Catégorie : Géopolitique

  • « Leur civilisation, notre périphérie » : l’Afrique face au double discours de Munich et Washington

    « Leur civilisation, notre périphérie » : l’Afrique face au double discours de Munich et Washington

    Le monde qu’ils veulent casser ne nous appartenait pas. Celui qu’ils proposent de bâtir ne nous inclut pas davantage.

    Ils parlaient de nous, sans nous. Le 14 février 2026, à Munich, Marco Rubio théorise la restauration d’une civilisation occidentale menacée. Derrière lui, les drapeaux atlantiques ; devant lui, des visages attentifs. Combien de délégués africains dans la salle ? La réponse importe peu : nous n’étions pas les destinataires du message, mais son objet. Cinq jours plus tard, à Washington, Donald Trump transforme le discours en institution : le « Board of Peace » lance une instance censée « superviser l’ONU » et administrer les conflits comme un portefeuille. Même grammaire : l’Occident se raconte, l’Afrique regarde. Dans cette enceinte où la paix se décide entre amis, qui a invité Kinshasa ou Addis-Abeba ? Nous ne sommes pas au centre de la table, mais sur la table.

    Un ordre qui ne nous a jamais vraiment inclus

    Trump, Vance et Rubio ne veulent pas aménager l’ordre mondial, mais le briser pour le refonder : souveraineté absolue, primauté de la puissance, restauration d’une civilisation occidentale. Ils remettent en cause la grammaire même du multilatéralisme d’après 1945.

    Reste une question : ce monde qu’ils veulent casser nous satisfaisait-il ? Depuis les indépendances, l’Afrique a accumulé les promesses — aide, émergence par les matières premières, partenariats « d’égal à égal » — tandis que ses économies demeuraient extractives : 75 % des exportations de la RDC sont des minerais, 90 % de celles du Nigeria du pétrole[1]. Nos dettes se négociaient à Paris ou Londres, les chaînes de valeur s’arrêtaient à nos ports. L’ordre fondé sur des règles a offert une stabilité relative à certains, mais une dépendance durable à d’autres. Pour l’Afrique, intégration subalterne, spécialisation contrainte, héritées des rapports impériaux. Nous n’avons aucune raison de le défendre par réflexe — sans pour autant adhérer au projet de restauration occidentale.

    La civilisation comme frontière

    Rubio ne propose pas une redistribution du pouvoir, mais une reconsolidation de l’Occident. En évoquant la sécurisation des minerais et la conquête des marchés du « Sud global », il décrit un monde où l’Afrique reste un espace stratégique à organiser, non un sujet autonome. En plaçant la « civilisation occidentale » au centre, il trace une frontière : l’Occident comme continuité organique, sacrée, adossée à sa foi chrétienne — comme si les centaines de millions de chrétiens africains n’existaient pas. L’Occident devient sujet historique, le reste du monde environnement stratégique. Son récit de cinq siècles d’expansion, présenté comme un mouvement naturel, efface la dette impériale. La migration est érigée en menace sans interroger les déséquilibres que cette histoire a produits. Sous le vocabulaire de la souveraineté persiste une hiérarchie : l’Occident affirme son autonomie en limitant celle des autres.

    La dépendance n’est pas une fatalité

    L’indignation morale ne suffit pas. Nous portons aussi notre part de responsabilité dans la reproduction des dépendances. Pendant que Rubio parle, que font nos capitales ? Trop souvent, elles fonctionnent en silos, négocient séparément, vendent leurs ressources sans transformation locale : cuivre congolais brut, cacao ivoirien non chocolaté, pétrole gabonais raffiné ailleurs. La Zone de libre-échange continentale africaine (ZLECAF) reste largement virtuelle — échanges intra-africains à 15 %, contre plus de 60 % en Europe ou Asie. La souveraineté ne se décrète pas, elle se construit. Prendre Rubio au sérieux, c’est comprendre qu’une reconfiguration mondiale est en cours. L’Europe elle-même est désignée comme concurrente ou vassale. Dans ce grand réaménagement des tables, l’Afrique doit cesser d’attendre qu’on lui attribue une place.

    Décentrer le récit, refuser la place assignée

    La réponse panafricaine ne consiste pas à choisir entre deux versions d’un ordre qui nous assigne à la périphérie, mais à déplacer le centre du récit. À Munich, l’Occident se présente comme civilisation menacée appelée à refuser le déclin après cinq siècles d’expansion presque naturels. Pour nous, ces siècles furent domination, extraction et dépendance ; l’anticolonialisme fut l’affirmation d’un droit à exister politiquement. Rappeler cette mémoire n’est pas cultiver le ressentiment, mais refuser que l’oubli devienne condition du dialogue.

    Décentrer le récit, c’est aussi sortir des postures de victime ou de figurant. L’Afrique n’est ni réservoir, ni théâtre d’influences, ni problème humanitaire. Elle est un continent de 1,5 milliard d’habitants à l’âge médian de 19 ans, où s’inventent monnaies numériques, réponses au climat et solidarités postcoloniales. Des dynamiques existent : Afreximbank développe des paiements en monnaies locales ; des corridors économiques se structurent entre Lagos et Abidjan, Nairobi et Addis-Abeba ; universités et startups produisent des savoirs affranchis de la validation occidentale. L’Afrique existe déjà comme sujet, dans les interstices et malgré les contraintes.

    Entre un ordre libéral qui nous a marginalisés et une restauration occidentale qui nous instrumentalise, une troisième voie s’impose : une affirmation panafricaine lucide. Elle exige que nous devenions acteurs de nos priorités productives et monétaires, que nous négociions ensemble nos ressources, renforcions la ZLECAF, transformions localement nos matières premières et construisions des alliances sud-sud sans dépendance. Le monde qu’ils veulent casser ne nous appartenait pas ; celui qu’ils proposent ne nous inclut pas davantage. Notre souveraineté ne sera ni un don ni une reconnaissance : elle sera une construction — ou elle ne sera pas.


    [1] United Nations Conference on Trade and Development. (2025). The state of commodity dependence 2025. https://unctad.org/publication/state-commodity-dependence-2025

  • L’Afrique effacée, l’Afrique frappée

    L’Afrique effacée, l’Afrique frappée

    Ce que la stratégie de sécurité de Trump dit vraiment du monde

    Absente des doctrines mais présente dans les frappes, l’Afrique révèle la vérité de la stratégie trumpienne : un continent utile, jamais reconnu.

    La Stratégie de sécurité nationale de l’administration Trump, publiée le 5 décembre 2025, appartient à la catégorie de textes où l’absence est plus révélatrice que les mots. À la lecture du document, une évidence s’impose : l’Afrique n’existe pas comme région stratégique. Elle n’est ni pensée, ni structurée, ni nommée comme espace politique autonome. Et pourtant, dans le même temps, elle est désignée, accusée, frappée, contournée.

