Boubacar Boris Diop et les ventriloques de la Science

Un intellectuel qui ne fait pas mystère de ses choix

Dans cette contribution, Mamadou Diallo défend les prises de position de Boubacar Boris Diop et leur cohérence avec son engagement anticolonialiste. Il critique surtout ceux qui invoquent la « science » et la neutralité intellectuelle pour disqualifier son soutien à PASTEF et à Ousmane Sonko.

En politique, là où la responsabilité du citoyen est engagée, il faut partir d’analyses concrètes de la situation concrète, arbitrer et prendre parti. Les forces collectives en présence, données de l’histoire et non de nos désirs, ne sont jamais la pure incarnation de nos idéaux. Ce qui n’enlève rien à la responsabilité de soutenir, en conscience, le meilleur en présence et de s’opposer au pire qui puisse advenir. Boubacar Boris Diop, tout grand écrivain qu’il est, ne s’est jamais soustrait à cette responsabilité d’homme et de citoyen. Il vient de récidiver en disant publiquement des vérités — simples au demeurant — et comme toujours elles ont déplu à ceux qui aiment d’un amour sincère leurs vies dans l’enclos néocolonial.

La carrière de diseur de vérités anticolonialistes ne date pas, chez Boubacar Boris Diop, d’hier. Les archives de la police politique sous Senghor gardent la trace de l’inquiétude qu’il provoquait, dès les années 70, avec ses camarades du club Frantz Fanon. Il n’a cessé depuis d’agacer ceux qui attendent leurs cartons d’invitations au 14 juillet à l’ambassade de France avec trépidation . S’il s’en tenait aux portraits brillants qu’il fait d’eux dans ses textes, cela passerait encore. Mais Boubacar Boris Diop, boy Medina tout autant que lauréat du prix Neustadt, est comme Sembène, Mongo Béti, Cheikh Anta Diop : il refuse cette morgue d’évolué, cette posture de l’homme de lettres qui méprise la vie politique concrète de ses concitoyens.

 Les consensus dérangés

Longtemps, un étrange consensus a régné au sommet des milieux intellectuels et culturels d’Afrique francophone : depuis 1960, la présence française au Sénégal serait passée comme par enchantement de la domination à l’amitié bienveillante. Tenir son rang d’intellectuel distingué, sophistiqué, afropolitain, c’était ne surtout pas accorder d’attention au problème du franc CFA, aux bases militaires françaises en Afrique de l’Ouest, aux mallettes d’argent qui, des présidences africaines, allaient aux formations politiques françaises. L’intérêt pour ces sujets contemporains était réduit au ressentiment, leur prise en charge laissée à Alpha Blondy, qui d’ailleurs s’en acquitta avec grand talent. Ne rien dire de tout cela, mais s’extasier sans fin sur l’art pour l’art et la poésie comme sens de la vie relevait du suprême bon goût. Boubacar Boris Diop a toujours dérangé ce consensus et ce code de conduite. Pleinement artiste, il n’en demeurait pas moins pleinement citoyen.

Depuis quelques mois, il dérange un autre consensus, cher à l’establishment dakarois et, plus largement, négro-parisien : celui qui fait de l’adhésion à PASTEF le symptôme d’une déficience intellectuelle et morale. Pour cet establishment en effet, quiconque a de l’instruction et de la culture — quiconque, disons-le, n’est pas une sorte de gueux — ne peut que mépriser le PASTEF et Ousmane Sonko. C’est cette croyance selon laquelle ouvrir des livres et savoir faire des phrases implique d’être contre la majorité que les récentes sorties de Boubacar Boris Diop falsifient. Or cette croyance est utile à ceux — parfois gens de gauche morale à la manière de la rue Solférino — qui justifient leur opposition à la majorité au prétexte que celle-ci ne serait pas progressiste. Elle leur permet de mettre en avant leur progressisme, leur parfaite évolution en somme, plutôt que de s’avouer le plus puissant ressort de leur crispation : ils tiennent à l’ensemble ou à certains aspects de l’ordre postcolonial que le triomphe de la majorité construite par le PASTEF finirait par renvoyer à l’océan.

Ils font donc l’impasse, toute honte bue, sur l’évidence, insoluble dans leur croyance, que le niveau du personnel et de la discussion politique s’est élevé au Sénégal depuis l’avènement du PASTEF, parti dans les rangs duquel on ne trouve pas l’ombre d’un Farba Senghor ou Farba Ngom. Il est vrai qu’en se passant de tels profils, le PASTEF prive les observateurs de la vie politique de rigolades d’autant plus intenses qu’elles sont incidentes. En ce qui me concerne, j’en fais volontiers le deuil, car après des décennies de République bananière, il était plus que temps de renouer avec l’esprit de sérieux qui guida les deux premières années de nos indépendances.

Mais enfin, le camp de la restauration a besoin de s’inventer des supériorités imaginaires. Il lui est agréable de se figurer en partie des vaincus vertueux, face à un adversaire dont la victoire, qui est la fin de son monde, est déjà inscrite dans la dynamique des forces en présence, tant que la partie se jouera entre citoyens sénégalais. Boubacar Boris Diop, dont l’intention n’est certainement pas de prendre aux gens leurs doudous idéologiques, mais de dire ce qu’il pense, prive malgré tout le camp de la restauration de ce baume au cœur, de ce douillet refuge de la croyance dans sa supériorité intellectuelle et morale.

