Catégorie : Santé

  • CHU de Fann : service public ou citadelle privée ?

    CHU de Fann : service public ou citadelle privée ?

    Entre le Pr Moussa Seydi, figure éminente de la lutte contre la COVID-19, et Mme Paulette Rita Badiane, en quête de vérité après un deuil, la confiance s’est brisée sur l’autel d’un procès aux allures de citadelle assiégée.

    L’affaire opposant le service du Pr Moussa Seydi à Mme Paulette Rita Badiane dépasse le simple litige. Ce procès, né d’accusations d’erreur médicale après un deuil, cristallise la rupture de confiance entre le citoyen et le « sanctuaire » médical.

    Un procès qui interroge la procédure et les acteurs

    On peut légitimement se demander comment ce dossier a pu atterrir devant une cour. Entre l’émotion d’une famille endeuillée et l’absence de preuves matérielles d’une intention malveillante, le parquet aurait pu classer l’affaire sans suite. Si le procès a lieu, c’est par la voie de la citation directe : une manœuvre qui permet de forcer le débat judiciaire en contournant le filtre du procureur. La réponse juridique est pourtant tranchée : si les critiques visent le service, c’est au CHU de Fann, en tant qu’institution, d’agir. Confondre l’honneur d’un praticien avec la gestion d’un service public est un précédent préoccupant. Sans mandat de l’établissement, l’action du chef de service en son nom propre risque l’irrecevabilité. Transformer ainsi une structure d’État en « citadelle privée » ne fait qu’alimenter l’opacité et le sentiment d’injustice des citoyens.

    Vérité médicale, émotion publique et réparation

    La vérité scientifique ne se décrète ni dans l’émotion des réseaux sociaux ni par le poids d’une plainte. Elle exige une expertise rigoureuse. Mais attention : l’exigence de preuve ne doit pas servir de bouclier à l’impunité corporatiste. Le droit doit protéger la réputation des soignants sans museler le cri légitime des familles. Réclamer 300 millions de FCFA à une citoyenne dans un système de santé en quête de moyens ressemble moins à une réparation qu’à une stratégie de dissuasion massive. La justice ne doit pas devenir un instrument d’intimidation contre la parole citoyenne.

    L’urgence d’une médiation hospitalière indépendante

    Plutôt que de judiciariser la douleur, le Sénégal doit créer de véritables instances de médiation hospitalière indépendantes. La transparence et la protection des soignants ne sont pas contradictoires ; elles sont les deux faces d’une démocratie sanitaire apaisée. Le verdict de ce procès dira si nous choisissons le conflit permanent ou la refondation éthique du lien soignant-soigné.

  • La souveraineté sanitaire à l’épreuve du chaos pharmaceutique mondial

    La souveraineté sanitaire à l’épreuve du chaos pharmaceutique mondial

    Alors que les États-Unis déconstruisent l’ordre pharmaceutique qu’ils ont imposé, l’Afrique fait face à un moment de vérité : subir un système en décomposition ou reprendre la main sur les médicaments essentiels et les besoins réels des peuples.

    Au moment où l’ordre pharmaceutique mondial se fissure sous le poids de ses propres contradictions, la question du médicament devient un enjeu central de souveraineté. La visite d’une usine pharmaceutique à Pout, en présence du Premier ministre sénégalais Ousmane Sonko, lors du séjour officiel du Premier ministre mauritanien, n’est pas un détail protocolaire : elle révèle un déplacement politique majeur. Tandis que les États-Unis remettent en cause les règles qu’ils ont imposées pour préserver les profits de leurs firmes, l’Afrique se trouve face à un choix décisif. Soit continuer à subir un système en décomposition, soit reprendre la main sur les médicaments essentiels et les besoins réels des populations.

    La souveraineté vue depuis le comptoir de la pharmacie

    Au Sénégal, la crise pharmaceutique mondiale n’est pas une abstraction géopolitique. Elle se lit dans les ruptures de stock, dans ces ordonnances partiellement honorées, dans l’angoisse banale, mais persistante des familles qui découvrent que le médicament prescrit n’est « pas disponible pour le moment ». Derrière cette formule anodine se cache une réalité brutale : notre système de santé reste suspendu aux arbitrages de marchés lointains, indifférents à nos urgences vitales.

    C’est là que commence réellement la question de la souveraineté sanitaire. Non pas dans les sommets internationaux ou les communiqués technocratiques, mais au chevet du patient. Être souverain, en matière de santé, ce n’est pas proclamer une autonomie abstraite ; c’est garantir l’accès continu aux médicaments essentiels comme un droit politique fondamental.

    Quand le centre se fracture : la mondialisation sans gouvernance sanitaire

    Ce que les États-Unis remettent aujourd’hui en cause, ce n’est pas l’injustice de l’ordre pharmaceutique mondial, mais sa rentabilité future. L’hypocrisie est totale. Après avoir imposé au monde, au nom du libre-échange, un régime de brevets renforcé — notamment depuis l’accord TRIPS de 1994[1] —, Washington feint de découvrir que ce système produit des prix exorbitants et une innovation appauvrie. Mais la solution avancée n’est jamais de réguler les firmes, encore moins de remettre en cause la logique actionnariale qui assèche la recherche utile. Elle consiste à déplacer la facture vers l’extérieur.

    Pour l’Afrique, le danger est clair : devenir la variable d’ajustement d’un capitalisme pharmaceutique arrivé à saturation, qui cherche de nouveaux terrains de rentabilité au moment même où nos besoins sanitaires fondamentaux restent insatisfaits. La pression à la hausse des prix, la raréfaction de certaines molécules essentielles, la priorisation de traitements ultra-coûteux destinés à des marchés solvables dessinent un paysage inquiétant : celui d’une mondialisation sans gouvernance sanitaire, où la santé cesse d’être un bien commun pour redevenir un privilège marchand.

    Penser la souveraineté depuis l’histoire longue : la leçon de Plagues and Peoples

    Dans Plagues and Peoples[2], William H. McNeill (1917–2016) montre que les maladies suivent les routes du commerce, des empires et, aujourd’hui, des marchés mondialisés. L’histoire longue révèle ainsi que toute mondialisation est aussi biologique, et que chaque phase d’intégration accrue du monde s’est accompagnée de chocs sanitaires. Mais, loin de toute fatalité, McNeill insiste sur un point décisif : la maladie ne devient catastrophe que lorsque les sociétés sont structurellement vulnérables, dépendantes et politiquement désarmées.

    Pour l’Afrique, cette lecture est essentielle. Nos fragilités sanitaires actuelles ne relèvent ni d’une fatalité géographique ni d’une incapacité culturelle, mais d’une histoire faite de dépossession, de dépendance pharmaceutique et de politiques de santé pensées ailleurs, pour d’autres priorités.

    Partir des besoins réels sans se couper du monde

    C’est ici que la question des médicaments essentiels[3] retrouve toute sa centralité. Parler de souveraineté sanitaire aujourd’hui ne peut se réduire à l’invocation incantatoire de la production locale ou à la course symbolique aux vaccins de dernière génération. Il s’agit d’un choix politique beaucoup plus exigeant : identifier, produire et sécuriser l’accès aux médicaments qui répondent aux besoins réels des populations — maladies infectieuses persistantes, santé maternelle et infantile, pathologies chroniques liées aux transformations sociales.

    Partir des besoins réels ne signifie pas se couper du monde. L’histoire montre au contraire qu’aucune société ne s’est protégée durablement par l’isolement. La souveraineté sanitaire n’est ni l’autarcie ni la soumission, mais une ligne de crête exigeante entre ouverture et maîtrise, entre circulation des savoirs et contrôle politique des priorités. Elle suppose des États capables de choisir, de réguler et de coopérer — notamment à l’échelle régionale africaine — et d’affirmer que certains biens doivent rester hors marché parce qu’ils engagent directement la vie des peuples.