    Ce décalage n’est pas une incohérence. Il est le cœur même de la vision impériale contemporaine.

    Une Afrique hors doctrine : l’effacement comme choix politique

    La stratégie trumpienne assume une hiérarchisation brutale du monde. L’hémisphère occidental, l’Europe, l’Indo-Pacifique, le Moyen-Orient font l’objet de développements doctrinaux explicites. L’Afrique, elle, ne constitue ni un enjeu de stabilité globale, ni un partenaire, ni même un problème stratégique en soi.

    Ce silence n’est pas neutre. Il signifie que l’Afrique est considérée comme un espace secondaire, ne méritant ni vision de long terme, ni architecture diplomatique, ni projet politique. Elle est pensée non comme sujet, mais comme variable d’ajustement dans des stratégies conçues ailleurs.

    Le paradoxe apparent : quand l’Afrique ressurgit par la violence

    Et pourtant, l’Afrique revient. Non pas par la diplomatie, mais par la désignation idéologique et l’action militaire.

    Donald Trump parle de « génocide des Blancs » en Afrique du Sud, boycottant le sommet du G20 organisé par Tshwane (Pretoria). Il évoque un « génocide des chrétiens » au Nigeria, tout en justifiant des frappes contre des « terroristes ». Il intensifie les opérations militaires en Somalie, dans une guerre sans horizon politique.

    Ce n’est pas l’Afrique qui contredit la doctrine. C’est la doctrine qui révèle sa véritable nature : une doctrine sans géographie fixe, mais avec des cibles idéologiques mobiles.

    Le mot “génocide” comme arme de déstabilisation

    L’usage du terme « génocide » n’est ici ni juridique, ni factuel. Il ne repose sur aucune enquête internationale sérieuse, aucune qualification onusienne, aucune analyse démographique rigoureuse. Il relève de la rhétorique mobilisatrice.

    En Afrique du Sud, l’accusation de « génocide des Blancs » est une falsification historique assumée. Elle inverse les rôles, transforme les héritiers de l’apartheid en victimes, et délégitime un État post-colonial coupable, aux yeux de Washington, de trop d’indépendance : appartenance aux BRICS, plainte contre Israël devant la Cour international de justice(CIJ), refus de l’alignement occidental automatique.

    Ici, la cible n’est pas une politique sud-africaine concrète. La cible est un symbole : celui d’une Afrique capable de produire du droit, du discours, et une diplomatie autonome.

    Nigeria, Somalie : la guerre sans politique, encore et toujours

    Au Nigeria, l’invocation d’un supposé « génocide des chrétiens » fonctionne comme une chape idéologique. Elle recouvre et neutralise la réalité d’une crise profondément sociale et politique, faite de conflits fonciers, d’appauvrissement structurel, d’effritement de l’État social et de fractures régionales héritées de la colonisation. En réduisant cette complexité à une lecture religieuse binaire, le discours autorise des frappes ponctuelles sans projet de stabilisation, sans reconstruction étatique, sans responsabilité politique. La violence cesse alors d’être un symptôme à traiter : elle devient un mode ordinaire de gouvernement à distance.

    En Somalie, cette logique atteint sa forme la plus nue. Les frappes ciblées et l’élimination cyclique d’ennemis désignés s’y substituent durablement à toute réflexion sur la souveraineté. L’État somalien n’est pas tant empêché qu’inutile ; l’instabilité chronique n’est pas un échec, mais un équilibre fonctionnel, tant qu’il demeure administrable depuis l’extérieur.

    De l’aide au commerce : une fausse rupture

    Dans le passage consacré à l’Afrique, la stratégie trumpienne prétend substituer le commerce à l’aide. La formule peut séduire, mais elle masque un durcissement du rapport de force. Cette bascule ne reconnaît pas une souveraineté africaine ; elle en redessine les contraintes.

    Le commerce invoqué n’est ni un projet de transformation ni d’industrialisation. Il sert des intérêts américains précis — accès aux ressources, débouchés économiques, réalignement géopolitique face à la Chine. L’aide était conditionnée ; le commerce l’est davantage, sans son vernis moral.

    En se détournant de « l’aide », la stratégie ne propose pas l’autonomie. Elle remplace le langage du développement par celui du marché, sans jamais interroger le pouvoir de fixer les règles. L’Afrique est appelée à commercer, non à co-décider. Le commerce sans souveraineté devient ainsi le complément logique des frappes sans doctrine.

    La stratégie de sécurité de Trump ne nous apprend pas seulement ce que Washington pense du monde. Elle nous dit ce que l’ordre international continue de refuser à l’Afrique : le statut de sujet politique à part entière.

    Face à cela, la réponse ne peut être ni morale, ni incantatoire. Elle est éminemment politique. Elle passe par la construction patiente d’une souveraineté africaine collective, capable de produire : ses propres diagnostics, ses propres récits et ses propres solidarités stratégiques.

  • L’impérialisme : bruit, violence… et échec stratégique

    L’impérialisme : bruit, violence… et échec stratégique

    Donald Trump aime le bruit, la fureur et la mise en scène. Il gouverne comme on tweete : brutalement, sans profondeur, sans intelligence stratégique. Son opération au Venezuela relève de cette logique : beaucoup de violence, beaucoup de communication, et pour finir… rien. Un clown triste, armé jusqu’aux dents, mais politiquement creux.

    Car soyons clairs : la situation politique au Venezuela n’a pas changé. Aucune légitimité nouvelle n’a émergé, aucun ordre n’a été construit. L’intervention n’a produit qu’une chose : dévoiler au grand jour la nudité de l’impérialisme, incapable de convaincre, condamné à frapper. Stratégie de la canonnière, échec de la politique.

    Pire encore pour Washington : cette opération est un échec stratégique majeur.

  • Le siècle de la canonnière : du Venezuela à l’Afrique

    Le siècle de la canonnière : du Venezuela à l’Afrique

    Nous sommes entrés dans le siècle de la canonnière. Un siècle où la force armée se substitue au droit, où l’ingérence se pare d’arguments moraux pour masquer des objectifs politiques et économiques. Ce qui se déroule aujourd’hui au Venezuela — l’annonce par Donald Trump de la « capture » du président Nicolas Maduro et les frappes américaines — marque une rupture grave : la normalisation du changement de régime par la violence. La souveraineté est piétinée, la Charte des Nations unies reléguée au rang de décor diplomatique.

