Catégorie : Carnet

  • Connaissez-vous le syndrome de l’homme battu ?

    Connaissez-vous le syndrome de l’homme battu ?

    Une nuit de garde, un médecin reçoit un journaliste tabassé par la police.
    Entre douleur physique et fatigue morale, la salle de garde devient le miroir d’un pays blessé.
    Une nouvelle sur la frontière incertaine entre soigner et comprendre.

    C’était un week-end de garde.

    Le genre de week-end où le silence du couloir semble vouloir se prolonger, où le moindre cliquetis de brancard résonne comme une annonce de tempête. La garde du samedi commençait à dix heures, pour quarante-huit heures pleines. Autant dire qu’on dormait peu et qu’on espérait beaucoup.

    Ce samedi-là, pourtant, je pressentais une accalmie. Une intuition née de trois ans de service au centre de traumatologie et d’orthopédie. Trois ans à apprendre que la difficulté d’une garde ne tient pas au nombre de patients, mais à la qualité des ressources humaines et matérielles disponibles. Il suffit qu’un chirurgien soit injoignable, qu’un générateur tombe en panne ou qu’un anesthésiste-réanimateur manque à l’appel pour que la garde devienne un cauchemar.

    Nous avions la chance, dans cet hôpital, de ne presque jamais manquer de matériel — privilège rare dans le secteur public. Cette relative aisance tenait à un fait simple : l’hôpital appartenait à la Caisse de sécurité sociale, qui l’avait construit à l’origine pour les accidentés du travail. Une institution prudente, méthodique, qui tenait ses comptes comme on veille sur un équilibre vital. Les pionniers, ceux qui avaient participé à l’ouverture du centre six ans plus tôt, disaient pourtant que nous vivions la période des vaches maigres. Ils avaient connu l’euphorie des premières années du centre, lorsque tout semblait encore neuf, organisé, presque exemplaire.

    Ailleurs, dans les hôpitaux publics, la précarité s’était installée depuis longtemps. Depuis les ajustements structurels des années 1980, la santé publique portait la marque de ces réformes comptables : réduction du personnel, gel des recrutements, fermeture de services, autofinancement des structures. L’Initiative de Bamako, censée renforcer les soins de santé primaires, avait dans les faits transformé les patients en contributeurs, payant pour accéder à des soins que l’État ne finançait plus.

    Dans ce paysage heurté, notre hôpital faisait figure d’exception : un îlot d’ordre et de propreté, à la façade fraîchement repeinte, aux couloirs balayés chaque matin. Même sous restriction, il présentait meilleure allure que les hôpitaux publics du pays. Ce contraste, à lui seul, disait quelque chose du paradoxe sénégalais : un système de santé épuisé, mais où subsistaient encore des poches de dévouement et d’excellence, comme des braises sous la cendre.

    Mon binôme et moi savions gérer les urgences de l’appareil locomoteur, jusqu’aux fractures cervicales ou du col du fémur. Mais quand il s’agissait d’un traumatisme viscéral, les choses se compliquaient : notre hôpital n’avait pas de chirurgien spécialiste à plein temps. Il fallait alors appeler, négocier, improviser. Et dans ce métier, l’improvisation est un art dangereux.

    Je m’installai dans la salle de garde avec un vieux compagnon de route : La République de Platon. Je m’étais promis d’en lire quelques dialogues au cœur de la nuit, entre deux appels. Sur la table, à côté, mon manuel de traumatologie et celui d’urgences chirurgicales et médicales. Ces livres-là étaient la part réaliste de mes veilles, là où Platon offrait une échappée idéale.

    Le « staff » du lundi matin m’attendait, immuable. Du lundi au vendredi, chaque matin, à huit heures, le patron ouvrait la séance. Jamais une minute de retard en trois ans. Raconter la garde, c’était un art aussi : il fallait choisir les cas pertinents, les formuler avec précision, savoir où placer la gravité, où reconnaître l’échec, où souligner la réussite.

    Ce week-end-là, la ville vibrait d’un événement : un concert géant au stade DD. Toutes les grandes voix du pays et d’autres venues de France s’y étaient données rendez-vous. Je n’y pensais guère jusqu’à ce qu’un brancardier, les yeux écarquillés, entre aux urgences :

    — Un journaliste tabassé au stade !