    [1] Accord TRIPS (1994) : Accord sur les aspects des droits de propriété intellectuelle qui touchent au commerce (Trade-Related Aspects of Intellectual Property Rights), adopté en 1994 dans le cadre de l’Organisation mondiale du commerce (OMC). Il impose des standards élevés et harmonisés de protection des brevets, notamment pharmaceutiques, limitant la production de médicaments génériques et renforçant la dépendance des pays du Sud aux firmes multinationales.

    [2] McNeill, W. (2010). Plagues and peoples. Anchor.

    [3] Médicaments essentiels : Terme défini par l’Organisation mondiale de la santé (OMS) pour désigner les médicaments répondant aux besoins prioritaires de santé, devant être disponibles en permanence, de qualité garantie et à un coût abordable. La Liste modèle des médicaments essentiels de l’OMS sert de référence aux politiques nationales du médicament.

  • Soigner le monde : pourquoi Frantz Fanon nous parle encore de santé, de liberté et de pouvoir

    Soigner le monde : pourquoi Frantz Fanon nous parle encore de santé, de liberté et de pouvoir

    Cet article est issu de ma communication présentée au colloque international « L’espérance africaine de Fanon » marquant le centenaire de Frantz Fanon (Dakar, 17–20 décembre 2025). Il en reprend les principaux arguments.

    On a trop souvent enfermé Frantz Fanon dans une caricature : celle du penseur de la violence révolutionnaire, convoqué à chaque crise politique comme une figure radicale, presque dangereuse. Cette lecture partielle occulte pourtant l’essentiel. Fanon fut d’abord psychiatre. Et c’est à partir de la clinique, du soin et de l’écoute des corps blessés qu’il a construit sa critique du colonialisme.

    Relire Fanon aujourd’hui, ce n’est donc pas un exercice de mémoire. C’est une nécessité politique et sanitaire dans un monde où les inégalités de santé explosent, où les corps africains restent surexposés à la maladie, et où la « santé mondiale » prétend soigner sans jamais vraiment libérer.

    Quand le colonialisme rend malade

    Dès ses premiers textes, Fanon fait un constat implacable : la maladie mentale du colonisé n’est pas une déficience individuelle. Elle est le produit d’un monde violent, structuré par le racisme, l’humiliation et la négation de la dignité.

    Dans Le syndrome nord-africain (1952), il montre comment la médecine coloniale refuse de croire la douleur du patient colonisé. Ses plaintes sont soupçonnées, ses symptômes minimisés, son corps réduit à un objet de contrôle. La clinique devient un lieu de domination.

    Les travaux de l’historienne Delphine Peiretti-Courtis confirment et prolongent cette intuition. Elle montre comment la médecine occidentale a fabriqué, sur le long terme, un regard hiérarchisant sur les corps noirs : anatomie comparée, pathologie tropicale, psychiatrie coloniale… autant de savoirs qui ont transformé des rapports sociaux de domination en prétendues différences biologiques.

    Autrement dit, la médecine coloniale n’a pas seulement mal soigné. Elle a produit l’inégalité en la naturalisant.

    Blida-Joinville : soigner, c’est déjà résister

    Lorsque Fanon arrive à l’hôpital psychiatrique de Blida-Joinville, en Algérie, il comprend immédiatement que l’institution reproduit l’ordre colonial : autorité brutale, silence imposé, hiérarchie raciale entre soignants et soignés.

    Il décide de rompre avec cette logique. Il ouvre les portes. Il instaure la parole collective. Il introduit la sociothérapie, les activités culturelles, le dialogue.

    Ce geste est profondément politique. Fanon refuse une psychiatrie qui viserait à « adapter » le malade à un monde injuste. Pour lui, désaliéner, ce n’est pas normaliser. C’est libérer.

    Les Écrits sur l’aliénation et la liberté : Fanon clinicien de la dignité

    La publication des Écrits sur l’aliénation et la liberté (2015, 2018) a profondément renouvelé notre compréhension de Fanon. On y découvre un clinicien rigoureux, attentif aux dimensions sociales, culturelles et institutionnelles de la souffrance psychique.

    Fanon y affirme une idée radicale : la maladie mentale du colonisé est une réponse humaine à une situation inhumaine.

    Contre la psychiatrie coloniale de l’école d’Alger, qui pathologisait les comportements indigènes en les attribuant à une supposée immaturité raciale, Fanon renverse la perspective. Le symptôme n’est pas un défaut individuel ; il est le signe d’un conflit entre un sujet et un monde qui le nie.

    C’est ici que la liberté devient centrale. Chez Fanon, elle n’est pas un idéal abstrait. Elle est une condition thérapeutique. Sans possibilité d’agir sur le monde, sans reconnaissance de la dignité et de la parole, il n’y a pas de guérison durable. Soigner, c’est rendre possible l’émancipation.

    De la médecine coloniale à la « Global Health »

    Pourquoi Fanon nous parle-t-il encore aujourd’hui ? Parce que la médecine coloniale n’a pas disparu : elle s’est reconfigurée.

    La « Global Health » se présente comme universelle, neutre et technique. Pourtant, ses mécanismes reproduisent souvent des logiques anciennes : priorités sanitaires définies depuis le Nord, indicateurs standardisés, marginalisation des savoirs locaux, dépendance financière.

    Des dispositifs comme Gavi, le Fonds mondial, ou les grandes fondations philanthropiques issues des fortunes de milliardaires — au premier rang desquelles la Fondation Bill Gates — ont certes permis de sauver des vies. Mais ils ont aussi transformé la santé en un champ de gestion technocratique, dominé par des agendas extérieurs et peu soumis au débat démocratique.

    Comme l’a montré Didier Fassin, la « raison humanitaire » soigne sans émanciper. Elle administre la souffrance sans interroger les structures économiques, politiques et géopolitiques qui la produisent. La maladie devient un problème à gérer, non une injustice à combattre.

    C’est exactement ce que Fanon refusait.

    Soigner le monde, vraiment

    Fanon nous oblige à poser une question simple et dérangeante : regarde, qui diagnostique, qui décide — et au nom de qui ?

    Il nous rappelle qu’il n’y a pas de santé sans justice.

    Pas de guérison sans liberté.

    Pas de soin véritable sans transformation des rapports de pouvoir.

    Soigner le monde, aujourd’hui, ce n’est pas multiplier les programmes ou les indicateurs.

    C’est désaliéner le regard médical, redonner aux peuples la maîtrise de leur santé, et faire du soin un acte de dignité et de souveraineté.

    Fanon n’est pas un penseur du passé.

    Il reste le clinicien d’un monde qui n’a pas encore guéri.

  • Notre santé dans l’assiette

    Notre santé dans l’assiette

    Ce que nous mangeons chaque jour n’est pas anodin : c’est le premier médicament ou le premier poison. Derrière les rayons colorés et les slogans de modernité, une vague d’aliments industriels gagne du terrain en Afrique. Faciles, bon marché en apparence, mais riches en additifs et pauvres en nutriments, ils menacent nos corps autant que notre souveraineté. L’exemple américain montre où mène cette dépendance : explosion de l’obésité, du diabète et des maladies cardiovasculaires. Allons-nous ouvrir grand nos marchés à cette bombe sanitaire, ou choisir de valoriser nos produits locaux, plus sains et plus durables ?

    Scènes du quotidien


    Dans les rues de Dakar, d’Abidjan, Lagos, Nairobi, ou de Johannesburg, la scène est devenue familière : des enfants partent à l’école un paquet de biscuits sucrés à la main, des travailleurs cassent la croûte avec des nouilles instantanées avalées en vitesse, et des familles entières s’installent le soir devant des boissons gazeuses bon marché. Ces produits emballés, aux couleurs vives et aux prix attractifs, s’imposent peu à peu dans nos habitudes alimentaires. Mais derrière leur côté pratique se cache une réalité inquiétante : ils appartiennent à la catégorie des aliments ultra-transformés.