    Cet épisode n’est pas isolé. Il s’inscrit dans une longue histoire d’interventions unilatérales justifiées par des accusations mouvantes — narcotrafic, illégitimité politique, « catastrophe humanitaire ». Le fond demeure : discipliner un État récalcitrant et sécuriser l’accès à des ressources stratégiques. Le Venezuela le dit clairement : il s’agit d’une tentative de guerre coloniale. Et l’histoire récente lui donne raison.

    Ramener cette séquence à l’Afrique est indispensable. Les mêmes arguments — jusqu’à l’accusation de « génocide » — ont été mobilisés contre deux grandes puissances d’Afrique subsaharienne (Afrique du Sud et Nigeria). Même rhétorique, même calendrier, même objectif : créer le chaos pour légitimer l’ingérence. C’est une stratégie éprouvée, qui fragilise les sociétés, radicalise les conflits et fait payer le prix aux populations.

    Face à cela, notre devoir est clair : faire échec aux tentatives de l’impérialisme de nous asservir. Non par la fuite en avant militaire, mais par la lucidité politique, la solidarité Sud-Sud et la défense ferme du droit international. Pour la paix dans le monde, il faut faire rendre gorge à l’impérialisme — en réhabilitant la souveraineté des peuples et en refusant que le siècle qui s’ouvre soit celui des canonnières.

  • Même mensonge, nouvelle impasse : Israël contre l’Iran

    Même mensonge, nouvelle impasse : Israël contre l’Iran

    Je ne suis ni Iranien ni proche de la théocratie de ce pays. Je suis panafricaniste et internationaliste, et j’écris depuis une position que d’aucuns continuent de considérer comme marginale dans les débats mondiaux — à tort. Mais c’est peut-être cette position de « bord du monde » qui m’oblige à regarder lucidement ce qui s’y joue. Car les guerres qui commencent là-bas finissent toujours par frapper ici : nos ports, nos prix, nos peuples. Quand Israël bombarde Gaza ou attaque l’Iran, ce ne sont pas seulement des munitions qui traversent le ciel du Moyen-Orient, ce sont aussi nos équilibres économiques, notre stabilité diplomatique, notre rapport au droit international qui vacillent. Rester silencieux serait se rendre complice.

    En tant que citoyen du monde je crois que nous devons refuser que l’usage de la force, l’élimination ciblée, et le droit du plus fort soient normalisés. Ce qui se joue entre Tel-Aviv et Téhéran dépasse le duel de deux puissances régionales. Cela parle d’un ordre international de plus en plus cynique, où l’impunité s’achète à coups de missiles et où la terreur devient doctrine d’État.

    Des objectifs flous, une stratégie erratique

    Malgré le vacarme médiatique de Benjamin Netanyahou, malgré les rodomontades et la vuvuzela d’un Donald Trump nostalgique de sa toute-puissance, Israël se retrouve aujourd’hui dans une impasse stratégique après son attaque contre l’Iran. Ce qui devait être un coup de semonce s’est heurté à une riposte ferme de la part de Téhéran — une séquence qui, de part et d’autre, laisse dans son sillage des morts, des blessés, des vies brisées. Résultat : une sidération.

    Les discours israéliens se succèdent sans cohérence : empêcher l’Iran d’obtenir l’arme nucléaire ? Renverser le « régime islamique » ? Assassiner l’Ayatollah Khamenei, un vieil homme de 86 ans ? Chaque jour, semble accoucher d’un nouvel objectif, preuve s’il en fallait que la boussole géopolitique de Tel-Aviv se soit déréglée. À part semer le chaos, Israël ne parvient plus à formuler une ligne directrice stable.

    Le ciel n’est pas une victoire quand la terre vous échappe

    Aucun objectif militaire tangible n’a été atteint. Israël revendique la maîtrise du ciel, mais que vaut cette supériorité si elle ne parvient ni à désorganiser le commandement iranien ni à entamer sa capacité de riposte ? Dominer l’espace aérien ne suffit pas quand l’adversaire contrôle le temps politique. L’Iran a répondu. Et cette réponse révèle une vérité gênante : la force ne produit plus d’avantages stratégiques durables.

    Face à cela, Israël fait ce que tout État acculé finit par faire : du terrorisme d’État. L’élimination de généraux, d’ingénieurs nucléaires, ou de hauts responsables iraniens, n’est ni plus ni moins qu’une stratégie de terreur. Déguisée en « frappes chirurgicales », elle relève du meurtre ciblé, de l’attentat, de l’attaque asymétrique. Ce ne sont pas là des gestes de souveraineté, mais des aveux de panique stratégique.

    Ce que le monde doit dire : ce n’est pas de la défense, c’est de la brutalité

    C’est pourquoi nous, peuples du monde, ne devons pas céder à l’habitude du silence. Car ce que l’on présente comme des interventions défensives n’est souvent qu’une brutalité stratégique sans horizon. On a déjà entendu ces discours. En 2003, c’était l’Irak : les armes de destruction massive ont servi de prétexte à une guerre illégale. On sait ce qu’il en est advenu : un pays anéanti, des millions de morts et un chaos durable. En Libye, la promesse de protéger les civils s’est traduite par la liquidation de l’État, le retour de l’esclavage et la fragmentation du territoire. En Côte d’Ivoire, sous couvert d’imposer les résultats des urnes, on a imposé une guerre de succession, brisé des vies, creusé des fractures qui saignent encore.

    Aujourd’hui encore, le même scénario se rejoue avec l’Iran — et le même menteur mène la charge : Benyamin Netanyahou. Déjà en 2003, il réclamait la guerre contre l’Irak au nom d’un mensonge. Il recycle aujourd’hui la même peur, sans preuve, dans une région plus instable que jamais.

  • Pape Léon XIV : la géopolitique de la colombe

    Pape Léon XIV : la géopolitique de la colombe

    En élisant le cardinal américain Robert Francis Prevost au trône de Pierre, les 115 cardinaux électeurs ont fait plus que choisir un pasteur : ils ont déclenché une onde diplomatique, culturelle et spirituelle à l’échelle planétaire. Ce nouveau pontificat, sous le nom de Léon XIV, est un fait géopolitique majeur. La papauté, même sans division militaire — comme s’en moquait Staline —, dispose d’un soft Power inégalé, forgé dans les siècles, et réactualisé sous les pontificats récents.

    Une élection rapide, un symbole fort

    La rapidité de cette élection — deux jours de conclave — s’inscrit dans une tradition désormais bien ancrée. Depuis le XIXe siècle, les conclaves s’abrègent ; le temps n’est plus à l’indécision. Le monde attend, les équilibres sont fragiles, les messages doivent être délivrés vite et fort. En ce sens, la première parole de Léon XIV — « Paix à vous » — est un jalon posé vers une diplomatie pontificale active, en rupture feutrée, mais réelle avec les crispations nationalistes et sécuritaires de notre époque. Et le choix de son nom est hautement symbolique : Léon Ier, dit le Grand, n’est-il pas celui qui, au Ve siècle, a négocié avec Attila et désamorcé la fureur vandale ? Derrière le nom, un programme : la paix.

