
Depuis les législatives anticipées du 17 novembre 2024, un même discours revient : la majorité de 130 députés obtenue par PASTEF ne serait pas le produit d’une adhésion populaire, mais l’effet d’un mode de scrutin trop favorable au vainqueur. Autrement dit, ce ne serait pas le peuple qui aurait donné cette majorité, mais le code électoral.
L’argument est séduisant, car il déplace le débat du terrain politique vers celui des mathématiques électorales et évite de s’interroger sur les causes de l’effondrement de l’opposition. Pourtant, les chiffres comme les mécanismes du scrutin le démentent.
Qu’une réforme du système électoral soit discutée est parfaitement légitime. Mais utiliser ce débat pour présenter la victoire de PASTEF comme une simple illusion statistique relève davantage du déni politique que de l’analyse institutionnelle.
Une majorité que les électeurs ont donnée avant que le mode de scrutin ne l’amplifie
La première erreur consiste à confondre une majorité populaire avec son amplification en sièges.
Le 17 novembre 2024, PASTEF a obtenu 1 991 770 voix, soit 54,97 % des 3 623 633 suffrages exprimés, dans une élection où 41 listes et coalitions étaient en compétition. Cette majorité absolue permet de tester l’argument selon lequel la majorité parlementaire serait une simple fabrication du mode de scrutin.
Même avec une proportionnelle nationale intégrale, le système le plus favorable aux minorités, PASTEF aurait obtenu 90 à 91 sièges sur 165, alors que la majorité absolue est fixée à 83. Le parti aurait donc disposé, dans tous les cas, d’une majorité suffisante pour gouverner.
Le Raw Gàddu a amplifié cette victoire ; il ne l’a pas créée. La majorité est née dans les urnes avant d’être traduite en sièges. Confondre les règles de conversion des voix avec la volonté des électeurs, c’est inverser la cause et la conséquence.
La proportionnelle départementale produirait exactement l’effet inverse de celui recherché
Les critiques du système actuel proposent de supprimer la prime majoritaire au profit d’une proportionnelle départementale. L’idée paraît séduisante, mais elle se heurte à une règle bien connue de l’ingénierie électorale : la proportionnelle ne corrige réellement les écarts que lorsqu’un nombre suffisant de sièges est à répartir. Dans les circonscriptions qui n’élisent qu’un, deux ou trois députés, elle favorise mécaniquement la liste arrivée en tête.
C’est précisément le cas du Sénégal. La plupart des 46 départements, comme les 8 circonscriptions de la diaspora qui élisent 15 députés, ne disposent que d’un à trois sièges. Au total, 54 circonscriptions élisent 112 députés, un découpage qui réduit fortement l’effet correcteur de la proportionnelle.
Or, en novembre 2024, PASTEF est arrivé en tête dans 42 des 46 départements et dans la quasi-totalité des circonscriptions de la diaspora. Dans ces conditions, une proportionnelle départementale lui aurait probablement attribué 112 à 120 sièges. La dispersion des voix entre Takku Wallu, Jàmm ak Njariñ, Sàmm Sa Kàddu et les autres listes aurait continué de favoriser PASTEF dans la plupart des petites circonscriptions.
Autrement dit, la réforme proposée aurait très probablement produit l’effet inverse de celui recherché.
Les véritables victimes auraient été les petites formations politiques
Une autre conséquence est rarement évoquée. Les petites listes qui ont obtenu un député en 2024 (Farlu, Les Nationalistes ou Sénégaal Kese…) ne le doivent qu’au quotient national. Dans une proportionnelle limitée aux départements et aux circonscriptions de la diaspora, où il aurait souvent fallu recueillir 20 à 35 % des voix pour obtenir un siège, aucune n’aurait été représentée.
Présentée comme un moyen de renforcer le pluralisme, cette réforme aurait donc probablement produit l’effet inverse en concentrant davantage les sièges entre deux ou trois grandes forces politiques.
Le débat sur une réforme du système électoral est parfaitement légitime. Mais prétendre que la majorité parlementaire de PASTEF serait le simple produit d’une mécanique électorale revient à oublier une évidence démocratique : les modes de scrutin répartissent les sièges ; ce sont les citoyens qui fabriquent les majorités.