    Qu’appelle-t-on aliments ultra-transformés ?

    Les chercheurs utilisent la classification NOVA pour mettre les aliments dans quatre catégories, de l’aliment brut à l’ultra transformé. Les aliments ultra-transformés (AUT) vont bien au-delà d’une simple transformation (cuisson, congélation, fermentation) : ils contiennent des ingrédients « sans usage culinaire domestique » comme les arômes artificiels, émulsifiants, colorants, édulcorants ou amidons modifiés. Leur texture et leur goût sont conçus pour séduire et prolonger la conservation, mais au prix d’une rupture avec la nature même de l’aliment. Sodas, plats prêts à réchauffer, snacks industriels, viandes reconstituées, céréales sucrées : ce sont les nouveaux envahisseurs de nos assiettes.

    Une menace documentée pour la santé

    Dans un avis scientifique publié par l’American Heart Association et analysé dans JAMA Medical News (Anderer, 2025), les chercheurs tirent la sonnette d’alarme : aux États-Unis, plus de 55 % des calories consommées proviennent des AUT, et ce chiffre grimpe à 62 % chez les jeunes. Résultat : augmentation significative des maladies cardiovasculaires, de l’obésité et de la mortalité toutes causes confondues[1].

    Le problème ne réside pas seulement dans la teneur en sucre, sel ou graisses saturées. La transformation industrielle elle-même — qui détruit la structure naturelle des aliments — provoque une digestion trop rapide, des pics de glucose et d’insuline, une sensation de faim accrue. Certains additifs modifient le microbiote[2] intestinal et favorisent l’inflammation chronique. À long terme, c’est tout l’équilibre métabolique qui est compromis.

     Les enjeux pour l’Afrique : nutrition et souveraineté

    Pourquoi ce constat venu des États-Unis doit-il alerter l’Afrique ? Parce que nos marchés sont devenus la cible privilégiée des multinationales agroalimentaires. Elles vendent l’ultra-transformé comme modernité, accessibilité et convivialité, alors qu’il prépare en réalité une crise sanitaire majeure. Si nous laissons s’installer sans régulation l’invasion de ces produits, nous aurons demain les mêmes maladies que le Nord, avec des systèmes de santé beaucoup moins capables d’y faire face.

    La résistance passe par la souveraineté alimentaire. Préserver nos traditions culinaires, valoriser le mil, le fonio, le manioc, les légumes à feuilles, les fruits tropicaux, ce n’est pas de la nostalgie : c’est de la stratégie[3]. Produire et consommer local, soutenir nos paysans et nos industries agroalimentaires régionales, c’est investir dans une alimentation saine et durable. C’est aussi affirmer que nos assiettes ne doivent pas être dictées par les intérêts financiers des autres.


    L’exemple américain est un avertissement : la dépendance aux aliments ultra-transformés fabrique des sociétés malades. L’Afrique a le choix. Ouvrir ses marchés à cette vague industrielle, ou protéger sa santé et son avenir en misant sur une alimentation enracinée dans ses terroirs. Car au fond, c’est une évidence trop souvent oubliée : notre santé est dans notre assiette.


    [1] Debras, C., Srour, B., Chazelas, E., Julia, C., Kesse-Guyot, E., Allès, B., … & Touvier, M. (2022). Aliments ultra-transformés, maladies chroniques, et mortalité : résultats de la cohorte prospective NutriNet-Santé. Cahiers de Nutrition et de Diététique, 57 (3), 222-234.

    [2] Un microbiote est l’ensemble des micro-organismes – bactéries, virus, parasites et champignons non pathogènes, dits commensaux – qui vivent dans un environnement spécifique

    [3] Crenn, C., Gobatto, I., Ndiaye, A., Tibère, L., Seye, M., & Ka, A. (2023). Alimentation, environnement et santé : l’Afrique au cœur des changements globaux contemporains. Introduction. Anthropology of food, (17).

  • Le sommeil : gardien de notre santé

    Le sommeil : gardien de notre santé

    Nous passons près d’un tiers de notre vie à dormir, et pourtant le sommeil reste l’un des grands oubliés de la santé publique. Le sommeil n’est pas une simple pause : c’est une fonction biologique essentielle, comparable à la respiration ou à l’alimentation. Pendant la nuit, notre organisme régénère ses cellules, consolide la mémoire, renforce les défenses immunitaires et équilibre les systèmes hormonaux. Un adulte a besoin en moyenne de sept à huit heures de sommeil par nuit, mais les besoins varient selon l’âge, l’activité et la constitution de chacun.

    Pourquoi dort-on mal ?

    Les troubles du sommeil sont devenus une véritable épidémie moderne. Stress, surmenage, usage excessif des écrans, rythmes de travail décalés, bruit et pollution lumineuse perturbent nos nuits. À ces facteurs environnementaux s’ajoutent des pathologies spécifiques comme l’insomnie chronique, l’apnée du sommeil, ou encore le syndrome des jambes sans repos[1]. Selon des travaux épidémiologiques récents, environ 10 % des adultes souffrent d’un véritable trouble de l’insomnie, tandis qu’un adulte sur cinq présente régulièrement des symptômes d’insomnie occasionnelle[2]. Ces difficultés de sommeil ont un impact direct sur la concentration, l’humeur, la productivité et, à long terme, la santé cardiovasculaire et métabolique.

    Quels signes doivent alerter ?

    La somnolence diurne excessive, les réveils fréquents, la difficulté à s’endormir ou le sentiment de ne pas être reposé au réveil sont des signaux d’alerte. Le manque de sommeil chronique ne se traduit pas seulement par de la fatigue : il augmente les risques d’obésité, de diabète, d’hypertension artérielle et de dépression. Des études montrent qu’une dette de sommeil chronique affaiblit le système immunitaire, rendant l’organisme plus vulnérable aux infections.

    Que faire pour mieux dormir ?

    La clé réside dans l’hygiène du sommeil, que les spécialistes appellent aussi « hygiène circadienne ». Il s’agit de retrouver une régularité : se coucher et se lever à heures fixes, même le week-end ; bannir les écrans au moins une heure avant de se coucher ; privilégier des activités calmes en soirée ; créer un environnement propice (silence, obscurité, température autour de 18 °C). Mais il faut aussi rappeler que, dans nos sociétés, ces conditions idéales sont étroitement corrélées aux conditions matérielles de vie : l’espace du logement, la qualité de l’habitat, le niveau de bruit ou encore la sécurité du quartier influencent directement la possibilité de bien dormir. L’alimentation joue aussi un rôle : éviter l’excès de caféine, d’alcool et de repas lourds avant le coucher. L’activité physique régulière, pratiquée dans la journée, améliore la qualité du sommeil, mais une séance intense tard le soir peut avoir l’effet inverse.

    Un enjeu de société

    Le sommeil ne relève pas seulement de la responsabilité individuelle. Dans un monde où le travail de nuit, la connectivité permanente et la pression de la performance dictent les rythmes de vie, mal dormir est devenu presque normalisé. Pourtant, c’est une question de santé publique. Les politiques de prévention devraient intégrer le sommeil au même titre que la nutrition ou l’activité physique. Mieux dormir, c’est vivre plus longtemps, mais aussi mieux vivre chaque jour.

    Il est temps de considérer le sommeil comme un droit fondamental de santé, et non comme un luxe. Dormir n’est pas perdre du temps : c’est investir dans la clarté de l’esprit, la vitalité du corps et la sérénité de l’existence.


    [1] Le syndrome des jambes sans repos (impatiences) se traduit par des picotements et un besoin de mouvement des jambes, survenant plutôt le soir et la nuit.