    Dans son premier discours, le nouveau souverain pontife n’a cité aucun pays, mais le ton était clair : « Paix à vous », a-t-il lancé, les yeux levés vers la foule, mais l’esprit tourné vers les peuples blessés. Par cette formule simple, mais lourde de sens, Léon XIV a inscrit son pontificat dans la continuité d’une diplomatie vaticane qui, sous Jean-Paul II puis François, s’est engagée pour la résolution pacifique des conflits. À travers cet appel universel, comment ne pas percevoir une adresse implicite aux drames contemporains : au génocide en cours à Gaza, aux guerres fratricides qui ensanglantent le Soudan et le Soudan du Sud, au supplice silencieux des populations de l’Est de la RDC, ou encore aux dirigeants de Moscou et de Kyiv, enfermés dans une guerre sans horizon ?

    Un pape de justice sociale et d’envergure mondiale

    Robert Francis Prevost est un homme aux racines multiples, à l’image d’un catholicisme mondial qui transcende les frontières. Son père, ancien combattant de la marine américaine pendant la Seconde Guerre mondiale, devenu administrateur scolaire, était d’ascendance française et italienne ; sa mère, d’origine espagnole. C’est dans les quartiers populaires du sud de Chicago, à l’église Sainte-Marie-de-l’Assomption, qu’il a grandi en servant la messe comme enfant de chœur — un enracinement pastoral modeste, mais formateur.

    Il devient ainsi le premier pape issu de l’ordre des augustiniens, une famille religieuse fondée sur la spiritualité de Saint Augustin, évêque d’Hippone au IVe siècle. Augustin était un Africain, né à Thagaste en Numidie romaine (aujourd’hui Souk Ahras, en Algérie), et mort à Hippone (Annaba actuelle). Figure majeure de la patristique, philosophe, théologien, exégète, il demeure l’un des penseurs les plus influents du christianisme, à l’origine de notions durables comme le temps intérieur, la cité de Dieu, la grâce ou le péché originel.

    À peine élu, Léon XIV a suscité une vague de réactions officielles et de prises de parole significatives à travers le monde. Le président Gustavo Petro de Colombie lui a adressé ses félicitations tout en l’appelant, dans un même souffle, à prendre la défense des migrants latino-américains confrontés à l’humiliation et au rejet sur le sol des États-Unis.

    Un pape salué dans le monde, attendu sur les marges

    Aux États-Unis, Donald Trump s’est empressé de saluer l’élection d’un pape issu de son pays, dans un ton typiquement emphatique : « Félicitations au cardinal Robert Francis Prevost, qui vient d’être nommé pape. C’est un tel honneur de constater qu’il est le premier pape américain. Quelle excitation, et quel immense honneur pour notre pays. J’ai hâte de rencontrer le pape Léon XIV. Ce sera un moment très fort ! » Derrière cette exaltation patriotique, on pressent cependant une dissonance à venir. Lorsque Léon XIV défendra — comme il l’a déjà esquissé — les sans-papiers, les exclus, les travailleurs précaires et les réfugiés, il est fort probable que Trump, fidèle à son habitude, transforme l’enthousiasme en hostilité. Le président français Emmanuel Macron a salué un « moment historique pour l’Église catholique et ses millions de fidèles ». Le président sud-africain Cyril Ramaphosa a salué un « moment profond pour l’Église catholique et la communauté mondiale », espérant que « la fumée blanche du conclave l’emporte sur les fumées noires des bombardements ». Il a vu dans l’appel à la paix de Léon XIV un hommage au pape François et a souhaité « un pontificat porteur d’unité et de solidarité sociale ».

    Plus sobre et plus profond, le président sénégalais Bassirou Diomaye Faye a adressé un message empreint de spiritualité et de lucidité politique. « J’adresse mes chaleureuses félicitations au Cardinal Robert Prevost, élu Pape sous le nom de Léon XIV », a-t-il déclaré sur son compte X officiel, avant de souhaiter à « Sa Sainteté Léon XIV et à toute la communauté catholique » un pontificat « sous le signe du dialogue interreligieux, de la paix et de la fraternité humaine ». Dans une région du monde où l’équilibre entre communautés religieuses est précieux, cette déclaration est plus qu’un geste protocolaire : c’est un appel à une diplomatie pontificale attentive aux dynamiques africaines et au vivre-ensemble au sud du Sahara.

    Léon XIV n’est pas un pape américain au sens d’un représentant de la puissance étasunienne. Né à Chicago, citoyen des États-Unis, il est certes le premier pontife venu d’Amérique du Nord, mais son parcours pastoral le situe résolument ailleurs : c’est en Amérique latine, dans les diocèses pauvres du Pérou, qu’il a longtemps exercé sa mission. Il y a appris l’écoute patiente, l’accompagnement des marginalisés, la proximité avec les peuples autochtones. À l’instar de François, venu d’Argentine, il connaît la réalité des périphéries. Par sa biographie, il unit le Nord et le Sud, l’Église des centres et celle des marges. En ce sens, ce n’est pas tant l’Amérique impériale qui entre à Rome que l’Amérique populaire, métissée, vulnérable, résistante.

    En somme, Léon XIV ne régnera pas seulement sur les âmes des catholiques. Il sera une figure incontournable de la géopolitique mondiale, une conscience pour un monde en perte de repères. Et à l’heure où les murs se construisent plus vite que les ponts, il est bon qu’un Pape, encore une fois, choisisse de marcher dans les pas d’Augustin et de Léon le Grand, en bâtisseur de paix.

  • Face au néoprotectionnisme de Trump : organiser la souveraineté africaine

    En ce 5 avril 2025, Donald Trump relance sa croisade protectionniste : des taxes douanières, arbitraires et discriminatoires, frappent désormais les importations selon leur origine. La nouvelle grille tarifaire impose une taxe de 10 % sur les exportations sénégalaises vers les États-Unis — une décision unilatérale qui pénalise les économies africaines sans le moindre dialogue. Annoncée le 2 avril sous le nom de « Déclaration d’indépendance économique », cette mesure prétend protéger l’industrie américaine et réduire un déficit commercial record de 1 200 milliards de dollars. En réalité, elle reflète une vision mercantiliste et déséquilibrée des échanges. Pour le Sénégal, l’Afrique et les pays du Sud, cette mesure pose une question cruciale : comment réagir face à une politique qui rompt avec le multilatéralisme affiché par les États-Unis ?

