Le Conseil des ministres du 10 septembre 2026 restera probablement comme l’un de ces moments où la mécanique institutionnelle révèle, mieux qu’un long discours, l’état réel d’un rapport de forces politique. Directeurs généraux, présidents de conseils d’administration ou de surveillance, responsables d’agences et de sociétés publiques : le mouvement a été d’une ampleur exceptionnelle. L’Agence de presse sénégalaise (APS) énumère plusieurs dizaines de changements touchant la Présidence, la Primature et presque tous les grands secteurs de l’État, de l’énergie aux transports, de l’agriculture à l’urbanisme, de la communication aux entreprises publiques. La presse sénégalaise y a vu très largement la poursuite de la mise à l’écart des responsables demeurés membres de PASTEF et leur remplacement par des personnalités considérées comme plus proches du pouvoir présidentiel ou hostiles à PASTEF.
On pourrait s’arrêter à ce constat et conclure que le Président Bassirou Diomaye Faye est en train de prendre le contrôle de l’appareil d’État. Ce serait exact, mais insuffisant. Car ce grand mouvement administratif pose une question beaucoup plus politique : que reste-t-il comme instruments de puissance à un président qui dispose de tous les attributs constitutionnels de sa fonction, mais qui doit encore démontrer qu’il dispose d’une majorité politique propre dans le pays ?
C’est là que commence le paradoxe « diomayen » (néologisme forgé par un ministre membre du parti présidentiel).
Un Président fort dans l’État, mais avec quelle force dans le pays ?
Il ne faut évidemment pas sous-estimer les pouvoirs du président de la République. Il nomme à de très nombreux emplois civils et militaires, dispose de l’appareil gouvernemental et administratif et conserve les moyens considérables que les institutions sénégalaises donnent au pouvoir exécutif. Les décisions du 10 septembre en apportent une démonstration presque spectaculaire.
Mais la puissance institutionnelle et la puissance politique ne sont pas synonymes. Depuis la rupture avec le Président Ousmane Sonko et PASTEF, le problème politique du Président de la République est précisément celui-là. Il doit transformer une légitimité présidentielle acquise en mars 2024 dans des circonstances politiques bien déterminées en une légitimité partisane autonome. L’élection de 2024 n’avait pas opposé Bassirou Diomaye Faye à Ousmane Sonko. Empêché de se présenter, ce dernier avait choisi de soutenir Bassirou Diomaye Faye, dont la candidature fut portée par PASTEF et défendue sur le terrain par ses militants.
Deux ans plus tard, la séparation politique oblige chacun à montrer ce qui lui appartient réellement dans cette victoire commune. PASTEF possède sur ce point un avantage considérable : il peut invoquer des résultats électoraux qui lui sont directement attribuables. Aux législatives de novembre 2024, le parti a obtenu 130 députés sur 165. Après la rupture de 2026, cette majorité parlementaire est demeurée l’un des principaux instruments de puissance de PASTEF.
Voilà une donnée qu’aucun décret ne peut effacer. Et, c’est toute la différence entre une majorité administrative et une majorité électorale.
Kiiraay : le recyclage de la vieille garde, mais pas encore l’épreuve des urnes
La création de Kiiraay-Les Patriotes républicain, le 25 juillet 2026, constitue évidemment la réponse du président de la République à cette faiblesse. Il en est devenu le président (d’honneur ? Exécutif ?) et les promoteurs de la nouvelle formation ont annoncé la fusion de 437 partis et mouvements issus de la coalition présidentielle « Diomaye Président ».
Les chiffres peuvent impressionner, tout comme les ralliements d’élus. Aminata Touré a ainsi affirmé que 346 des 557 maires du pays avaient participé au lancement de Kiiraay, sans jamais apporter la moindre preuve de leur présence ni de leur ralliement. Faute d’éléments vérifiables, cette proclamation d’une majorité déjà acquise relève davantage de l’esbroufe politique que d’une implantation réellement démontrée.
Mais c’est précisément ici qu’il faut distinguer les différentes significations du mot majorité.
Une addition de partis n’est pas encore une majorité populaire. Une addition de maires ne l’est pas davantage. Et une accumulation de cadres nommés dans l’administration l’est encore moins. Les élus locaux aujourd’hui ralliés à Kiiraay n’ont pas été élus sous cette étiquette en 2022, puisque Kiiraay n’existait pas. De même, les responsables politiques venus d’autres formations peuvent attester d’une capacité d’attraction du pouvoir présidentiel ; ils ne permettent pas encore de mesurer électoralement l’adhésion populaire au nouveau parti.