    [2] Morin, C. M., & Jarrin, D. C. (2022). Epidemiology of insomnia: prevalence, course, risk factors, and public health burden. Sleep medicine clinics, 17(2), 173-191.

  • Entre hôpitaux de Dakar et cases de santé rurales : la fracture sanitaire sénégalaise

    Entre hôpitaux de Dakar et cases de santé rurales : la fracture sanitaire sénégalaise

    La santé est au cœur de l’idéal de justice sociale. Elle n’est pas seulement un état biologique ou l’absence de maladie : elle renvoie à la possibilité pour chaque individu de mener une vie digne, libre et productive. Dans une société sénégalaise, marquée par une croissance démographique rapide, une jeunesse nombreuse et un double fardeau épidémiologique — maladies infectieuses persistantes et montée des pathologies chroniques —, penser la justice dans le champ de la santé est une nécessité politique autant qu’éthique. Elle exige de répondre à une question fondamentale : comment allouer équitablement des ressources rares face à des besoins immenses et différenciés ?

    Les réflexions philosophiques sur la justice distributive, qu’il s’agisse de John Rawls,[1] Amartya Sen[2] ou des débats contemporains sur la santé comme bien fondamental, trouvent ici une résonance particulière. Car au-delà des concepts abstraits, ce sont des vies qui sont en jeu : des femmes qui meurent encore en couches, des enfants dont la survie dépend d’un vaccin ou d’une moustiquaire, des malades du cancer condamnés faute de traitement abordable. C’est à l’épreuve de ces réalités que se mesure la capacité d’un pays à faire de la santé un droit et non un privilège.

    La santé comme besoin fondamental et enjeu de justice

    La justice sanitaire ne peut se réduire à l’égalité formelle d’accès aux soins : elle implique une répartition équitable des ressources, des chances et des déterminants sociaux de la santé. Au Sénégal, où la population a été multipliée par six depuis l’indépendance et dépasse 18 millions d’habitants, ce défi prend une dimension démographique et politique cruciale. Les besoins sont immenses, portés par une société jeune (43 % de moins de 15 ans), confrontée à la fois aux maladies infectieuses persistantes et à la montée des maladies chroniques.

    Dans ce contexte, la justice sanitaire ne saurait consister à « donner à chacun la même chose », mais bien à allouer les ressources selon les besoins différenciés, en tenant compte des vulnérabilités sociales, territoriales et épidémiologiques. C’est la traduction pratique du principe « à chacun selon ses besoins », mais enrichi d’une approche pluraliste et contextuelle.

    Les paradoxes sénégalais : progrès globaux, inégalités persistantes

    Le Sénégal a connu de réelles avancées : baisse de la mortalité infantile (de 129 ‰ en 2000 à 40 ‰ en 2022), réduction de la mortalité maternelle, extension de la vaccination. Mais ces succès masquent des fractures profondes : disparités régionales (sud-est plus touché par le paludisme, déficit d’infrastructures dans le centre et l’est), poids écrasant des paiements directs des ménages (45 à 50 % des dépenses totales de santé), et couverture sociale encore limitée malgré la CMU.

    La justice en santé est ici compromise par deux logiques contradictoires : d’un côté, l’affirmation politique d’une universalité des droits ; de l’autre, une réalité de marché et de survie où la pauvreté détermine encore l’accès aux soins. L’« Initiative de Bamako » et le recouvrement des coûts ont longtemps aggravé ces inégalités, tandis que les programmes de gratuité ciblée (césariennes, enfants de moins de 5 ans) restent fragiles et mal financés.

    Les cancers illustrent ce paradoxe : 8 000 à 10 000 nouveaux cas par an, plus de 6 000 décès, souvent faute de diagnostic précoce et de moyens thérapeutiques. Le cancer devient un révélateur d’injustice, frappant plus durement les pauvres et les femmes, tandis que les riches se tournent vers le privé ou l’étranger.

    Vers une justice sanitaire souveraine et inclusive

    Construire la justice en santé au Sénégal suppose d’abord un rééquilibrage du financement. La part budgétaire publique consacrée à la santé oscille entre 6 et 8 % du budget national, bien en deçà de l’engagement d’Abuja qui fixe un objectif de 15 %. Tant que cette faiblesse perdurera, les ménages continueront de supporter une charge écrasante, avec plus de 40 % des dépenses de santé payées directement de leur poche. Renforcer le financement public et réduire la dépendance aux paiements directs est donc une condition de justice, car la pauvreté ne devrait pas décider de l’accès aux soins.

    Cette refondation passe aussi par une territorialisation plus équitable de l’offre de soins. Le modèle des districts sanitaires, souvent présenté comme une réussite sénégalaise, doit être renforcé en moyens humains, en équipements et en infrastructures. L’injustice territoriale se mesure dans l’inégale répartition des médecins, dans l’absence de plateaux techniques en dehors de Dakar, ou encore dans la difficulté pour les zones rurales d’accéder aux soins obstétricaux ou aux traitements spécialisés comme la chimiothérapie. Penser la justice en santé, c’est donc aussi rapprocher les soins des populations, en garantissant la qualité jusque dans les périphéries les plus éloignées.

    Enfin, la justice sanitaire ne saurait être conçue sans un choix politique clair : faire de la santé un droit fondamental, et non une marchandise ou une assistance ponctuelle. La Couverture Maladie Universelle (CMU), lancée en 2013, doit être repensée pour dépasser son caractère fragmenté et ses financements précaires. Elle ne peut se limiter à quelques gratuités ciblées, mais doit s’inscrire dans une logique de protection universelle, soutenue par un financement pérenne et une gouvernance démocratique. C’est à ce prix que la santé deviendra non seulement un droit garanti, mais aussi un instrument de souveraineté nationale et de dignité collective.


    [1] Rawls, J. (2001). Justice as Fairness: A Restatement. Cambridge, MA : Harvard University Press

    [2] Sen, A. (1999). Development as Freedom. New York: Knopf

  • Tragédie à Guédiawaye : une vie perdue, un système en cause

    Le décès tragique de Khalifa Idrissa Diène, un jeune homme de 30 ans, à l’hôpital roi Baudouin de Guédiawaye, a provoqué une onde de choc dans la localité. Selon les témoignages, Khalifa Idrissa Diène a fait un malaise sur un terrain de football et a été évacué par les sapeurs-pompiers à l’hôpital roi Baudouin. Faute de place en réanimation, il aurait reçu un simple traitement symptomatique avant que sa famille ne soit priée de chercher un autre établissement. Cet enchaînement de défaillances pourrait avoir contribué à son décès, suscitant une vive émotion et une profonde indignation.

    La mort de Khalifa Idrissa Diène a déclenché des émeutes autour de l’hôpital roi Baudouin, où des jeunes, révoltés par une possible « négligence médicale », ont causé d’importants dégâts. La police est intervenue pour rétablir l’ordre. Plusieurs manifestants ont été arrêtés et seront jugés ce lundi 28 avril pour « association de malfaiteurs, manifestation non déclarée, troubles à l’ordre public et actes de vandalisme ».

    Le principe fondamental de la continuité des soins

    Cette tragédie doit nous amener à rappeler des principes simples, mais fondamentaux. Le premier est celui de la continuité des soins. Lorsqu’un patient entre dans le système de santé — que ce soit par la porte des urgences, d’un poste de santé ou d’un hôpital —, sa prise en charge devient l’affaire collective des soignants et de l’institution. Il n’est pas admissible que l’accompagnement d’un patient s’arrête à la grille d’un hôpital sous prétexte d’une capacité insuffisante. Il ne s’agit pas seulement d’un impératif humanitaire, mais d’un devoir professionnel et éthique.