    Une relation asymétrique et une dépendance révélée

    Le Sénégal entretient depuis 1960 des relations étroites avec les États-Unis. Coopération militaire, « aide » au développement via l’USAID, échanges universitaires, commerce préférentiel dans le cadre de l’AGOA[1] : la relation bilatérale semble à première vue bénéfique. Mais cette apparente solidarité cache une réalité structurellement déséquilibrée. En 2024, les exportations américaines vers le Sénégal ont atteint 350,9 millions de dollars, contre 235,1 millions pour les exportations sénégalaises vers les États-Unis. Résultat : un déficit commercial de 115,7 millions de dollars en défaveur du Sénégal​.

    Pire, cette relation déséquilibrée repose sur une dépendance croissante à « l’aide » américaine. En janvier 2025, la suspension temporaire de l’assistance de l’USAID par décret présidentiel a mis à nu cette vulnérabilité : projets d’électrification, programmes agricoles, actions éducatives — tout a été gelé. Le programme Senegal Power Compact, financé à hauteur de 600 millions de dollars, a été brutalement interrompu​.

    Le trumpisme : une idéologie impériale

    ​Cette politique douanière de Trump reflète le trumpisme, une idéologie fondée sur le nationalisme économique, le mépris du droit international et le culte du rapport de force. Elle représente la revanche de l’Amérique blanche et industrielle contre le « globalisme », c’est-à-dire tout ce qui remet en cause à la marge la rente impériale des États-Unis : traités, ONG, institutions internationales, coalitions du Sud.

    Trump ne veut pas réformer l’ordre international, il veut le capturer. Il veut avoir le beurre et l’argent du beurre. Il exige que les autres respectent les règles du commerce international, mais s’en exonère lui-même. Il veut des marchés ouverts pour vendre ses produits, tout en fermant ses frontières à ceux des autres.

    Une riposte sénégalaise, africaine et décoloniale est indispensable

    Il ne peut y avoir de souveraineté sans capacité de riposte. Face aux assauts douaniers de Trump, le Sénégal doit construire une triple stratégie.

    ​ Le Sénégal doit rompre avec la posture du quémandeur. Comme l’a affirmé le PM Ousmane Sonko, il est temps d’assumer notre autonomie : relancer la production, sécuriser nos filières stratégiques, et réévaluer nos accords, à commencer par le Traité bilatéral d’investissement (BIT) signé avec les États-Unis en 1983, qui verrouille notre marge de manœuvre face aux firmes américaines.

    Dans un contexte de fragmentation du multilatéralisme, l’Afrique doit s’organiser en contre-pouvoir économique. La Zone de libre-échange continentale africaine (ZLECAf) offre une opportunité historique pour renforcer les chaînes de valeur intra-africaines, et desserrer l’étau des dépendances avec les puissants. La mise en œuvre d’une politique douanière africaine commune devrait être une urgence stratégique.

    ​ Immanuel Wallerstein l’a montré : le capitalisme mondial enrichit les centres en asphyxiant les périphéries. Brevets, multinationales, aides sous conditions — tout concourt à cette prédation. La seule issue pour le Sud : s’unir, créer ses propres instruments financiers, et bâtir une économie solidaire affranchie du capitalisme.

    Trump passera, mais le système demeurera si nous n’en changeons pas les règles. Le Sénégal ne peut rester fidèle à un multilatéralisme dont il subit les abus. Il faut faire entendre à Washington que notre coopération ne sera ni unilatérale ni asymétrique.

    Riposter n’est pas rompre. C’est exister.


    [1] L’AGOA, loi américaine adoptée en 2000, permet aux pays éligibles d’Afrique subsaharienne d’exporter certains produits sans droits de douane vers les États-Unis. Prévue initialement jusqu’en 2015, elle a été prolongée par Barack Obama jusqu’au 30 septembre 2025.

  • Face à l’ogre américain, l’Afrique doit jouer ses atouts stratégiques

    Le retour de Donald Trump à la Maison-Blanche n’est pas à une simple alternance politique. Il marque un tournant brutal dans les relations internationales, avec un renoncement assumé au soft power et un retour à une politique transactionnelle, dominée par le protectionnisme économique et la militarisation des rapports de force. L’Afrique, souvent perçue comme une variable d’ajustement dans les stratégies globales des grandes puissances, se retrouve face à ce nouveau défi. Mais loin d’être démuni, le continent dispose de cartes stratégiques majeures, qu’il doit mobiliser pour imposer une relation moins asymétrique avec Washington.

    Les constances de la politique américaine depuis 1960

    Depuis la phase de décolonisation, la politique des États-Unis vis-à-vis de l’Afrique repose sur un prisme stratégique immuable : le contrôle des ressources, la lutte contre l’influence de puissances rivales et l’instrumentalisation de l’aide comme moyen de pression diplomatique. Pendant la Guerre froide, Washington soutenait des régimes alliés pour contrer l’expansion soviétique, quitte à ignorer les violations des droits de l’homme et le pillage des ressources. Un exemple frappant est le cas de Mobutu Sese Seko, porté au pouvoir avec l’aide des Américains et maintenu pendant des décennies grâce à leur soutien, malgré un régime marqué par la très grande corruption et la répression.

    Avec la fin de la Guerre froide, l’Afrique est devenue un champ de compétition économique et militaire. Les programmes d’aide comme l’AGOA (African Growth and Opportunity Act), le PEPFAR (President’s Emergency Plan for AIDS Relief) et l’USAID (United States Agency for International Development) ont souvent servi d’instruments de contrainte plutôt que de soutien, comme l’ont montré les analyses des stratèges américains. Ces programmes ont été conditionnés à des exigences politiques, obligeant les pays africains à suivre la ligne dictée par Washington sous peine de sanctions.

    L’African Command (AFRICOM), créé en 2007, est le commandement militaire américain dédié à l’Afrique. Officiellement, il vise à assurer la stabilité et la sécurité sur le continent en luttant contre le terrorisme et en renforçant les capacités militaires des pays partenaires. En réalité, AFRICOM est un instrument de contrôle stratégique, permettant à Washington d’installer des bases militaires et d’exercer une influence sécuritaire et politique directe.

    Les opérations menées par l’AFRICOM servent autant à protéger les intérêts américains qu’à contenir la présence de puissances concurrentes comme la Chine et la Russie. La multiplication des bases militaires en Afrique et l’utilisation intensive des drones pour des frappes ciblées illustrent cette volonté de contrôle accru du continent.

    Trump I : une politique de rupture brutale

    Pendant son premier mandat (20 janvier 2017-19 janvier 2021), Donald Trump a eu une politique africaine erratique marquée par un désintérêt manifeste et un retrait progressif des engagements multilatéraux. Il a considéré l’Afrique comme un théâtre secondaire, recourant à une approche purement transactionnelle. Les « aides » américaines ont été réduites ou reconfigurées pour bénéficier aux seuls intérêts économiques de Washington. Des alliances ont été renforcées avec certains régimes jugés utiles pour contenir l’influence chinoise.