Kiiraay existe politiquement. Sa majorité électorale, elle, reste à établir. C’est pourquoi il y a quelque chose de prématuré dans les proclamations de puissance qui accompagnent sa naissance. Dire en substance qu’un parti est né aujourd’hui, qu’il a grandi en même temps, qu’il est déjà fort et qu’il a déjà combattu et terrassé ses adversaires relève davantage de la fanfaronnade politique que de la démonstration. Un parti créé en juillet 2026 ne peut transformer quelques semaines d’existence en longue épopée victorieuse. Pour terrasser électoralement un adversaire, encore faut-il l’avoir affronté dans les urnes. Or cette confrontation entre Kiiraay et PASTEF n’a pas encore eu lieu.
Le grand déplacement des fidélités
C’est sous cet angle que les changements intervenus dans les directions générales prennent une autre signification.
Pris individuellement, chacun peut naturellement être justifié. Aucun directeur général n’est propriétaire de sa fonction. Un président de la République doit pouvoir choisir les responsables chargés de mettre en œuvre les orientations de l’exécutif. Et certains remplacements peuvent parfaitement répondre à des considérations de compétence, d’efficacité ou de réorganisation administrative. C’est l’accumulation qui devient politiquement signifiante.
Le 10 septembre, ont notamment changé de responsables la SOGEPA, la DGPU, l’ANRAC, l’ANER, l’ASER, l’ASEPEX, le CICES, la Couverture maladie universelle, la SONAGED, la SICAP, la SAFRU, Dakar Dem Dikk, l’Agence de promotion touristique, la SAPCO, l’ANPEJ, la Maison de la Presse, le BIC-GOUV, le COSEC, la SODAGRI et l’ANIDA, parmi beaucoup d’autres structures. Ce mouvement n’est d’ailleurs pas isolé : des changements avaient déjà touché auparavant le Port autonome de Dakar, le 3FPT et plusieurs autres organismes publics.
Lorsqu’une succession de décisions administratives épouse aussi nettement une ligne de fracture politique, il devient difficile de ne l’analyser qu’à travers les curriculums vitae des entrants et des sortants.
Le pouvoir de nomination devient alors un instrument de recomposition politique. L’histoire politique sénégalaise nous a suffisamment appris ce que produit la proximité du pouvoir : autour de l’État gravitent des élus, des notables, des responsables locaux et des organisations dont les fidélités sont parfois moins idéologiques que tributaires du centre où se distribuent les positions et les ressources. Ce phénomène n’est ni nouveau ni propre au Président Bassirou Diomaye Faye. Il appartient même aux pathologies les plus anciennes de notre système politique. Le problème est précisément que la rupture promise en 2024 devait nous en éloigner.
Le pouvoir de distribuer et celui de retirer
Nous arrivons ainsi au cœur de la question. Le Président a le pouvoir de distribuer des fonctions et les retirer. C’est une puissance considérable. Elle permet de constituer un entourage, de consolider des fidélités, d’attirer des cadres et de construire progressivement un appareil politique autour de Kiiraay. Elle permet aussi de rappeler à ceux qui occupent certaines fonctions que leur maintien dépend, juridiquement, d’une décision venue d’en haut.
Mais cette puissance possède une limite fondamentale : elle agit sur les positions institutionnelles, pas directement sur les adhésions populaires. On peut obtenir le ralliement d’un directeur général ; on ne récupère pas avec lui les milliers d’électeurs de sa commune. On peut attirer un maire ; rien ne garantit que ses administrés le suivent. On peut réunir 437 organisations sous une même bannière ; encore faut-il savoir combien d’électeurs chacune représente réellement. C’est pourquoi le nombre des ralliements ne règle pas la question de l’assise populaire de Kiiraay. Il la pose.
Deux légitimités sont désormais face à face
Le Sénégal se trouve ainsi devant une configuration singulière. D’un côté, le Président Bassirou Diomaye Faye dispose de la légitimité constitutionnelle incontestable du président élu et de l’immense puissance institutionnelle attachée à sa fonction. De l’autre, PASTEF dispose d’une légitimité électorale partisane beaucoup plus récente et directement mesurable, celle des législatives de novembre 2024 et de ses 130 députés.
Entre les deux se joue désormais la bataille de la légitimité populaire. C’est probablement pour cette raison que l’appareil d’État prend une importance aussi grande dans la stratégie présidentielle. Quand on ne dispose pas encore d’une majorité électorale propre démontrée, la tentation est grande de transformer la puissance institutionnelle en puissance politique. Les nominations, les ralliements et l’agrégation d’élus peuvent contribuer à construire un parti. Ils ne peuvent cependant remplacer indéfiniment l’épreuve populaire.
Il existe, en démocratie, un pouvoir que même le président de la République ne possède pas : celui de nommer ses électeurs.
Les prochaines élections seront donc beaucoup plus qu’une compétition entre PASTEF et Kiiraay. Elles permettront de départager deux récits concurrents de la victoire de 2024. Le premier considère que le pouvoir présidentiel et les ralliements qu’il suscite attestent déjà l’existence d’une nouvelle majorité. Le second soutient que la force populaire qui a rendu possible l’alternance demeure principalement structurée autour de PASTEF et d’Ousmane Sonko.

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