdre son élan.

    Comme le disait Frantz Fanon, « chaque génération doit dans une relative opacité découvrir sa mission, la remplir ou la trahir ». Nous avons à faire nôtre cette mission, non pas dans l’attente de la perfection, mais dans la participation active au réel, dans la construction concrète d’institutions nouvelles, de valeurs nouvelles, et de rapports sociaux renouvelés.

    Cela implique de ne pas idéaliser la Révolution, mais de la défendre avec maturité, non par dogmatisme, mais parce que nous savons qu’elle ouvre un espace de possibilités inédites. Oui, des erreurs sont commises. Oui, des dérives existent. Mais elles ne sont pas des preuves de l’échec de la Révolution. Elles sont le matériau même avec lequel elle doit se construire, se débattre, et se dépasser.

    Enfin, la critique doit être orientée vers l’action, vers la participation, vers l’organisation populaire, vers la formation politique, vers la conquête du savoir et la mobilisation des intelligences. La vigilance que nous devons avoir ne doit pas se transformer en cynisme ni en désertion. Car le plus grand risque face aux imperfections de la Révolution, ce n’est pas l’indignation, mais l’abandon.

    En somme : la critique citée nous rappelle utilement que la Révolution ne se décrète pas, elle s’éduque et se vit. Mais à condition de ne pas rester simple spectateur, il nous revient de nous engager dans sa marche, avec lucidité et sans fétichisme, pour en faire un véritable outil de transformation populaire.

    Prof. Mahamadou Lamine Sagna

  • TOURNER LA PAGE DE « LA METHODE MACKY SALL »  Par Madieye Mbodj

    TOURNER LA PAGE DE « LA METHODE MACKY SALL » Par Madieye Mbodj

    Dans un premier communiqué de février 2024, les partis de ‘’la Gauche du Macky’’ regroupée au sein de la Confédération pour la Démocratie et le Socialisme (CDS), mettaient en garde contre tout report de l’élection présidentielle du 25 février, report à leurs yeux « juridiquement impossible et politiquement inopportun ». En effet, précisaient-ils fort justement, « il n’existe dans le pays aucune crise institutionnelle, aucune interruption du fonctionnement régulier des institutions pouvant justifier un tel report » ! Mais curieusement depuis lors, la CDS a choisi de ne piper mot, sous le prétexte de « chercher des informations » avant toute nouvelle prise de position ! Pourtant, le Comité Central du PIT, parti membre de ladite entité, dans sa Résolution Générale en date du 18 février 2024, enfonce le clou en soulignant « la grave crise politico-judiciaire inédite et complexe liée à l’élection présidentielle, provoquée et nourrie par diverses manœuvres entreprises pour le report de l’élection présidentielle en violation des dispositions de la Constitution » ! Mais les militants du PIT qui animent le Comité de la Plateforme de Réflexion /CPR Dooleel PIT, n’ont pas tardé à réagir, en dénonçant la prétendue « stratégie de large rassemblement » d’un parti qui se fait « le porte-parole de la violence d’Etat, de la dictature rampante, de la démission nationale et de la liquidation de nos acquis démocratiques » (CPR-Communiqué du 25 février 2024). Comment la direction d’un parti prétendument de gauche peut-elle aspirer à « faire véritablement barrage aux velléités impérialistes et néocoloniales », tout en se faisant le chantre d’un « compagnonnage subalterne avec les franges réactionnaires de la bourgeoisie politico-bureaucratique » (Idem, ibidem) ? N’est-ce pas tout simplement de l’inconséquence, pour ne pas dire pire ? Sur le même registre, quel crédit peut-on accorder aux thuriféraires du pouvoir et à leur président devenus subitement les promoteurs zélés de l’inclusivité, en même temps que « les défenseurs de la souveraineté nationale », opposés d’une part, à toute mainmise impérialiste sur nos ressources pétrolières et gazières, d’autre part aux ’’intrusions des médias étrangers d’occident dans notre vie politique intérieure’’ ?

    Le débat pourtant est clair et l’invite du Conseil Constitutionnel (C.C) à l’endroit du Président de la République et de ses services compétents, demande explicitement, dans la Décision du 15 février : i) de garantir le respect des institutions et de leurs décisions, conformément aux dispositions de la Constitution ; ii) d’organiser l’élection dans les meilleurs délais et, en tout état de cause, avant le 02 avril 2024, date de la fin constitutionnelle du mandat présidentiel en cours,; iii) de ne mettre en compétition à cette élection que les 19 candidats dûment validés par la décision du C.C en la matière.