    Si une structure n’a pas les moyens techniques ou humains de gérer une situation clinique, elle doit administrer les soins de stabilisation nécessaires. Pendant ce temps, un personnel désigné — un médecin ou un infirmier — doit se charger, par téléphone, de contacter les établissements de santé environnants pour trouver une place disponible, avec l’aide des services de régulation médicale. Une fois la structure d’accueil identifiée, c’est à l’hôpital d’origine d’organiser un transfert médicalisé, dans des conditions sûres et dignes, jusqu’au lieu où la prise en charge pourra être poursuivie. En aucun cas, cette mission ne doit être transférée aux familles, souvent démunies, stressées, parfois illettrées, et surtout incapables de comprendre les critères cliniques qui justifient une orientation vers tel ou tel hôpital.

    Un système de régulation à construire d’urgence

    Il serait souhaitable que l’État sénégalais, par l’intermédiaire du ministère de la Santé, envisage la mise en place d’un dispositif clair et structuré de régulation des lits et des urgences, avec des cellules actives 24h/24 dans chaque région médicale. Un tel système, idéalement informatisé, permettrait aux établissements de connaître en temps réel les places disponibles selon les pathologies et les niveaux de soins requis. Ce n’est pas un rêve technocratique : de nombreux pays aux ressources comparables y parviennent déjà.

    Par ailleurs, il faut former les soignants, particulièrement les jeunes médecins, à la culture du devoir de continuité. La responsabilité d’un patient ne s’arrête pas à l’acte prescrit ou à l’examen réalisé. Elle va jusqu’à s’assurer qu’il soit entre de bonnes mains, jusqu’à ce que la situation soit résolue ou stabilisée. Ne pas le faire, c’est trahir le serment d’Hippocrate.

    Ce drame de l’hôpital roi Baudouin est une blessure ouverte, mais il peut marquer un tournant si des leçons structurelles en sont tirées. La santé ne peut plus être pensée comme une addition d’établissements ou d’équipements, mais comme un parcours coordonné, un filet de sécurité fondé sur la cohérence, la solidarité et la responsabilité partagée.

    Il ne suffit pas d’enquêter. Il faut corriger, prévenir, réformer. Pour qu’aucune autre famille n’ait à porter, en plus de la douleur, le fardeau de l’abandon.

  • Les chiffres de la santé publique : entre réalité et interprétation ?

    L’article « Silence, on dépense ! », publié sur SenePlus, prétend dénoncer une explosion des dépenses d’hospitalisation des fonctionnaires sénégalais. Or, cette analyse repose sur des biais méthodologiques flagrants et des approximations. Il est temps de remettre les faits en perspective et d’exposer la réalité des chiffres.

    Une fausse affirmation : les fonctionnaires et leurs ayants droit ne représentent pas 1 % de la population

    L’une des erreurs les plus grossières de l’article est d’affirmer que les fonctionnaires et leurs ayants droit ne représenteraient que 1 % de la population sénégalaise. Un simple calcul démontre que cette affirmation est fausse.

    Avec 171 600 fonctionnaires, et en supposant 5 ayants droit par fonctionnaire (hypothèse basse), on obtient 836 090 bénéficiaires. Or, avec une population sénégalaise d’environ 18 millions d’habitants, cela représente près de 5 % de la population, et non 1 % comme dit dans l’article.

    Cette erreur change radicalement la perspective : les dépenses de santé des fonctionnaires ne concernent pas une petite minorité, mais une part significative de la population.

    Une comparaison biaisée avec l’année 2020

    L’article s’indigne d’une hausse de 95,4 % des dépenses d’hospitalisation des fonctionnaires entre 2020 et 2024, suggérant une dérive budgétaire. Or, comparer ces deux années est une erreur .

    L’année 2020 ne peut pas être une année de référence fiable, car :

    • La pandémie de COVID-19 a bouleversé le fonctionnement des hôpitaux : de nombreuses hospitalisations non urgentes ont été reportées.
    • L’activité médicale a été ralentie, ce qui a artificiellement réduit les dépenses hospitalières.

    Des études confirment cette baisse d’activité :

    • Centre Hospitalier National d’Enfants Albert Royer (CHNEAR) à Dakar : diminution des consultations externes de 3 % en janvier, 22 % en février et 33 % en mars 2020, soit une moyenne de 19 % au premier trimestre comparé à 2019 (pmc.ncbi.nlm.nih.gov).
    • Centre de Santé de Pondila  au Bénin: baisse moyenne de 33 % des consultations externes au premier trimestre 2020 par rapport à 2019 (docs.bvsalud.org).

    En choisissant une année anormale pour en faire une référence, l’article donne une illusion d’explosion des coûts.

    Les dépenses hospitalières des fonctionnaires sont proportionnelles aux dépenses nationales de santé

    Les chiffres nationaux confirment que le budget hospitalier des fonctionnaires n’a rien d’excessif.

     Dépenses nationales de santé au Sénégal :

    • 2017 : 514,5 milliards de FCFA
      • 2018 : 552,5 milliards de FCFA
      • 2019 : 606,5 milliards de FCFA
      • 2020 : 670,5 milliards de FCFA
      • 2021 : 690,5 milliards de FCFA

    En appliquant un taux d’inflation moyen de 3 % par an, les dépenses de santé en 2024 peuvent être estimées à environ 754,5 milliards de FCFA.

    Environ 30,5 % des dépenses de santé au Sénégal sont consacrées aux soins hospitaliers, ce qui représente environ 230 milliards de FCFA en 2024. Dans ce contexte, les 30 milliards de FCFA alloués aux hospitalisations des fonctionnaires constituent 3,97 % des dépenses de santé nationale, un chiffre à mettre en regard avec la part des fonctionnaires et de leurs ayants droit dans la population, qui est d’environ 5 %. Ainsi, le budget hospitalier des fonctionnaires est parfaitement proportionnel à leur poids démographique et à la structure des dépenses de santé du pays.

    Le vrai scandale, c’était avant !

    L’article tente de faire croire que l’État dilapide l’argent public. En réalité, ce budget vient corriger une injustice de longue date. Par le passé, la couverture médicale des fonctionnaires et de leurs familles était largement insuffisante, les contraignant à supporter eux-mêmes une grande partie des frais médicaux. Désormais, l’État assume sa responsabilité en garantissant une prise en charge plus digne et plus équitable.

    Le véritable scandale n’est pas l’augmentation des dépenses, mais le fait qu’elles aient été insuffisantes pendant des années. L’État ne dépense pas plus par caprice, mais pour assurer aux agents publics et à leurs familles une couverture hospitalière à la hauteur de leurs besoins.

    L’article « Silence, on dépense ! » repose sur des chiffres mal interprétés et des comparaisons trompeuses.

    Non, les fonctionnaires et leurs ayants droit ne représentent pas 1 % de la population, mais au moins 5 %. Non, 2020 ne peut pas être une référence pertinente pour comparer les dépenses de santé.  Non, le budget hospitalier des fonctionnaires n’est pas excessif : il est proportionnel aux dépenses nationales de santé et à leur poids démographique.

    Le vrai débat n’est pas « Pourquoi l’État dépense-t-il plus ? », mais « Pourquoi a-t-il fallu attendre aussi longtemps pour qu’il finance correctement la santé de ses agents ? »

  • Les AVC : un combat collectif pour sauver des vies au Sénégal

    Un tueur silencieux qui progresse dans l’ombre

    Les accidents vasculaires cérébraux (AVC) s’imposent comme une menace grandissante pour la santé publique au Sénégal et dans toute l’Afrique subsaharienne. Bien qu’ils soient souvent perçus comme des maladies des pays riches, les AVC causent de nombreux décès dans les pays en développement, où la population est exposée à des facteurs de risque insuffisamment pris en charge. Au Sénégal, ces accidents représentent près de 60 % des décès de causes neurologiques dans les grands hôpitaux, et leur impact se manifeste par une charge croissante sur les familles et le système de santé.

