
Une critique de PASTEF revient avec une régularité suffisante dans le débat sénégalais pour qu’on s’y arrête : Ousmane Sonko serait un tribun populiste ; le souverainisme du parti relèverait du slogan plus que de la doctrine ; le panafricanisme servirait de parure ; la filiation revendiquée avec Mamadou Dia ou Cheikh Anta Diop serait largement usurpée.
Ces affirmations méritent d’être discutées. Mais une critique intellectuelle ne vaut pas seulement par la vigueur de ses conclusions ; elle vaut par la méthode qui y conduit. Or on disserte abondamment sur l’absence supposée de doctrine tout en laissant hors champ les textes où PASTEF l’expose. On observe les foules, les discours, les excès militants, puis on remonte de ces phénomènes à une conclusion sur la nature intellectuelle du parti. Pour établir qu’une bibliothèque est vide, encore faut-il en avoir ouvert les portes.
Un corpus qui précède largement la conquête du pouvoir
PASTEF n’est pas né en mars 2024. Le texte d’orientation adopté au congrès du 6 juin 2026 revendique une généalogie remontant au Manifeste des Patriotes de 2013, à L’Appel aux Patriotes, à la création du parti en 2014, puis au livre d’Ousmane Sonko Solutions pour un Sénégal nouveau en 2018, présentée comme l’approfondissement progressif d’une réflexion sur la souveraineté, les ressources naturelles, la justice sociale et la transformation productive.
On peut contester cette généalogie, en chercher les contradictions, juger certaines formulations insuffisantes : c’est précisément l’objet de la critique intellectuelle. Mais la question n’est plus de savoir si PASTEF possède un corpus : il existe. Le débat devrait porter sur sa cohérence, son originalité, sa faisabilité, et sur l’écart entre ce que le parti écrit et ce qu’il fait. C’est un débat autrement plus intéressant que celui consistant à proclamer son inexistence.
Une idéologie que PASTEF prend le risque de nommer
La Charte idéologique nomme explicitement l’orientation revendiquée : « panafricanisme souverainiste de transformation démocratique », articulant unité africaine, souveraineté, transformation et démocratie. La souveraineté n’y est pas réduite à l’indépendance juridique : elle désigne la capacité effective des peuples à décider de leurs choix politiques, économiques, monétaires et culturels, par la maîtrise des ressources, le travail et l’organisation populaire.
Cette conception peut être jugée trop large, ou fragile face aux contraintes des marchés financiers et des engagements internationaux. Ce serait alors une critique de la doctrine, mais pas la proclamation de son absence. Une doctrine ne devient pas pertinente parce qu’elle est couchée sur le papier ; mais elle ne disparaît pas non plus parce que ses détracteurs choisissent de ne pas la discuter.
Mamadou Dia : l’héritage n’est pas une photocopie
Mamadou Dia reste associé au développement endogène, au rôle stratégique de l’État, au refus de l’économie de rente et à la volonté de donner à l’indépendance politique une substance économique. Or la Charte de PASTEF défend explicitement « un État stratège, une économie productive, la justice sociale » et dénonce les logiques de rente et de dépendance. Le texte d’orientation associe souveraineté politique et souveraineté économique, et prône une économie fondée sur l’agriculture, l’industrie et l’innovation.
PASTEF ne reproduit certainement pas la pensée économique de Dia : le Sénégal des années 1960 sortait de l’administration coloniale, celui des années 2020 évolue dans une économie mondialisée, sous contrainte financière et monétaire. Mais c’est cela, un héritage vivant : non pas reproduire les réponses d’hier, mais reprendre certaines questions dans les conditions nouvelles de son époque. La question diaïste pourrait se reformuler ainsi : comment transformer une indépendance politique en capacité économique réelle de décider ? Que PASTEF y parvienne mal relève du débat ; nier toute parenté intellectuelle revient à trancher avant d’avoir instruit le dossier.
Cheikh Anta Diop : qui produit le savoir africain ?
L’œuvre de Cheikh Anta Diop pose les questions de l’histoire africaine, de la conscience historique, des langues, de la science et de la capacité de l’Afrique à devenir sujet de sa propre histoire. Or les textes récents de PASTEF posent eux aussi la souveraineté dans le champ du savoir : Décoloniser les imaginaires pour transformer la société part de l’idée que la domination coloniale a produit des hiérarchies culturelles et des rapports au savoir qui ont survécu aux indépendances. Cette ambition se décline dans l’école, les langues nationales, la recherche, et s’étend même aux nouvelles frontières de la dépendance (données, algorithmes, intelligence artificielle).
Il ne s’agit d’ailleurs pas de rechercher entre Cheikh Anta Diop et PASTEF une identité de pensée qui n’aurait guère de sens. Un héritage politique est aussi transmission, réappropriation et actualisation. Or la souveraineté, l’unité africaine, la production autonome des savoirs, la place des langues nationales et la maîtrise scientifique et technologique du continent constituent autant de questions qui traversent cette filiation et que PASTEF reformule dans les conditions du XXIe siècle.
Le panafricanisme : incantation ou stratégie ?