    Si le représentant de l’église n’a fait que rappeler ces vérités dans son intervention, ferme sur les principes, à l’occasion du cérémonial d’ouverture, ce 26 février 2024, du « énième dialogue national » du Président Sall, ce dernier quant à lui fait montre d’une position bien singulière en matière d’application des lois de la république. Rappelons qu’il a pourtant publiquement prêté serment, en jurant « devant Dieu et devant la Nation sénégalaise, d’observer comme de faire observer scrupuleusement les dispositions de la Constitution et des lois, » (Article 37 de la Constitution). Le chef de l’Etat-Parti APR-BBY aurait dû simplement préciser : les dispositions de la Constitution et des Lois qui arrangent mon camp et mes intérêts ! Car tout le monde sait, à commencer par le président lui-même, qu’en l’état actuel de notre Loi Fondamentale, « les décisions du Conseil constitutionnel ne sont susceptibles d’aucune voie de recours. Elles s’imposent aux pouvoirs publics et à toutes les autorités administratives et juridictionnelles » (Article 92 de la Constitution). Que valent alors tous les discours enjôleurs sur la sacralité de la loi, les envolées lyriques sur la démocratie, l’état de droit, la république, la transparence, la justice ou l’inclusivité et  le dialogue, si seuls comptent en réalité les calculs, le bon- vouloir, les désirs et ‘’la vérité’’ du Monarque de la République (« Le Président-Dieu, notre dieu terrestre autoproclamé », pour reprendre les termes du professeur Makhtar Diouf) ? Qui donc a décidé, sans consultation, d’arrêter le processus électoral par un Décret illégal pris à quelque 10 heures du démarrage officiel de la campagne ? Qui a donné son onction au vote d’une proposition de loi anticonstitutionnelle prolongeant la durée du mandat présidentiel en cours ? Deux textes déclarés d‘ailleurs nuls et non avenus par le Conseil Constitutionnel !  A quoi bon chanter les ‘’vertus africaines’’ de la paix et du dialogue, hors souci de la vérité, de la justice, de la dignité et de l’honneur ?

    Trêve alors d’hypocrisie et de balivernes sur des catégories trompeuses et fourre-tout du genre « classe politique » et « société civile », utilisées par certains milieux ou porte-voix du pouvoir dans le dessein cynique de faire croire à l’opinion publique : ‘’ils sont tous pareils’’ ! Tous corrompus, tous sans foi ni loi, tous mus par leurs seuls intérêts, et patati et patata ! Ces gens-là naturellement voient le monde, et tout le monde, à leur propre image, et profondément vautrés dans le confort douillet de leurs insolents privilèges, ils prient tous les jours pour que rien ne bouge, que rien ne change ! Changeons nos mentalités et nos comportements, changeons nous-mêmes pour changer le Sénégal et l’Afrique ! Tels de vrais charlatans au pouvoir, nos adeptes de la politique politicienne ont artificiellement créé une crise institutionnelle, mal ficelée du reste, en installant d’abord la suspicion au sein des « sept Sages » du C.C, puis en cherchant à opposer ce dernier au Parlement, à travers un simulacre de ‘’Commission d’enquête’’, (mise sur pied en ‘’mode fast track’’ sur la base de simples soupçons de corruption, non étayés -le présumé corrupteur étant curieusement d’ailleurs le premier ministre et candidat désigné du pouvoir APR-BBY !), puis à travers le vote d’une ‘’Loi constitutionnelle’’, jusqu’au tout dernier plat réchauffé de ‘’dialogue national’’ au Centre Abdou Diouf de Diamniadio ! Autant de stratagèmes cousus de fil blanc en accord avec leurs nouveaux alliés et complices du clan des Wade-PDS ! Effet de boomerang, pan sur le crâne : à force de ruses, la crise artificielle est aujourd’hui devenue une vraie crise, dont nul ne sait vraiment comment en faire sortir indemne notre cher pays le Sénégal !

    Mais ni les faux dialogues, ni les lois d’amnistie faisant fi de la démarche de principe : Vérité, Justice, Réconciliation, ne sauront rencontrer l’agrément des forces progressistes, démocratiques, sociales et citoyennes de notre pays, sa jeunesse en tête, qui continue de lutter contre la misère sociale, le chômage, la vie chère, pour la libération de tous les détenus politiques, pour une école et une santé de qualité, etc., avec l’espoir et la perspective d’un Sénégal meilleur  dans une Afrique unie, libre et prospère. Comme le dit un adage de chez nous, wiiri wiiri, jaari ndaari : après douze longues années de wër-wërloo avec les peuples du Sénégal et de l’Afrique, il urge de       tourner la page de « la méthode Macky Sall », la méthode de tous les adeptes du système néocolonial de servitude volontaire, de prédation et d’autocratie. Il est venu en effet le temps où le Sénégal de « la Deuxième République des Senghor-Diouf-Wade-Macky » est mûr pour céder la place au « Sénégal de la Troisième République », juché sur les épaules des Conclusions des Assises Nationales et des Recommandations de la Commission Nationale de Réforme des Institutions (CNRI), nourries de toutes les expériences, positives comme négatives, tirées de nos parcours de lutte depuis 1960, 1968, 1988, 2000, 2011, 2021 jusqu’à 2024, pour n’en citer que quelques étapes marquantes. Le pouvoir Macky-APR-BBY est de plus en plus isolé, paniqué et en mauvaise posture : user de dilatoire, divertir, diviser, puis choisir le bon moment pour attaquer et réprimer, telle    est la méthode favorite du Macky. Aux patriotes, démocrates et progressistes d’en tirer les conséquences, pour rester plus que jamais organisés, unis, mobilisés et déterminés, dans la confiance,  la sérénité et la vigilance, jusqu’à la victoire finale.

    Dakar, le 28 février 2024

       Madieye Mbodj, membre de la Coalition Diomaye Président