    Avec une prévalence encore mal connue, les AVC touchent de plus en plus les populations jeunes, modifiant profondément la structure de morbidité[1] dans le pays. Des études montrent que l’âge moyen des victimes d’AVC au Sénégal se situe autour de 61 ans, contre 74 ans dans les pays développés​. Cette tendance alarmante souligne l’urgence d’agir pour prévenir une épidémie silencieuse qui frappe souvent sans prévenir.

    Comprendre les AVC : Nature et manifestations

    Un accident vasculaire cérébral (AVC), parfois appelé « attaque cérébrale », est une interruption brutale de la circulation sanguine dans une partie du cerveau. Il peut survenir de deux façons principales ce qui permet de distinguer deux grandes catégories :

    • Les AVC ischémiques, qui représentent environ 80 % des cas, résultent de l’obstruction d’une artère cérébrale par un caillot sanguin. Ces obstructions, souvent dues à l’hypertension artérielle ou à des maladies cardiaques, privent une partie du cerveau d’oxygène et de nutriments, causant des dommages irréversibles.
    • Les AVC hémorragiques, qui concernent les 20 % restants, surviennent à la suite de la rupture d’une artère cérébrale. Ces cas, souvent associés à une tension artérielle extrêmement élevée, provoquent un saignement dans le cerveau, aggravant les séquelles et augmentant le risque de décès​

    Les symptômes incluent une faiblesse musculaire, une paralysie soudaine (souvent d’un seul côté du corps), des troubles de la parole, une perte de vision ou encore des maux de tête violents. Ces signaux nécessitent une intervention immédiate : chaque minute qui passe, environ deux millions de neurones meurent, ce qui illustre bien l’urgence de l’adage médical « Time is brain »​.


    Des causes enracinées dans nos habitudes

    Les AVC sont liés à une combinaison de facteurs biologiques, comportementaux et environnementaux. Au Sénégal, les principaux facteurs de risque incluent :

    • L’hypertension artérielle (HTA), souvent non diagnostiquée ou mal traitée, présente chez 69 % des patients ayant subi un AVC​.
    • Le diabète, qui contribue à la rigidification des artères et augmente le risque de thrombose​.
    • Les comportements alimentaires néfastes, notamment la consommation excessive de sel, amplifiée par les bouillons culinaires. Ces bouillons, riches en sodium, sont directement liés à l’élévation de la tension artérielle​.
    • Le tabagisme, la sédentarité et l’obésité abdominale, qui aggravent les déséquilibres métaboliques.

    Ces facteurs sont souvent sous-estimés, faute de campagnes de sensibilisation adaptées ou d’accès à un dépistage précoce. Il est urgent d’informer les populations sur ces risques et de leur offrir des solutions alternatives, comme la réduction de la consommation de sel dans les repas quotidiens.

    Un système de santé mal préparé

    Malgré les progrès réalisés dans la prise en charge des AVC, le Sénégal peine encore à offrir une réponse adéquate. Les données montrent que seulement 35 % des patients consultent dans les 72 premières heures suivant les symptômes, retardant ainsi des interventions cruciales comme la thrombolyse ou la thrombectomie​. Les unités neurovasculaires, essentielles pour une prise en charge spécialisée, sont peu nombreuses, voire inexistantes dans certaines régions​.

    De plus, l’absence de rééducation systématique après un AVC laisse de nombreux patients avec des handicaps sévères. Seulement 53 % des patients bénéficient de programmes de rééducation fonctionnelle, une statistique préoccupante compte tenu des bénéfices démontrés de ces soins dans la récupération post-AVC​.

    Quelles solutions pour inverser la tendance ?

    Face à ce tableau préoccupant, il est impératif d’adopter une approche nationale cohérente pour lutter contre les AVC. Voici quelques propositions pour répondre à ce problème de santé publique :

    • Mettre en place des campagnes de prévention primaire :
    • Sensibiliser les populations aux facteurs de risque modifiables, comme l’hypertension et les régimes riches en sel.
    • Promouvoir des habitudes alimentaires saines, avec une réglementation stricte sur la teneur en sodium des produits alimentaires, notamment les bouillons.
    • Renforcer le dépistage précoce des maladies chroniques comme l’hypertension artérielle (HTA) et le diabète dans les centres de santé de base.
    • Renforcer les capacités du système de santé :
      • Développer des unités neurovasculaires dans les principaux hôpitaux régionaux.
      • Former les professionnels de santé à la gestion des AVC, de l’urgence à la réhabilitation.
      • Mettre en place des réseaux de soins pour accélérer le transport et la prise en charge des patients.
    • Adopter une approche participative :
    • Organiser une conférence nationale sur les AVC, impliquant tous les acteurs concernés : décideurs politiques, professionnels de santé, associations de patients, société civile, industriels de l’agroalimentaire, professionnels de la restauration. Cette initiative permettrait de définir un plan d’action global, en tenant compte des spécificités nationales et locales.

    L’avenir dépend de nos actions aujourd’hui

    Les AVC ne sont pas une fatalité. En agissant sur les causes modifiables et en renforçant les structures de prise en charge, le Sénégal peut réduire considérablement le fardeau de cette maladie. Cette lutte nécessite une volonté politique forte, des investissements dans le système de santé et une mobilisation citoyenne. Le moment est venu de transformer cette urgence silencieuse en une priorité nationale. En sauvant des vies, nous construisons une société plus résiliente, capable de répondre aux défis de santé publique avec détermination et humanité.

    [1] La morbidité d’une population se définit comme étant le « nombre de personnes malades ou le nombre de cas de maladies dans une population déterminée, à un moment donné » .

  • Pauvreté et inégalités de santé : le Sénégal à l’heure des réformes vitales

    La publication de l’avant-projet de Document de stratégie de développement 2025-2029 du gouvernement du Président Bassirou Diomaye Faye marque un tournant dans l’histoire récente du Sénégal. Ce plan ambitieux cherche à combler les lacunes des politiques antérieures et à transformer en profondeur le paysage social et économique du pays. Pourtant, en matière de santé et de lutte contre la pauvreté, le défi reste colossal. Les politiques précédentes, malgré leur intention louable, ont échoué à réduire les inégalités et à garantir un accès équitable aux soins, notamment pour les plus vulnérables.

    L’héritage des réformes économiques imposées par les institutions financières internationales, combiné à une mauvaise gouvernance, a conduit à un système de santé qui, loin de combler les écarts, a souvent renforcé les disparités entre riches et pauvres, entre zones urbaines et rurales. Aujourd’hui, alors que le gouvernement s’engage à mener une politique sociale plus inclusive et à renforcer la protection sociale, cet article vise à analyser les raisons profondes de l’échec des politiques antérieures et à proposer des solutions concrètes en phase avec les nouvelles priorités stratégiques.

    La pauvreté : définition, concept et situation

    Pour comprendre l’échec des politiques de lutte contre la pauvreté, il est crucial de saisir la véritable nature de celle-ci au Sénégal. La pauvreté n’est pas simplement l’absence de ressources économiques ; elle est un phénomène plus complexe et multifactoriel. Selon l’économiste Amartya Sen, la pauvreté doit être perçue comme une privation des « capabilités », c’est-à-dire l’incapacité des individus à mener la vie qu’ils souhaitent. Cela inclut non seulement le manque de revenus, mais aussi l’absence d’accès aux services sociaux de base tels que la santé, l’éducation, et les infrastructures.

    Cette perspective est particulièrement pertinente dans le contexte sénégalais, où la pauvreté affecte principalement les populations rurales et des zones périurbaines. De même, elle touche fortement les groupes marginalisés, les femmes et les jeunes. Ces populations font face à des privations économiques, mais aussi à un accès limité à des services essentiels comme les soins de santé. Tout cela empêche non seulement de vivre dans des conditions décentes, mais entrave aussi le développement du capital humain, qui est un levier crucial pour le développement économique et social du pays.