Le Document d’orientation stratégique de PASTEF-LES PATRIOTES affirme que le panafricanisme doit être compris « non comme une incantation, mais comme une méthode de transformation collective ». Il évoque la refondation de la CEDEAO, des politiques industrielles et énergétiques communes, la souveraineté monétaire, la ZLECAf, l’Agenda 2063 et une diplomatie indépendante.
On peut juger ce programme excessivement ambitieux et demander comment le réaliser dans des économies dépendantes des capitaux et des marchés extérieurs. Voilà des objections substantielles, qui méritent des réponses substantielles. Mais une ambition n’est pas une incantation du seul fait qu’elle rencontre des obstacles.
Cette « table rase » que les textes ne proposent pas
Le récit critique devient problématique lorsqu’il présente PASTEF comme convaincu qu’il suffirait de détruire le « système » pour reconstruire sur une page blanche. Or le texte de 2026 reconnaît que la transformation se déploie dans un appareil d’État concret, traversé par des intérêts et des habitudes, et qu’accéder au pouvoir ne signifie pas en maîtriser immédiatement les leviers. Il affirme que « la transformation ne se décrète pas ; elle se construit par étapes », entre « volontarisme autoritaire » et « réformisme sans transformation réelle ». On peut trouver cette conception insuffisamment élaborée ; il est difficile d’y voir une théorie de la table rase.
Populisme et autoritarisme : ne pas esquiver les vraies questions
Il serait cependant trop facile de prendre les textes comme des certificats de bonne conduite. Un parti ne devient pas démocratique parce que sa charte contient le mot démocratie. C’est ici que devrait commencer une critique exigeante : le fonctionnement réel du parti est-il à la hauteur de ses principes ? La place d’Ousmane Sonko laisse-t-elle assez d’espace aux mécanismes collectifs de décision ? Certains comportements militants ne transforment-ils pas la critique en procès d’intention ?
Ces questions doivent être posées, car la fidélité à une doctrine se mesure à la manière dont elle résiste à l’exercice du pouvoir. Mais la méthode doit rester correcte : partir de la doctrine, observer les pratiques, mesurer l’écart et l’expliquer. Si PASTEF proclame la démocratie, mais tolère mal la contradiction, cela démontre que la doctrine n’est pas toujours respectée — non qu’elle n’existe pas.
Du peuple mobilisé au peuple organisé
La mobilisation populaire ne constitue pas, à elle seule, une preuve de populisme. La question pertinente est de savoir comment le peuple est conçu et organisé. Le texte d’orientation assigne au parti la fonction de transformer une aspiration populaire en levier d’action, et précise que les cellules doivent être des espaces de délibération et de formation, non de simples relais. Cette conception peut conduire à la bureaucratisation ou au verticalisme — l’histoire du XXe siècle en fournit des exemples. Mais elle peut aussi permettre la politisation durable de groupes sociaux jusque-là absents de la vie politique hors des élections. C’est cette tension qu’il faudrait analyser, plutôt que de réduire toute mobilisation à la fascination pour un chef.
Ce que signifie hériter en politique
Si être héritier signifiait reproduire fidèlement la pensée de celui qui précède, presque personne ne serait héritier de personne : Marx n’est pas Ricardo, Nkrumah n’est pas Garvey, Sankara n’est pas Lumumba. Les héritages politiques transmettent des questions, des refus, des horizons, que chaque génération retravaille à partir des contradictions de son époque.
Être héritier de Mamadou Dia ou de Cheikh Anta Diop ne signifie donc pas reproduire leurs propositions, mais prolonger quelques interrogations : souveraineté juridique ou réelle ? Économie de production ou de rente ? Développement endogène ou extraversion ? Afrique fragmentée ou capacité politique continentale ? À l’aune de ces questions, la filiation entre PASTEF et ces traditions n’est pas démontrée une fois pour toutes, mais elle est suffisamment documentée pour mériter mieux qu’un haussement d’épaules.
Ouvrir les livres avant de refermer le débat
La critique de PASTEF est nécessaire, et elle doit s’intensifier à mesure que le parti occupe une place importante dans la vie politique sénégalaise. Mais cette exigence vaut également pour ceux qui le critiquent. Il y a le Manifeste des Patriotes, L’Appel aux Patriotes, Solutions pour un Sénégal nouveau, la Charte idéologique, Organiser la souveraineté, Décoloniser les imaginaires pour transformer la société. Tout cela peut être déconstruit, critiqué et réfuté. Voilà un immense chantier critique auquel PASTEF ne saurait se soustraire.
Une partie de la critique confond ainsi l’analyse doctrinale avec un jugement porté sur les formes de l’action politique. La personnalité d’un dirigeant, son style, son langage ou sa capacité de mobilisation peuvent naturellement être étudiés. Mais ils ne permettent pas, à eux seuls, d’établir la consistance ou l’inconsistance doctrinale d’un parti. Pour cela, il faut aussi confronter la critique aux textes que ce parti produit. Il faut certainement l’écouter, observer ses pratiques, confronter les résultats aux promesses. Mais il faut aussi accomplir ce geste moins spectaculaire qu’un éditorial à charge : lire les textes de PASTEF et les livres d’Ousmane Sonko.
Car une doctrine écrite peut être mauvaise, contradictoire, irréaliste ou trahie par ceux qui la professent. Tout cela se démontre. Le vide, lui, ne se décrète pas.