    Pour contrebalancer la dépendance américaine aux importations de lithium, cobalt et terres rares, contrôlées en grande partie par la Chine. L’administration Trump I avait une politique agressive pour garantir aux compagnies américaines l’accès aux minéraux critiques disponibles en Afrique.

    Le talon d’Achille américain : les minéraux critiques et la guerre de l’IA

    Le développement de l’intelligence artificielle constitue l’un des axes majeurs de la politique économique américaine sous de l’administration Trump II inaugurée le 20 janvier 2025. Le programme « Stargate Project », qui vise à injecter 500 milliards de dollars dans les infrastructures liées à l’IA, reflète cette ambition. Cependant, la montée en puissance de l’IA générative requiert une consommation d’énergie électrique titanesque ainsi qu’un accès accéléré aux minéraux critiques, indispensables à la fabrication des semi-conducteurs, des batteries et des supercalculateurs. Or, les États-Unis souffrent d’une dépendance alarmante en matière de minerais stratégiques, dont une part non négligeable se trouve en Afrique.

    La course à l’IA et aux ressources qui l’alimentent devient ainsi un enjeu central des relations internationales, renforçant la nécessité pour l’Afrique de structurer une stratégie de négociation plus offensive.

    Une négociation plus offensive : le contre-jeu africain

    L’Afrique doit éviter de se retrouver dans une relation unilatérale dictée par Washington et affirmer une diplomatie économique stratégique. Pour y parvenir, elle doit imposer des conditions fermes à l’exploitation de ses ressources. Au lieu d’accorder des concessions exclusives aux compagnies américaines, elle doit favoriser la transformation locale des minerais avant exportation, créant ainsi plus de valeur ajoutée et renforçant son autonomie industrielle.

    Le continent ne doit pas se limiter à un seul partenaire. La Chine, la Russie, l’Union européenne, l’Inde, le Japon, la Turquie, le Brésil et les pays du Moyen-Orient cherchent tous à s’assurer un accès préférentiel aux ressources africaines. En diversifiant ses alliances, l’Afrique peut maximiser son influence et éviter une dépendance excessive à un acteur unique.

    L’accès aux ressources africaines doit être conditionné à des transferts de technologies concrets. Plutôt que de se contenter d’accords commerciaux déséquilibrés, les pays africains doivent exiger la mise en place de joint-ventures et de centres de recherche sur le continent, afin de renforcer leurs capacités locales en innovation et en développement industriel.

    L’IA étant une source majeure de consommation énergétique, les négociations africaines doivent inclure un volet sur les infrastructures. Les États africains peuvent exiger des investissements massifs dans leurs infrastructures énergétiques en échange d’un accès aux matières premières critiques, assurant ainsi un développement à long terme et un renforcement de leurs capacités énergétiques.

    De David à Achille, une asymétrie à exploiter

    Loin de se résigner au rôle de David face à Goliath, les pays africains doivent adopter une posture de stratèges. L’ogre américain, bien que puissant, révèle des failles structurelles que l’Afrique peut exploiter pour rééquilibrer la relation. Le contrôle des ressources stratégiques, la montée en puissance de l’IA et les rivalités sino-américaines offrent au continent une opportunité de négociation. Plutôt que de subir les politiques fluctuantes de Washington, les dirigeants africains doivent se coordonner et imposer une approche proactive.

    L’Afrique peut et doit s’affirmer comme un acteur central dans le nouvel ordre mondial en misant sur ses atouts économiques, sa capacité à diversifier ses alliances et son poids démographique. Ce n’est qu’à cette condition qu’elle pourra transformer les contraintes imposées par les États-Unis en leviers de puissance et d’émancipation.

    À la marge, certains pays comme l’Afrique du Sud, l’Angola et l’Éthiopie présentent des caractéristiques leur permettant d’opposer une certaine résistance. Mais cette capacité reste limitée. L’enjeu est donc d’éviter le « dilemme du chasseur », la tentation de privilégier un gain individuel immédiat au détriment d’un bénéfice collectif à long terme. Les pays africains ne doivent pas agir en ordre dispersé, mais tirer ensemble, jouer collectif, car Trump les englobe tous dans son mépris souverain.

  • Emmanuel Macron : dans l’ombre de l’impasse stratégique et de la nostalgie coloniale en Afrique

    En ce début d’année 2025, sous les ors du Palais de l’Élysée, Emmanuel Macron s’est adressé aux ambassadrices et ambassadeurs français, dans une allocution qui a dévoilé, avec éclat, les dilemmes d’une France tiraillée entre la nostalgie d’un passé impérial et l’incertitude de son avenir dans un monde multipolaire en pleine recomposition. Dans la section de son discours consacrée à l’Afrique, Emmanuel Macron, plutôt que de répondre avec respect aux aspirations légitimes des nations africaines à une souveraineté renforcée, a opté pour un ton empreint de paternalisme et de critiques acerbes. Cette posture, révélatrice d’une incompréhension tenace de l’histoire et des dynamiques contemporaines, a davantage renforcé le fossé entre la France et ses anciens partenaires du continent.

    Une stratégie française à contre-courant de l’histoire

    Depuis la décolonisation, les relations franco-africaines sont demeurées enfermées dans une logique néocoloniale souvent qualifiée, pour reprendre un terme largement relayé par les médias, de « Françafrique » ou d’« État franco-africain ». Si François Mitterrand, Jacques Chirac, Nicolas Sarkozy ou même François Hollande ont, chacun à leur manière, proclamé vouloir rompre avec ce système, la réalité est restée inchangée : réseaux d’influence, accords opaques et posture moralisatrice. Le discours de Macron s’inscrit dans cette continuité. En invoquant des interventions militaires passées comme des bienfaits pour l’Afrique, il occulte les responsabilités historiques et les échecs stratégiques qui ont alimenté le rejet actuel de la présence française dans des pays comme le Mali, le Niger ou encore le Burkina Faso.

    Or, la montée des mouvements panafricanistes et les revendications de souveraineté exprimées par les peuples africains ne peuvent être balayées d’un revers de main. En dénonçant une prétendue ingratitude africaine, Macron renforce l’image d’une France sourde aux mutations historiques et incapable d’adopter une approche partenariale véritable.