    Il haletait encore, comme s’il venait de traverser la ville à pied. C’était un homme solide, un peu bourru, qui connaissait chaque recoin de l’hôpital. Quand il n’était pas occupé à transporter les blessés, il passait son temps à écouter la radio. Il avait toujours un petit transistor calé sur la bande FM, coincé dans la poche de sa blouse élimée. C’était l’époque de gloire des ondes : la bande FM venait de libérer les voix, et les premières radios privées grésillaient dans tout le pays, mêlant musique populaire, débats politiques et chroniques sociales. Les animateurs, exaltés par cette liberté nouvelle, parlaient avec une ferveur contagieuse — parfois plus vite que ne le permettait la respiration.

    Entre deux transferts de patients, le brancardier captait les nouvelles du monde. C’était par lui, souvent, que nous apprenions avant tout le monde les émeutes, les remaniements ministériels, les accidents, les arrestations, ou les matches de football interrompus par des heurts. Ce soir-là, c’est encore lui qui apporta la première rumeur : un journaliste passé à tabac par la police, au stade DD.

    Une heure plus tard, l’homme arriva effectivement, allongé sur un brancard que poussait le même brancardier, fier d’avoir eu raison avant l’heure.

    Pas de plaie, pas de fracture. Seulement des douleurs diffuses, une crispation du visage. Le groupe de presse auquel il appartenait avait dépêché patrons et collègues, nerveux et loquaces. Je fis les radios, prescrivis les antalgiques, notai quelques observations. Il n’y avait pas de gravité, mais la pression était telle que je décidai de le garder en observation. Par précaution — et, il faut le dire, par stratégie.

    Le dimanche, il demanda à sortir. L’hôpital, les visites, les commentaires le fatiguaient plus que la douleur. « Je veux juste rentrer chez moi », dit-il, la voix blanche. Je signai le bon de sortie en fin d’après-midi.

    Ce que j’ignorais, c’est que dehors, le pays s’enflammait. La radio de son groupe diffusait en boucle les témoignages, les dénonciations. Les chroniqueurs parlaient de « brutalité policière », de « climat d’impunité ». L’hôpital, par la force d’un fait divers, devenait un théâtre politique.

    Le lundi matin, au staff, je n’en parlai pas. Les fractures ouvertes, les défaillances d’organes, les polytraumatisés prenaient toute la place. Lui n’avait rien de tout cela. Et puis, je n’écoutais pas trop la radio. J’étais loin d’imaginer que ce patient, sorti la veille, était devenu un symbole national.

    Le mardi, le médecin-chef m’envoya le remplacer à la consultation des accidentés du travail. Une tâche ingrate, presque bureaucratique, mais essentielle. Il fallait décider : prolongation, arrêt, consolidation. Là, la médecine côtoyait la psychologie, le social, parfois le mensonge. Certains voulaient reprendre alors qu’ils n’étaient pas guéris, d’autres feignaient une douleur pour éviter le retour à l’usine. J’étais solidaire des travailleurs, mais je ne pouvais pas trahir la rigueur médicale. La Caisse de sécurité sociale surveillait nos décisions, et le moindre excès de bienveillance pouvait se retourner contre nous.

    La journée s’étirait, monotone, jusqu’à ce que je voie entrer un visage devenu familier. Le journaliste.

    Enveloppé d’une large écharpe et d’une couverture, il avait l’air d’un pèlerin revenu de loin. À ses côtés, un chef de service que j’estimais profondément : le Dr ND.
    C’était un homme d’une intelligence clinique rare, à la fois précise et intuitive, capable de poser un diagnostic avant même que le malade n’ouvre la bouche. Il avait cette élégance tranquille des praticiens formés dans les grands hôpitaux, mais restés proches du terrain. Entre nous, il existait une forme d’amitié respectueuse, faite de débats francs et d’estime mutuelle. Nous n’étions pas toujours d’accord, loin de là ; il lui arrivait de défendre une orthodoxie médicale que je trouvais trop prudente, et moi, sans doute, d’afficher une insolence que son expérience jugeait prématurée. Mais jamais ces désaccords n’avaient entamé la confiance qui nous liait.

    Ce soir-là, il entra d’un pas décidé, le visage fermé, les gestes mesurés.


    — Il faut l’hospitaliser, dit-il sans préambule.

    Je le regardai, incrédule. Il évita mon regard une fraction de seconde, comme pour signifier que la décision n’était pas discutable. Puis, d’une voix neutre, mais ferme, il ajouta :
    — Vous connaissez le syndrome de l’homme battu ?