    Le tableau de la pauvreté telle que brossée par les rapports de la Banque mondiale et du Registre national unique (RNU) met en évidence une réalité persistante. Selon le rapport de la Banque mondiale intitulé « Situation économique du Sénégal en 2023 : répondre aux besoins des groupes vulnérables pour le développement national », le taux de pauvreté a atteint 36,3 % en 2022, reflétant l’impact de la hausse des prix des denrées alimentaires sur les ménages à faible revenu. Ces derniers, représentant près de 45 % de la population, sont particulièrement vulnérables aux chocs économiques. Cette pauvreté est encore plus prononcée dans les zones rurales, où vivent 80 % des ménages chroniquement pauvres.

    Le rapport souligne également que 54,2 % de la population sénégalaise est à risque de basculer dans la pauvreté en cas de choc économique ou environnemental. Cela montre la fragilité de la situation. Face à cette réalité, le développement de filets de protection et de sécurité sociale apparaît comme des solutions inévitables.

    Le Registre national unique (RNU), quant à lui, apporte une cartographie précise des 541 192 ménages identifiés comme étant parmi les plus pauvres du Sénégal, soit environ 29 % des ménages. Ce rapport, édité en collaboration avec la Banque mondiale, met en exergue la forte concentration de la pauvreté dans les régions les plus défavorisées, comme Kolda, Sédhiou et Kédougou, où 64 % des ménages répertoriés vivent en milieu rural. Le RNU révèle également que 85 % des chefs de ménage ne sont jamais allés à l’école, un chiffre encore plus élevé en milieu rural. Le rapport que seulement 37 % des ménages les plus pauvres ont accès à l’électricité, contre 94 % au niveau national dans les zones urbaines. Plus grave, un quart des ménages répertoriés n’a pas accès à une source d’eau potable améliorée, contre 85 % pour l’ensemble de la population. Ces inégalités, tant au niveau des infrastructures que de l’accès aux services sociaux de base, renforcent les dynamiques de pauvreté, limitant ainsi les perspectives d’amélioration des conditions de vie.

    La pauvreté ne fait pas que limiter l’accès aux services de santé, elle aggrave également les conditions de vie qui exposent les individus aux maladies et réduisent leurs chances de survie. Selon les données de l’Enquête démographique et de Santé continue (EDS-C) 2023, les ménages ruraux, en particulier, souffrent d’un accès limité aux services de base, aggravant ainsi leur vulnérabilité sanitaire. Par exemple, seulement 53,9 % des ménages en milieu rural bénéficient de services d’assainissement adéquats, contre 73,3 % en milieu urbain. Cette inégalité dans l’accès à des conditions de vie décentes se traduit par des taux plus élevés de maladies liées à l’eau et à l’assainissement, ainsi qu’une exposition accrue à des risques sanitaires.

    Ces disparités sont visibles dans les taux de mortalité infantile et maternelle. En milieu rural, le taux de mortalité infanto-juvénile est de 45 pour 1000 naissances vivantes, contre 34 pour 1000 en milieu urbain. Cette inégalité est alarmante et démontre que la pauvreté n’affecte pas seulement la qualité de vie quotidienne, mais aussi la survie même des individus les plus vulnérables, en particulier les enfants et les femmes.

    L’influence des institutions internationales et la gestion arbitraire des ressources

    Les réformes économiques imposées au Sénégal par les institutions financières internationales, notamment le FMI et la Banque mondiale, ont entraîné des répercussions profondes sur la gestion des services publics, y compris la santé. Dans les années 1980, le Sénégal a été contraint d’adopter des programmes d’ajustement structurel, dont l’objectif principal était de réduire les dépenses publiques. Si ces réformes ont pu stabiliser temporairement l’économie, elles ont eu des effets désastreux sur les systèmes de santé et de protection sociale.

    L’introduction de l’Initiative de Bamako, qui visait à décentraliser et à rendre les services de santé plus accessibles en introduisant des frais pour les usagers, a entraîné à certains égards des conséquences contre-productives. En effet, au lieu d’améliorer l’accès aux soins, cette initiative a renforcé les inégalités. Les populations les plus pauvres, incapables de payer pour les services de santé, ont été exclues du système, tandis que les élites urbaines bénéficiaient de services de meilleure qualité.

    Au-delà des réformes imposées de l’extérieur, le Sénégal a souffert d’une mauvaise gestion interne des ressources destinées à la santé. Dans de nombreux cas, l’accès aux services de santé, notamment pour les plus démunis, était décidé sur la base de critères arbitraires et non transparents. Par exemple, dans certains centres de santé, l’accès gratuit aux soins pour les « indigents » dépendait de la « bonne volonté » du personnel soignant, sans critères clairs pour identifier les bénéficiaires.

    Cette gestion inefficace s’est aussi manifestée dans la distribution inégale des ressources entre les zones rurales et urbaines. Alors que Dakar et les grandes villes bénéficiaient d’une majorité des ressources publiques, les régions rurales, où se concentrent les populations les plus vulnérables, étaient souvent négligées. Le manque de transparence dans la gestion des fonds publics et l’absence de mécanismes de suivi efficaces ont exacerbé ces disparités.

    Les inégalités sociales et régionales dans l’accès aux soins

    Les disparités entre les zones rurales et urbaines sont l’un des principaux obstacles à l’équité en matière de santé au Sénégal. L’Enquête démographique et de Santé continue (EDS-C) de 2023 montre des écarts significatifs dans l’accès aux soins prénatals entre les femmes vivant en milieu rural et celles en milieu urbain. Dans les zones urbaines, 93,5 % des femmes enceintes reçoivent des soins prénatals, contre un pourcentage beaucoup plus faible dans les régions rurales. Les enfants issus des ménages du quintile de bien-être économique le plus bas sont plus susceptibles de souffrir de malnutrition et de retard de croissance.

    Ces inégalités ne se limitent pas à l’accès aux soins prénatals. Les infrastructures de santé dans les zones rurales sont souvent sous-équipées et sous-financées, et le personnel médical y est en nombre insuffisant. Le résultat est un taux de mortalité plus élevé dans les zones rurales. Également, une qualité des soins inférieure à celle offerte dans les grandes villes. Les politiques de décentralisation, bien que conçues pour rapprocher les services de santé des populations, n’ont pas les dotations en ressources financières et humaines nécessaires pour les rendre efficaces.

    Le niveau d’éducation joue un rôle crucial dans l’accès aux soins de santé et dans la réduction des inégalités sociales de santé au Sénégal. En effet, un niveau d’instruction plus élevé est directement corrélé à une meilleure capacité d’accès aux services de santé. Les personnes ayant atteint le niveau secondaire ou plus sont mieux informées et donc mieux équipées pour comprendre et utiliser les services de santé disponibles. Cela contraste fortement avec les personnes sans éducation, qui se heurtent à de plus grandes difficultés pour accéder à ces services, notamment en milieu rural.

    Les femmes sont particulièrement touchées par ces disparités. Celles qui n’ont pas eu accès à l’instruction, ou dont le niveau d’instruction est faible, rencontrent plus d’obstacles pour obtenir des soins prénatals et postnatals. Selon les données de l’EDS-C 2023, le taux d’alphabétisation est nettement plus bas parmi les ménages les plus pauvres, ce qui crée un cercle vicieux où le manque d’éducation entrave non seulement l’accès aux soins, mais aussi l’adoption de comportements de santé préventifs. Ce phénomène aggrave encore les inégalités sociales et économiques.