    La réponse du Sénégal et l’émergence d’un souverainisme démocratique

    En réponse au discours d’Emmanuel Macron, Ousmane Sonko, Premier ministre sénégalais et figure emblématique du souverainisme démocratique, n’a pas tardé à réagir. Il a dénoncé des propos qu’il a qualifiés de « réminiscences néocoloniales indignes du partenariat que nous envisageons pour l’Afrique ». Ce courant souverainiste démocratique, porté par le pouvoir sénégalais et d’autres leaders panafricains, vise à conjuguer émancipation politique et consolidation des institutions démocratiques, tout en rompant avec les modèles de dépendance hérités de la colonisation.

    Le souverainisme démocratique sénégalais s’articule autour de plusieurs priorités : la remise en question du franc CFA, la renégociation des contrats pétroliers et gaziers pour garantir une répartition équitable des richesses, et la diversification des partenariats internationaux. En s’inscrivant dans un mouvement dialectique, ce choix d’une stratégie panafricaine, à la fois non alignée et multialignée, montre une dynamique d’équilibre entre indépendance et interdépendance. Ce positionnement a pour ambition de construire des relations bilatérales fondées sur le respect mutuel et l’intérêt réciproque, tout en engageant le Sénégal et l’Afrique dans une quête d’autonomie économique affirmée, accompagnée d’une identité propre au sein des relations internationales.

    Une impasse stratégique et des outils inadaptés

    Le démantèlement des bases françaises en Afrique n’est pas seulement la conséquence d’une pression politique des peuples africains, mais également le constat d’un échec patent du militarisme franco-africain tel qu’il a été conçu et déployé depuis des décennies. Les opérations comme Barkhane, bien que massives, se sont avérées incapables de répondre aux dynamiques complexes et asymétriques des conflits sahéliens. Les résultats sont sans appel : une escalade de violence avec une augmentation de 44 % des incidents armés en 2020 dans des pays comme le Mali et le Burkina Faso, et des armées locales souvent affaiblies par leur dépendance à des partenaires extérieurs perçus comme des forces d’occupation.

    Les limites de l’arsenal militaire français apparaissent d’autant plus évidentes lorsqu’il s’agit d’affronter des groupes comme Boko Haram ou le GSIM. Les doctrines françaises, centrées sur des équipements lourds comme les Mirages ou les Rafales, sont inadaptées à des terrains où la mobilité, la résilience locale et l’adaptation aux particularités géographiques sont importantes. De surcroît, des conflits récents comme la guerre civile au Soudan, qui mobilisent des techniques paramilitaires, de la guerre urbaine et des tactiques irrégulières, mettent en évidence l’incapacité des forces occidentales à s’adapter à ces nouvelles réalités stratégiques. La militarisation française au Sahel, malgré des moyens significatifs, a alimenté une perception d’inefficacité et d’ingérence qui a accéléré son rejet.

    Plus largement, l’approche militaire française illustre une vision dépassée des enjeux stratégiques africains. Au Sahel central, de 2013 à 2022, la multiplication des acteurs militaires sur le terrain — entre l’opération Barkhane, la force Takuba, la MINUSMA et les forces spéciales américaines — a créé un véritable « embouteillage sécuritaire », incapable de contrer les racines profondes des crises : faiblesse institutionnelle, pauvreté chronique, et rivalités locales exacerbées par des décennies d’ingérence. Ce militarisme, hérité de logiques néocoloniales, a non seulement échoué à contenir les menaces terroristes, mais il a aussi alimenté une défiance croissante des populations locales, qui réclament des approches centrées sur le développement durable et la souveraineté nationale.

    Une souveraineté africaine en marche

    Contrairement à ce que semble croire le président français, les aspirations des peuples africains ne se limitent pas à un rejet de la France en tant que puissance néocoloniale. Elles reflètent une volonté de prendre en main leur propre destin, en construisant des partenariats équitables et en participant activement aux forums internationaux. Loin d’être un isolement, ce positionnement correspond à une vision pragmatique des relations internationales. Les États africains veulent tirer parti de la compétition entre puissances pour maximiser leurs intérêts.

    Dans ce contexte, l’attitude française ne peut être autre chose qu’un frein au développement de nouvelles relations . Pour que la France puisse réintégrer un dialogue fécond avec l’Afrique, elle devra abandonner son rôle de donneur de leçons et accepter d’être un partenaire parmi d’autres.

  • France-Afrique : la fin d’une ère

    À la mémoire de Charles Henri Becker, chercheur éminent, dont la fréquentation m’a appris que décloisonner les savoirs enrichit la pratique. Il a soutenu des dizaines de chercheurs sénégalais et accompagné le groupe médical d’Amnesty International Sénégal, que j’ai dirigé, dans sa lutte contre les discriminations médicales. Que cet article honore sa générosité et l’impact durable de son engagement.

    Après plus d’un siècle de présence, le Sénégal a invité les militaires français à quitter son territoire, marquant un tournant historique. Cette décision, qui coïncide avec la dénonciation par le Tchad de son accord de défense avec la France, est un camouflet pour Emmanuel Macron. Elle s’inscrit toutefois dans un processus amorcé dès la fin de la Guerre froide, en 1989, où Paris, malgré les mutations de l’ordre mondial, parvenait encore à maintenir son influence sur ses anciennes colonies. Aujourd’hui, cet ordre vacille.

    Les interventions militaires en Côte d’Ivoire (2010-2011), en Libye (2011), au Mali et en Centrafrique (2013) ont entretenu l’illusion d’une France encore stabilisatrice dans la région. En réalité, ces actions n’ont été que le chant du cygne d’un modèle néocolonial en déclin. Elles ont intensifié les ressentiments et nourri un rejet croissant de la présence française, perçue comme intrusive et paternaliste, précipitant une remise en question profonde de la relation France-Afrique.

    Cette dynamique, portée par une contestation populaire grandissante, s’est accélérée au Mali avant de s’étendre à d’autres pays du Sahel. Après l’expulsion des troupes françaises du Mali en 2022, suivie du Burkina Faso et du Niger en 2023, le rejet de l’influence militaire française devient un symbole de rupture avec l’ordre colonial hérité. Désormais, le Sénégal et le Tchad rejoignent ce mouvement. Comme l’a affirmé le président sénégalais Bassirou Diomaye Faye : « Pourquoi faudrait-il des soldats français au Sénégal ? Cela ne correspond pas à notre conception de la souveraineté et de l’indépendance. » Ces paroles traduisent l’aspiration irréversible des nations africaines à réaffirmer leur autonomie.

    Ce tournant contraste avec la gestion de la crise post-électorale ivoirienne de 2010-2011, lorsque Nicolas Sarkozy, alors président français, avait répondu par un silence méprisant à la demande du président Laurent Koudou Gbagbo de retirer la force Licorne. Par une manipulation éhontée de la résolution 1975 du Conseil de sécurité des Nations unies, Sarkozy a mené une guerre qui a abouti au renversement de Laurent Gbagbo et à l’installation de son allié Alassane Dramane Ouattara au pouvoir. Avec son style cynique et brutal, il déclarait plus tard : « On a sorti Laurent Gbagbo, on a installé Alassane Ouattara… » Cette aventure, digne de l’époque de la canonnière, a été perçue comme une ingérence flagrante. Elle a laissé en plus des milliers de morts des cicatrices profondes dans la société ivoirienne et exacerbé les tensions internes.