    Il avait lancé cette phrase comme une évidence médicale, une sorte de parapluie scientifique jeté sur une situation embarrassante. Je compris aussitôt que ce n’était pas seulement une question de soins, mais aussi de circonstances. Il ne s’agissait plus du patient, mais de tout ce qu’il représentait : un journaliste agressé, un symbole, une affaire qui commençait déjà à prendre de l’ampleur au-dehors.

    Connaissant le Dr ND, je savais qu’il ne parlait jamais sans raison. Derrière son ton clinique, il y avait une intuition politique. Il avait senti, avant moi, que cette hospitalisation allait dépasser le strict cadre médical. Et s’il tenait tant à la formaliser, c’est peut-être qu’il voulait protéger à la fois le patient, l’hôpital et, d’une certaine manière, moi-même.

    Une fois le Dr ND reparti, le silence revint dense et presque pesant. Le journaliste et moi nous retrouvâmes face à face, dans la petite salle d’admission où la lumière blafarde des néons donnait à tout un air d’irréalité.

    Il me regardait avec une lassitude que je connaissais bien — celle des corps fatigués de se justifier.

    — Docteur, murmura-t-il, je n’en peux plus.

    Sa voix était calme, presque éteinte. Il ajouta après un silence :

    — Je suis acculé. Tout ce que je veux, c’est qu’on me laisse tranquille.

    Il avait ce ton des hommes pris dans des histoires qui les dépassent, comme si la violence du dehors s’était insinuée jusque dans sa respiration. Il ne parlait pas tant de douleur physique que d’usure morale. Ses mots tombaient comme des cailloux dans l’eau, sans éclaboussure.

    Je commençai à remplir la fiche d’hospitalisation. Les gestes, désormais, étaient automatiques. À un moment, je lui demandai d’ôter sa couverture pour l’examiner.

    Sous le tissu épais, son torse luisait d’une fine pellicule huileuse. Il était enduit d’une mixture végétale, parfumée et visqueuse, mêlée de feuilles vertes collées à même la peau. Une odeur douce, presque sucrée, s’en dégageait — quelque chose entre la terre mouillée et l’écorce chauffée au soleil.

    Je compris que depuis dimanche d’autres mains s’étaient occupées de lui. Des mains qui ne cherchaient pas à diagnostiquer, mais à apaiser.

    Des mains de mères, de guérisseurs, de voisins peut-être. Une médecine parallèle, discrète et obstinée, qui ne demandait pas de preuve pour croire à l’efficacité d’un soin.

    Je n’en fis pas mention dans le dossier d’observation.

    L’hôpital, avec ses protocoles, aurait traité cela comme une curiosité ou une incongruité. Moi, j’y voyais un autre langage du corps — une manière de dire ce que nos mots médicaux taisent : la peur, l’humiliation, la honte d’avoir été battu.

    Il n’avait pas besoin d’un diagnostic, mais d’un abri.

    Et je compris, ce soir-là, que la maladie, au-delà du biologique, est aussi une construction sociale : une mise en récit du corps blessé par la société.

    Pendant que je signais la fiche d’hospitalisation, il replia soigneusement sa couverture sur ses genoux, comme pour refermer une page qu’on avait trop lue. Dehors, j’entendais le pas lent du Dr ND dans le couloir. Le service reprenait son souffle.

    Épilogue

    Les jours suivants, l’affaire prit des dimensions que je n’avais pas anticipées.

    Dans les couloirs de l’hôpital, les rumeurs circulaient plus vite que les patients. Le journaliste était devenu un nom, une cause, un sujet d’indignation. Les journaux de son groupe en faisaient leur une, les radios s’enflammaient, les chroniqueurs parlaient d’État policier, de violence institutionnelle. Et moi, je continuais mes gardes, suturant les plaies, faisant des parages, réduisant des luxations, réparant des os, réévaluant des douleurs, tout en entendant, dans un coin de ma conscience, la résonance de son histoire.

    Il n’était plus un patient : il était devenu une métaphore.

    Je repensais à cette mixture végétale sur son torse, à ce geste simple et silencieux de ceux qui l’avaient soigné après sa première hospitalisation. C’était, au fond, une manière de dire : nous ne pouvons pas réparer le monde, mais nous pouvons encore panser la chair. Cette tendresse populaire, empirique et discrète, valait parfois plus que nos protocoles, nos abréviations savantes, nos réunions de staff.

    Quelques jours plus tard, je croisai le Dr ND à la cafétéria. Il lisait un journal plié sur l’affaire. Sans lever les yeux, il dit simplement :

    — On soigne les corps, mais c’est la société qui rend malade.