    Par ailleurs, l’éducation a un impact direct sur la santé des enfants. Les mères avec un niveau d’instruction faible ou inexistant sont plus susceptibles de voir leurs enfants souffrir de malnutrition, de retard de croissance, ou d’autres problèmes de santé. Les taux de mortalité infantile sont ainsi plus élevés chez les enfants dont les mères ont un faible niveau d’éducation. En revanche, les mères instruites sont plus à même de prendre des décisions éclairées concernant la santé de leurs enfants, améliorant ainsi leurs chances de survie.

    Ces inégalités démontrent que l’éducation est un levier fondamental pour améliorer l’accès équitable aux soins et réduire les disparités en matière de santé. Pour que les politiques de santé publique atteignent leur plein potentiel, il est donc essentiel de renforcer l’accès à l’éducation, notamment pour les femmes et les populations rurales, et de lier davantage les politiques éducatives aux réformes sanitaires.

    La mauvaise gouvernance et la corruption

    La mauvaise gestion des ressources publiques et la corruption ont joué un rôle clé dans l’échec des politiques de santé au Sénégal. Bien que des sommes considérables aient été allouées au secteur de la santé à travers divers programmes de financement, une partie importante de ces fonds a été mal gérée, voire détournée. La corruption endémique dans la gestion des hôpitaux et des centres de santé a également contribué à affaiblir.

    Les hôpitaux publics sénégalais sont confrontés à une série de dysfonctionnements qui aggravent les inégalités de santé, notamment pour les populations les plus vulnérables. Le scandale de la mort d’Astou Sokhna en 2022 à l’Hôpital Régional de Louga a révélé au grand jour les insuffisances criantes du système[1]. Cette patiente enceinte est décédée faute de prise en charge immédiate, ce qui a provoqué une vague d’indignation à travers le pays. Cet incident montre de manière tragique la négligence médicale et l’absence de soins d’urgence adéquats dans les établissements publics.

    Le manque de moyens dans les hôpitaux est flagrant. Les patients sont souvent contraints d’apporter eux-mêmes certains équipements de base ou de payer à l’avance pour être pris en charge. Les réformes hospitalières des années 1990, visant à rendre les hôpitaux autonomes et rentables, ont en réalité accentué la déshumanisation des soins. Les urgences, où les patients sont censés être pris en charge sans délai, deviennent des lieux où l’argent détermine la rapidité et la qualité des soins, ce qui accentue les inégalités.

    Le système est également gangrené par la corruption et le clientélisme. De nombreux professionnels de santé, confrontés à des salaires bas et à des conditions précaires, se livrent à des pratiques illégales telles que le travail parallèle ou le « racket ». Les stagiaires peuvent être maintenus dans des situations de précarité sans rémunérations pendant des années, ce qui affecte leur motivation et, par ricochet, la qualité des soins.

    Ce contexte a créé une méfiance croissante envers le système hospitalier public. Le procès des sages-femmes de Louga a mis en évidence le besoin urgent d’une refonte du système de santé, avec un financement accru et une réorganisation des priorités. Plutôt que de se concentrer sur la rentabilité, l’hôpital public devrait être recentré sur sa mission première : offrir des soins accessibles, de qualité, et équitables à l’ensemble de la population.

    Propositions de solutions pour les nouvelles autorités

    Pour corriger les erreurs du passé et améliorer durablement l’équité dans le système de santé sénégalais, plusieurs réformes pourraient être envisagées par le nouveau gouvernement. Il serait bénéfique d’adopter une approche globale et intégrée de la lutte contre la pauvreté, en la reliant directement à la question de l’équité en matière de santé. L’élargissement des programmes de protection sociale permettrait de garantir aux populations les plus vulnérables un accès gratuit aux services de santé. L’investissement dans les infrastructures de santé, particulièrement dans les zones rurales, constituerait également un levier essentiel pour combler les disparités. Un système de couverture sanitaire universelle, financé par des contributions progressives en fonction des revenus, pourrait remplacer l’approche actuelle basée sur la participation financière directe des usagers. Ce modèle favoriserait un accès plus équitable aux soins de santé, notamment pour les plus démunis, tout en assurant la durabilité financière du système.

    Le renforcement de la transparence dans la gestion des ressources publiques constitue un axe central des réformes. L’introduction de mécanismes de suivi et d’évaluation rigoureux, couplée à des audits réguliers, garantirait une meilleure utilisation des fonds publics destinés à la santé. Par ailleurs, il serait pertinent de veiller à ce que les nominations dans le secteur de la santé se fondent principalement sur la compétence professionnelle, afin d’assurer une gestion efficace des infrastructures de santé[2]. Une réorientation des investissements publics vers les régions rurales, par la construction de nouvelles infrastructures et la réhabilitation des centres de santé existants, pourrait aider à combler le fossé entre les régions. Parallèlement, des programmes de formation, assortis d’incitations pour attirer et maintenir les professionnels de santé dans les zones défavorisées, contribueraient à améliorer la qualité des soins. Des campagnes de sensibilisation accrues sur la prévention des maladies transmissibles et non transmissibles pourraient aider à réduire les risques sanitaires. De même, une attention particulière à la santé reproductive.

    Les échecs répétés des politiques de lutte contre la pauvreté et les inégalités sociales de santé au Sénégal ne sont pas le fruit d’un hasard, mais bien d’un enchevêtrement de facteurs structurels, politiques et économiques. L’influence des réformes néolibérales imposées par les institutions internationales, la mauvaise gestion des ressources publiques, l’arbitraire dans l’accès aux services de santé et les inégalités régionales ont conduit à un système de santé qui renforce les inégalités au lieu de les réduire.

    Cependant, la publication du document de stratégie de développement 2025-2029 par le nouveau gouvernement dirigé par Ousmane Sonko offre une occasion unique de rectifier ces erreurs. Les propositions de solutions qui ont été avancées — telles que la mise en place d’un système de couverture sanitaire universelle, l’amélioration de la gouvernance, et l’investissement dans les infrastructures rurales — constituent des pistes concrètes pour atteindre une véritable équité en matière de santé.

    Le Sénégal se trouve aujourd’hui à un tournant décisif. La construction d’un système de santé plus inclusif et équitable est non seulement une nécessité sociale, mais également un impératif pour le développement du capital humain et la croissance économique durable du pays. Il est désormais temps de transformer les promesses politiques en actions concrètes, de bâtir un avenir où chaque citoyen, quel que soit son lieu de résidence ou son niveau de revenu, peut jouir de son droit fondamental à la santé.

    Pour aller plus loin

    1. Gouvernement du Sénégal. (2024). Vision Sénégal 2050 — Stratégie nationale de Développement 2025-2029. Dakar : ministère de l’Économie, du Plan et de la Coopération

    2. Banque mondiale. (2023). Situation économique du Sénégal en 2023 : Répondre aux besoins des groupes vulnérables pour le développement national.

    3. Banque mondiale et Direction du Registre National Unique (RNU) de la Délégation Générale à la Protection Sociale et à la Solidarité Nationale (DGPSN). (2023). Profils des ménages les plus pauvres du Sénégal répertoriés dans le Registre national unique (RNU).

    4.  Agence Nationale de la Statistique et de la Démographie du Sénégal Enquête démographique et de Santé continue (EDS-C) 2023.

    5. Registre national unique (RNU), République du Sénégal. Données sur la pauvreté et l’accès aux services essentiels au Sénégal.


    [1]  Félix Atchadé Sénégal : le procès raté de l’hôpital. Consulté à l’adresse : https://cahiersdesante.fr/editions/senegal-le-proces-rate-de-lhopital/.

    [2]  Mohamed Lamine Ly Sénégal : démocratiser la gestion des ressources humaines en santé. Consulté à l’adresse : https://cahiersdesante.fr/editions/50-septembre-2024/senegal-democratiser-la-gestion-des-ressources-humaines-en-sante/.