    L’effondrement d’un système néocolonial : la Françafrique en déroute

    Depuis les indépendances des années 1960, la France a structuré sa présence en Afrique autour d’accords militaires, du franc CFA et d’une influence déterminante sur les élites politiques. Ce système, que l’anthropologue Jean-Pierre Dozon a qualifié d’ « État franco-africain » et que les médias ont appelé la « Françafrique », a garanti à Paris une position stratégique et économique de premier plan, malgré son déclassement progressif à l’échelle mondiale.

    Les accords militaires, signés dès les débuts des indépendances, ont permis à la France de s’implanter stratégiquement grâce à des bases dans des pays clés comme le Sénégal, la Côte d’Ivoire, le Gabon et le Tchad. Présentée comme une garantie de stabilité régionale, cette politique a souvent été perçue localement comme une ingérence étrangère. Parallèlement, le franc CFA, toujours sous contrôle français malgré une « réforme » annoncée en 2019, a continué de susciter de vives critiques. Sa rigidité et son rôle dans le maintien d’économies extraverties ont freiné l’émancipation des pays africains.

    Cependant, ce modèle s’est progressivement effondré sous l’effet des contestations populaires, des bouleversements géopolitiques, des contraintes économiques et des échecs militaires. L’opération Barkhane, mise en place pour stabiliser le Sahel, a échoué à contenir l’expansion djihadiste. Pire, elle a exacerbé un sentiment anti-politique de puissance de la France alimenté par des manifestations massives au Mali, au Burkina Faso et au Niger. Les démantèlements successifs des bases militaires françaises dans ces pays entre 2022 et 2023 ont marqué une rupture historique avec la « Pax Gallica », cet ordre imposé par Paris depuis des décennies.

    Une Afrique par elle-même et pour elle-même

    Le rejet de l’influence française s’inscrit dans un contexte plus large de transformations profondes sur le continent. L’Afrique d’aujourd’hui, forte de sa jeunesse, regorge d’une énergie nouvelle portée par des aspirations panafricaines, souverainistes et progressistes. Ces jeunes, éduqués, connectés et souvent polyglottes, ne voient plus l’avenir de leur continent dans des relations héritées de la colonisation, mais dans un projet pensé par et pour les Africains.

    Cette révolution générationnelle s’accompagne d’un renouvellement des élites politiques et économiques. Une nouvelle classe dirigeante, consciente des défis globaux et des circonstances opportunes offertes par un monde multipolaire, émerge dans des pays comme le Ghana, la Tanzanie, le Sénégal et l’Afrique du Sud. Ces dirigeants prônent une Afrique autonome, affranchie de tutelles étrangères, et tournée vers des partenariats équilibrés.

    Ces élites rêvent d’une Afrique désormais actrice majeure de la scène internationale, investissant dans ses propres ressources humaines, naturelles et économiques. La renaissance de discours souverainistes, combinée à une mobilisation sociale sans précédent, traduit cette volonté de s’affranchir des relations asymétriques du passé.

    Au Sénégal, cette révolution générationnelle et citoyenne s’incarne dans le leadership du président Bassirou Diomaye Faye et du Premier ministre Ousmane Sonko. Sous la bannière de PASTEF, Ousmane Sonko a plaidé pour une rupture nette avec les mécanismes néocoloniaux, dénonçant l’héritage des accords militaires et le contrôle monétaire exercé par la France avec le franc CFA. Il a également mis en avant l’importance d’investir dans des partenariats continentaux et sud-sud pour renforcer l’autonomie de l’Afrique.

    La montée des alternatives : vers une Afrique multipolaire

    Depuis deux décennies, les États africains diversifient leurs alliances géopolitiques et économiques. La Russie, la Chine, la Turquie, le Brésil, l’Inde et les pays du Golfe jouent un rôle croissant, concurrençant les anciennes puissances coloniales. La Russie, par le biais de ses initiatives militaires, notamment avec le groupe Africa Corps ex Wagner, a renforcé son influence dans l’ancien pré carré français notamment en Centrafrique et au Mali, séduisant des régimes en quête d’appuis sécuritaires. En échange, Moscou obtient des concessions économiques, particulièrement dans les secteurs miniers.

    De son côté, la Chine mise sur le développement des infrastructures. Par l’initiative des « Nouvelles Routes de la Soie », elle finance des ports, routes, et centrales électriques, offrant des conditions souvent perçues comme moins contraignantes que celles des partenaires occidentaux. Ces investissements répondent à des besoins immédiats, même s’ils suscitent des inquiétudes.

    D’autres acteurs, comme la Turquie et les pays du Golfe, se positionnent également. La Turquie, avec ses investissements dans le commerce, la construction et l’éducation, renforce son rôle en Afrique. Les pays du Golfe, notamment le Qatar et les Émirats arabes unis, investissent dans l’agriculture et l’énergie, combinant diplomatie économique et soft Power religieux.

    Malgré ses promesses, cette diversification s’accompagne de défis. La coopération militaire russe est controversée, et les investissements chinois soulèvent des questions de transparence et d’endettement. Pourtant, ces alternatives offrent une chance de repenser les relations internationales sur des bases plus égalitaires.

    Une nouvelle étape s’ouvre pour l’Afrique, caractérisée par un rejet des anciennes relations inégales et l’affirmation d’une vision panafricaine et souveraine. Il ne s’agit pas seulement de rompre avec les vestiges du néocolonialisme, mais également de créer des formes inédites de coopération respectant l’autonomie des nations africaines. Les partenariats équilibrés, qui répondent véritablement aux besoins des populations, doivent devenir la norme. Le Sénégal, guidé par des figures comme Ousmane Sonko et Bassirou Diomaye Faye, incarne cette volonté de redéfinir les relations internationales en libérant le continent des mécanismes de domination et en s’inscrivant pleinement dans un monde multipolaire.

    Cependant, ce renouveau ne se réalisera pas sans relever des défis majeurs. Une mobilisation collective est nécessaire pour soutenir des projets inclusifs, où les ressources naturelles, humaines et culturelles du continent seront valorisées au bénéfice des Africains eux-mêmes. Cette quête de souveraineté doit également s’inscrire dans une vision globale de paix, faisant de l’Afrique un acteur clé dans la gestion des enjeux planétaires, qu’ils soient environnementaux, économiques ou sécuritaires.