La « science » comme incantation

Alors, bien qu’ils pensent « outrage à la bienséance et trahison de classe », les critiques reprochent à Boubacar Boris Diop quelque chose comme une faute professionnelle : il serait subjectif, il manquerait de nuance, de distance — en somme de science. Le dernier en date à s’y essayer, l’oncle et homonyme de l’ancien candidat à la présidentielle du PASTEF, prie Boubacar Boris Diop de faire « un petit effort d’abstraction et de conceptualisation ». On ne voit pas très bien quels efforts d’abstraction et de conceptualisation fondent le soutien de l’oncle au neveu. Neveu dont il ne faut jamais se lasser de rappeler qu’il fut propulsé à des hauteurs qui lui auraient été inaccessibles si Ousmane Sonko ne l’avait pas voulu et si les militants du PASTEF n’y avaient pas consenti. 

Au-delà des petits intérêts personnels et claniques, il nous faut situer ce type de procès en subjectivisme, qui furent faits à toutes les grandes figures de la tradition radicale noire, dont Fanon, Cheikh Anta Diop et Rodney pour n’en citer que quelques-unes des plus chères aux intelligences africaines et des plus précieuses à l’intelligence de notre condition. Les intellectuels, universitaires et médiatiques en premier lieu, n’ont pas en effet dans l’ordre social pour fonction effective première de dévoiler le réel et de le démystifier. L’une de leurs fonctions, et non des moins confortables, est la rationalisation, c’est-à-dire la justification, des puissances telles qu’elles sont instituées. Fonction d’ailleurs analogue à celle que remplissaient leurs homologues positivistes des sciences de la nature qui rendaient raison des régularités observables dans les objets que leurs disciplines se donnaient, quoiqu’il n’en résultât pas les mêmes effets de résignation politique. Nos économistes, dont beaucoup nous expliquent comme des disques rayés qu’il faut faire ce qu’exige le FMI parce que la science le commande, naturalisent une économie de marché hypostasiée et largement remise en cause par les travaux les plus récents et remarqués au sein même de l’orthodoxie de leur discipline ; les politologues qui prétendent eux aussi au statut de conseillers du prince filent le même mauvais coton, et procèdent à des calculs et des comparaisons de choses dont ils n’interrogent que rarement l’historicité. Bien qu’ils soient souvent outillés pour manier les mathématiques et les statistiques en virtuoses, ni leurs titres ni leurs techniques ne leur donnent autorité pour trancher à la manière d’examinateurs ce que Boubacar Boris Diop a dit dans l’entrevue qu’il a donnée au journaliste Momar Dieng : rappel de faits et d’événements qui seraient consensuels s’ils ne touchaient pas à des intérêts ; évaluations en rapport avec son idéal politique. Les opinions des ventriloques de la science sur de telles questions font probablement plus d’effet, ont de plus puissants relais, mais n’ont pas plus de légitimité politique que celles d’un autre citoyen. Ce n’est pas que leurs sciences soient mal faites, c’est qu’elles ne veulent rien et que la politique est l’affaire de sujets qui veulent. Il s’agit donc de nous assumer comme ce que nous sommes tous — fussions-nous le boroom saret de Sembène, habile à se faufiler dans Sandaga, ou le Samba Diallo philosophe de Cheikh Hamidou Kane — c’est-à-dire des sujets qui veulent : d’aucuns la reprise des efforts de décolonisation, d’autres le retour à la trajectoire impulsée par l’UPS après 1962, d’autres enfin simplement continuer, ou commencer, de se gaver. 

Les invocations de la science dans les disputes de cet ordre ne viennent pas d’un souci de rigueur, encore moins d’un souci du vrai ; elles participent d’une liturgie : « science » y est une incantation et n’a pas dans ces phrases plus de référent que « jinné Moussa » n’en avait dans nos jeux d’enfants. C’est ainsi que l’on vend comme verdict de la science les états d’âme et le désarroi de l’establishment face à l’émergence d’un puissant mouvement populaire qui a fait jonction avec une partie de l’intelligentsia. Mouvement qui lui est d’autant plus inquiétant qu’il s’est montré, l’exécutif entre ses mains, intraitable sur les questions relatives à la transparence dans la gestion des ressources naturelles et des deniers publics.