    Cette phrase, sortie de sa bouche, m’accompagna longtemps.

    Je compris alors que notre métier n’était pas seulement de rétablir des fonctions vitales, mais d’intervenir dans un monde fracturé, où le soin devient un acte de résistance silencieuse. Dans ce pays, la douleur du citoyen n’est jamais tout à fait individuelle : elle porte les stigmates d’une société qui, parfois, bat les siens avant de les plaindre.

    Ce soir-là, en quittant le service, je croisai le brancardier adossé à un mur, son transistor à la main. Les ondes FM diffusaient encore des débats enfiévrés sur « l’affaire du stade ». Le vacarme des mots me parut lointain, presque étranger. J’eus alors cette pensée : dans ce pays, guérir, c’est d’abord apprendre à tenir debout dans le tumulte.

  • Des cris dans une nuit d’harmattan

    Des cris dans une nuit d’harmattan

    Un cri strident perça la nuit de mars. L’air était sec, chargé de poussière, et la pleine lune jetait une lueur blafarde sur le quartier endormi. « Aidez-moi, il va me tuer ! » Puis, plus désespéré encore : « Il est en train de me tuer ! »

    La voix venait de la maison des P., cet immeuble que le Francenabé[1] avait loué à un groupe de travailleuses du sexe. Abitan, qui vivait à une cinquantaine de mètres, avait entendu. Il aurait pu accourir. Mais il n’en fit rien. Chaque jour, dans ses prières, il maudissait ce propriétaire qui avait osé souiller le voisinage avec ces âmes perdues. Il le soupçonnait même d’avoir sciemment choisi ces locataires pour l’irriter. À son dernier séjour à Dakar, il lui avait pourtant proposé un autre preneur, prêt à payer neuf mois de loyer d’avance. Mais cet excrément de Chirac, comme il l’appelait avec mépris, avait refusé, arguant qu’un bail ne se rompait pas sans préavis. Comme si la vie de ces femmes comptait !

    Il avait entendu le cri, cette clameur d’agonie, ce mélange d’horreur et d’ultime résistance. Il savait qu’elles étaient vouées à périr en enfer, tôt ou tard. Alors, à quoi bon ? Que cette femme rejoigne le purgatoire dès maintenant ne changerait rien à sa destinée. Il haussa les épaules, rouvrit son livre saint et replongea dans sa lecture.

    **

    Comme chaque lundi matin, peu avant huit heures, le docteur MBS recevait dans son bureau son collègue et ami, le docteur MOGSY. D’ordinaire, leurs discussions portaient sur le fonctionnement du service et, ces derniers temps, sur les démarches administratives imposées par le CAMES pour l’agrégation. Mais ce jour-là, la conversation prit une autre tournure.

    Docteur MOGSY se plaignait de sa première épouse, devenue rétive depuis qu’il avait pris une seconde femme, bien plus jeune. Elle ne participait plus aux dépenses de la maison, refusant même d’acheter du sel en son absence. La dernière fois, une ampoule avait grillé. Au lieu de la remplacer, elle avait préféré attendre son retour, jugeant l’obscurité dangereuse pour le cuisinier.

    MBS, amusé, s’apprêtait à pouffer de rire en avalant une gorgée de café. Mais son regard s’arrêta net sur la manchette du journal posé devant lui. Un fait divers sordide. Un frisson le parcourut. Il ne dit rien.

    Une fois seul, il se plongea dans l’article. Chaque ligne lui confirmait son pressentiment. Il connaissait cette histoire. Il connaissait le meurtrier présumé. Un patient, hospitalisé quelques semaines plus tôt, qui lui avait paru instable. Une dépression masquée, dissimulant une névrose obsessionnelle. Un homme rongé par l’angoisse d’être jugé indigne devant DIEU. Il avait aussi soupçonné un trouble F65.5 du DSM-IV, mais il n’avait pas eu le temps de le prendre en charge. Faute de créneau. Faute de personnel qualifié. Son interne formée à la psychothérapie analytique avait quitté le pays, comme tant d’autres, fuyant un système de santé exsangue. Et pendant ce temps, en France, des politiciens vomissaient leurs discours sur les méfaits de l’immigration, oubliant que leur propre système profitait de cette fuite des cerveaux.

    Cette nuit-là, MBS relut l’article encore et encore. Chaque détail le ramenait à son patient. Il ne dormit que quelques heures, mais au matin, il prit une décision : il irait voir la police.