Cette manière de passer en contrebande ses préférences pour le verdict de la science ignore ce que tout le monde sent plus ou moins confusément et que Thomas Hobbes éclairait il y a longtemps déjà : la circulation des vérités relatives au monde social est toujours réfractée par les intérêts. Les questions du bien et du mal – que l’on peut étendre à celles du bien et de la ruine publique, du juste et de l’injuste — donnent toujours lieu à des oppositions dantesques, de plumes ou d’aciers, alors que celles de géométrie ne provoquent rien de tel. Hobbes, qui insistait par-là sur l’ascendant de l’affect possessif sur l’amour de la vérité, finissait par conjecturer que s’il arrivait un jour que la vérité selon laquelle deux angles d’un carré sont égaux aux trois angles d’un triangle soit « contraire au droit de dominer de quelqu’un, ou à l’intérêt de ceux qui dominent », nul doute qu’elle serait « sinon débattue, en tout cas éliminée en brûlant tous les livres de géométrie. »[1] Les sciences morales qui s’occupaient de ces questions sont devenues humaines et sociales sans cesser d’être irrémédiablement encastrées dans les rapports sociaux de domination. Elles ne sauraient avoir le dernier mot dans des disputes politiques en général et démocratiques en particulier. L’honnêteté commande — y compris aux titulaires de quinze doctorats — de ne pas se faire le ventriloque de la science quand on défend des positions sur ce qu’on tient pour le juste et le camp qui l’incarne le mieux. Cela vaut autant pour les militants que pour ceux qui prétendent à l’impartialité, à la République, à l’intérêt supérieur de la nation et autres fétiches. Il est vrai qu’il est plus facile, en démocratie, de remporter ce genre de disputes publiques et partisanes quand on appelle à la transparence plutôt qu’à l’opacité, à la souveraineté populaire plutôt qu’à la technocratie, à la libération des tutelles internationales plutôt qu’à la poursuite tranquille des usages de la République des évolués. C’est la fidélité aux premiers termes de ces alternatives que nos adversaires appellent notre populisme. Quand, en revanche, on souhaite trouver des arguties pour légitimer l’opacité et la neutralisation de la souveraineté populaire, l’invocation d’une panoplie de sciences humaines, sociales et juridiques — ainsi que du sens de l’État — est toujours d’un grand secours.

Pire que les fake news, la roublardise des intellectuels

À l’heure où les autorités politiques du monde euro-américain réunies à Munich discutent à haute voix de l’importance de renouer avec leur passé de grandeur impérialiste, le public africain doit pouvoir attendre des intellectuels à la formation desquels il contribue et qui parlent souvent en son nom, voire qui font carrière comme « voix de l’Afrique », qu’ils ne se perdent pas en circonvolutions. Malcolm X disait n’être expert en rien, mais sincère. Dans les pays dominés du Sud global, un Malcolm X, expert en rien, mais sincère, courageux et dévoué à l’idée qu’il se fait du juste, est probablement plus susceptible de dire des vérités utiles qu’une armée d’experts simplement carriéristes. Boubacar Boris Diop a le tempérament de Malcolm et le talent littéraire de Richard Wright. Il est non seulement l’un des grands écrivains de notre siècle, mais il est aussi l’une des rares grandes figures de notre monde intellectuel et culturel qui ont su se tenir à distance des efforts de soft Power qui, de Paris et avec le concours plus ou moins naïf de certains, se déploient à destination des jeunes consciences africaines.

L’auteur de Doomi Golo a les moyens de sa liberté précisément parce qu’il tient toute son autorité de la puissance de son œuvre et qu’à part travailler à l’enrichissement de celle-ci, ne l’intéresse que la défense de l’idée qu’il se fait de la dignité des peuples d’Afrique. N’étant pas fasciné par les mondanités et les médailles littéraires distribuées à Paris, il lui est loisible de ne pas noyer le poisson françafricain dans l’eau, comme le font tant de ses congénères. Il regarde le monde en face et voit ce que des millions de ses concitoyens voient en Ousmane Sonko comme dans le PASTEF. L’ayant vu et l’ayant pensé, il le dit, sans pour autant taire les limites qu’il perçoit et dans ce parti et dans son leader. En définitive, ce ne sont pas la qualité et la notoriété de son œuvre littéraire qui font le principal attrait de ses prises de position : elles lui donnent cependant un capital symbolique et une audience suffisamment importante pour que sa constance dans la critique de la Françafrique agace. Ce qui fait l’intérêt de son jugement est plus simple, plus humain : c’est qu’il dit, avec constance et sans calcul, ce qu’il pense, et le fait avec clarté. Chez Boubacar Boris Diop, l’auteur comme l’homme sont lisibles dans le texte et dans la trajectoire.

Nos concitoyens, qui ont plus de bon sens que ne leur en supposent les porteurs de cravate qui leur donnent des leçons de politique, voient bien qu’en ex-AOF, il est plus facile à un chameau de passer dans le chas d’une aiguille qu’à un intellectuel d’être sincère. Pour eux, Buubakar Bóris Joop, ci ñi mucc la bokk.

Mamadou Diallo


[1] Je paraphrase et traduis ce passage de Hobbes tel que cité par Ferdinand Tönnies et rapporté par György Lukács dans The Destruction of Reason, trad. Peter Palmer (Londres/New York : Verso, 2021 [1952]). Cette formulation insiste, contrairement aux traductions courantes en français comme en anglais, sur la propriété plutôt que sur la seule domination — elle doit cette inflexion à l’étude que fait Tönnies de la différenciation moderne entre Herrschaft (domination, pouvoir de commandement) et Eigentum (propriété).

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