    **

    Cela faisait plusieurs jours que Phalal avait fui Dakar. Il était parti précipitamment, sans comprendre lui-même ce qui s’était passé. D’ordinaire, après avoir vu Toufa, il sombrait dans une prostration silencieuse. Mais cette fois, quelque chose avait changé. Quelque chose avait basculé en lui.

    Toufa savait le faire parler, le faire exister autrement. Elle était devenue une habitude, un refuge. Il lui versait des sommes généreuses pour ces moments de libération. Chaque dernier vendredi du mois, il allait la retrouver, comme un pénitent cherchant l’absolution. Avant de la rejoindre, il suivait un rituel précis : un cocktail de médicaments, des bouffées d’« herbe des songes », quelques verres au bar Le Téméraire.

    Mais cette nuit-là, après l’extase, la culpabilité habituelle n’était pas venue. À la place, une rage froide, insensée. Dans son regard Toufa avait vu une colère qu’elle ne connaissait pas et comprit que ses minutes étaient comptées. Les yeux de Phalan étaient injectés de sang, sa respiration était devenue haletante. Et il avait frappé. Encore et encore.

    Le rapport de l’inspecteur de police était sans appel : « En trente-cinq ans de carrière, je n’ai jamais vu une scène de crime pareille. »

    Phalal s’était réfugié dans une communauté religieuse, loin dans le pays profond. Le guide qui l’avait accueilli percevait en lui un trouble, une menace latente.

    **

    Le docteur MBS fut reçu par le commissaire chargé de l’enquête. Il exposa ses soupçons. Il n’avait aucune preuve tangible, mais il savait. Le commissaire le prit au sérieux. Ils retrouvèrent sans peine le domicile de Phalal. Son père, inquiet, leur fit une simple déclaration : « Il fuit quelque chose. S’il est encore au Sénégal, vous le retrouverez dans la communauté de ceux qui marchent pieds nus. »

    Les policiers suivirent la piste. Lorsqu’ils arrivèrent, Phalal ne chercha pas à fuir. Il s’avança vers eux et, d’une voix éteinte, déclara :

    — Je suis à vous. C’est moi que vous cherchez. Je suis le meurtrier de Toufa. »


    [1] « Francenabé » est une expression désuète désignant les Sénégalais émigrés en France.

  • L’enfant du dispensaire —Une histoire poignante d’espoir et de résilience

    L’enfant du dispensaire —Une histoire poignante d’espoir et de résilience

    Nous sommes à la fin des années 1990. Dakar bruisse des espoirs et des craintes du millénaire qui approche. Les conversations oscillent entre la peur du fameux bug de l’an 2000, cette catastrophe informatique annoncée qui pourrait paralyser le monde entier, et les voix des grandes stations de radio internationales qui, sur les ondes FM, projettent les discours d’une mondialisation qui s’accélère.

    Dans ce tumulte, un autre sujet capte l’attention : Cheikh Sharifou, cet enfant prodige venu de Tanzanie, vénéré comme un être exceptionnel. On raconte qu’il a prononcé le nom de Dieu dès sa naissance et qu’il a mémorisé le Coran à l’âge de quatre mois. Partout où il passe, les foules se pressent pour l’apercevoir. À Dakar, il a été reçu comme un prince, dans un stade rempli de milliers de fidèles en quête de miracles et de bénédictions.

    Mais dans mon dispensaire de quartier, le temps s’écoule différemment, rythmé par la douleur, l’espoir et l’inlassable combat pour soigner les maux avec peu. Ici, les grandes questions du monde paraissent lointaines, remplacées par des préoccupations plus immédiates : comment soulager la souffrance, comment redonner un souffle d’espoir à ceux que l’histoire a oublié ?

    La rencontre avec K.

    J’avais fait le choix de ce dispensaire, d’abandonner les hôpitaux. Ici, je me sentais utile. La responsable du centre m’observait toujours avec une pointe d’étonnement : un jeune médecin qui écoutait, qui persistait à vouloir comprendre, à vouloir aider au-delà des moyens disponibles.

    Ce soir-là, la consultation tirait à sa fin. J’avais enchaîné les patients, traité des fièvres, diagnostiqué des bronchites, tenté d’expliquer l’inexplicable à des parents inquiets. La dernière patiente entra. Grande, belle, teint d’une intensité ébène, dents bien alignées et blanches. Une prestance naturelle. Elle portait un enfant caché sous un pagne. Elle s’installa et, avec une douceur infinie, déposa son fils sur la table d’examen.

    K. avait sept ans. Son périmètre crânien était trop grand, son regard fuyant, sa bouche entrouverte comme dans un éternel étonnement. Il ne parlait presque pas. Sa mère espérait qu’une opération à 750 000 francs CFA pourrait changer son destin. Hydrocéphalie. Macrocéphalie. Des termes cliniques qui, dans la réalité, signifiaient un avenir compromis, un combat que la mère menait seule contre l’injustice biologique.

    Je l’écoutai. Son amour était une mer sans rivage. Son espoir, inébranlable. Elle voulait que je l’aide. Que je trouve cet argent. Que je réalise un miracle.

    Je promis. Sans trop savoir comment.

    L’ombre des inégalités

    Nous recevions des bénévoles qui étaient occupées à différentes tâches, sans qu’elles soient bien évidemment des professionnelles de la santé. On les impliquait en leur confiant diverses missions : remplir le registre de consultation, prendre la taille ou le poids des enfants, le tout sous le contrôle du personnel paramédical. Ce jour-là, en plus de l’assistante habituelle, j’avais une bénévole particulière : l’épouse du directeur général de la filiale sénégalaise d’une grande banque européenne. Son rôle était simple, mais essentiel : rassurer les enfants pris de peur avant leur consultation.

    Après un échange entre deux patients, je lui parlai du cas de K., de sa mère, de l’opération nécessaire. Elle m’écouta attentivement, hocha la tête, puis me dit qu’elle en discuterait avec son mari. L’espoir était mince, mais réel. Quelques jours plus tard, elle appela la responsable du dispensaire : ma demande était en bonne voie.

    Je fus alors invité au grand hôtel du Plateau, pour assister à la réunion hebdomadaire du club philanthropique X. C’était un mardi, après 18 heures. La réunion devait commencer à 19 heures. Vingt minutes avant, j’étais déjà dans le hall, vêtu d’un pantalon de toile et d’une chemise bleu ciel soigneusement rentré. « Braillé », comme on dit ici.

    On me fit entrer dans la salle de réunion. Un serveur ne tarda pas à venir me voir : — que souhaitez-vous boire, monsieur ? — Un thé à la menthe, répondis-je, presque par réflexe.

    Autour de moi, les discussions allaient bon train. On parlait d’initiatives humanitaires, de financement de projets sociaux, mais aussi de marchés, d’investissements, d’opportunités d’affaires. Un mélange étrange où l’altruisme se frayait un chemin entre les intérêts personnels.

    Quand vint mon tour, je parlai de K., de sa mère, de l’urgence de son opération. Des regards échangés, des hochements de tête, quelques questions précises. Enfin, une réponse. « Nous allons couvrir les frais. »

    Le financement fut bouclé. K. fut opéré.

    Une victoire incomplète

    Succès relatif. Le miracle attendu n’eut pas lieu. Chirurgicalement, l’intervention était une réussite. Une dérivation péritonéale était posée, permettant un meilleur pronostic vital. Mais K. resta K. Il ne parlait toujours pas. Son retard intellectuel persistait.

    Les semaines passèrent. La mère de K. venait de moins en moins. Puis elle disparut.

    Un an plus tard, je la revis. Elle entra dans mon bureau, droite, fière, mais avec dans le regard une ombre tenace. Dans son dos, un bébé bien porté, gigotant avec l’insouciance des premiers mois.

    Elle me le présenta. « Il va bien, docteur ? »

    Je le pesai, examinai ses réflexes, scrutai son carnet de vaccination. Tout était en ordre.

    « Oui, madame. Il est en pleine forme. »

    Elle sourit. Puis pleura.

    Je compris. Ce n’était pas une consultation. C’était une confession muette. Elle vivait avec culpabilité la situation de K. comme si c’était une faute, un châtiment. Comme si le destin, cette fois, avait voulu se racheter.

    « Ce n’était pas de votre faute », lui dis-je doucement.

    Elle hocha la tête, mais je savais qu’il lui faudrait des années pour se pardonner un « crime » qu’elle n’avait jamais commis.

    Je repensai à cette alliance silencieuse que nous avions scellée. Nous n’avions pas gagné, mais nous avions combattu. La médecine, parfois, était un art de la défaite noble. De ces batailles menées contre l’inéluctable, il ne restait souvent que l’empreinte d’une lutte sincère. Cette nuit-là, alors que je rangeais mon bureau, je sentis en moi une fatigue lourde, mais un infime soulagement. J’avais fait ce qui devait être fait.