Catégorie : Santé

  • La responsabilité médicale, le droit administratif et le Procureur de Kédougou

    Depuis quelques jours, la justice sénégalaise nous donne le spectacle affligeant de son niveau élevé de dysfonctionnement. Cette fois-ci, il ne s’agit pas d’un homme politique dont le destin est scellé par une poignée de magistrats obéissant aux ordres du chef de l’exécutif. Nous sommes confrontés à un drame que les errements d’un procureur rendent encore plus difficile à supporter. La mort des suites d’une intervention chirurgicale de la parturiente Mamy Doura Diallo et de son bébé au centre de santé de Kédougou a montré à quel point les citoyens sont en insécurité judiciaire. Notre liberté, notre présence parmi nos proches, l’exercice de notre métier peuvent être remis en cause du jour au lendemain par la simple volonté d’un Procureur et ceci sans que le droit ait quelque chose à y voir. Il s’y ajoute, pour le malheur des professionnels de santé, la frénésie procédurale des magistrats depuis la découverte par les médias du marronnier de la mort dans les structures de santé. Il suffit de quelques manchettes racoleuses et morbides de la presse écrite le matin suivies de « plateaux de télévision » le soir avec des chroniqueurs sans la moindre compétence médicale, mais suffisamment spécialiste en « toutologie » pour que la machine s’emballe. Le Procureur de pousser tous les dossiers qui se sont amoncelés sur son bureau au fil des années pour s’occuper du cas à grand renfort de communiqués de presse.

    Deux remarques préliminaires

    Il n’est pas question ici de critiquer la presse qui fait face à des contraintes structurelles parmi lesquelles le modèle économique n’est pas des moindres. Les journalistes qui tiennent l’antenne en direct pendant des heures sont des « forçats de l’information » nous leur devons des encouragements pas des quolibets. Il ne s’agit pas de dire que les professionnels de santé ne doivent pas rendre des comptes lorsque leur responsabilité est engagée. De même, passer par perte et profits la situation problématique de notre de système santé en général et des structures de soins médicaux en particulier. Divers travaux scientifiques et des rapports d’organisations de la société civile ont montré comment la violence est au cœur du fonctionnement des hôpitaux. Qu’elle soit verbale, physique ou symbolique, de manière banale la violence s’exerce sur les patients par des professionnels. Les travailleurs des hôpitaux subissent eux-mêmes la violence des usagers et de l’institution. Les établissements publics de santé sont des employeurs à qui le droit du travail ne s’applique pas.

    Que les professionnels de santé et les établissements publics de santé aient mauvaise presse et l’opinion remontée contre eux, ils n’en demeurent pas moins des sujets de droit. La loi sénégalaise est claire : le professionnel de santé qui exerce au sein d’une structure hospitalière publique intervient en tant qu’agent de l’administration et le patient est un usager du service public. En cas d’accident, seule la responsabilité de l’établissement public est en principe engagée. C’est quand il peut être considéré que le professionnel de la santé a commis une faute personnelle détachable de ses fonctions que sa responsabilité pénale ou civile est engagée. Les fautes détachables de l’agent résultent d’actes relevant de sa vie privée ; d’une intention de nuire ; de la recherche d’un intérêt personnel et enfin la faute inadmissible, inexcusable au regard de la déontologie professionnelle. Cette responsabilité personnelle des agents ne se présume pas, elle doit être démontrée par des enquêtes sérieuses.

    Procureur ou politicien ?

     Le communiqué de presse (CP) du 31 août 2022 du Procureur de la République près du Tribunal de grande instance de Kédougou est un modèle de déclaration politique : biaisé, péremptoire et spéculatif, il peut servir de modèle à tous ceux qui au sein des Partis sont chargés d’en rédiger. Il ressort de la lecture que son auteur n’est pas médecin et qu’il connaît peu de choses à l’art. Aucun terme médical pour décrire les éventuels manquements, des affirmations gratuites comme « la défunte qui était diabétique ne pouvait nullement supporter accouchement par voie basse vu son poids qui était quasiment à 100 kg ». « Il nous a été donné de constater que le fœtus pesait 04 kilo 770 grammes et donc ne pouvait sous quelque acrobatie utilisée sortir par la voie basse. » Quelles sont les sources médicales du Procureur ? En termes techniques, l’équipe médicale était face à une dystocie des épaules conséquence d’une macrosomie fœtale. Les praticiens avaient-ils posé le diagnostic de macrosomie fœtale avant le début du travail ? Au cours des visites prénatales avaient-ils décelé les signes devant les orienter dans ce sens ? Les réponses à ces questions et bien d’autres ne peuvent que découler de l’étude attentive du dossier médical de la défunte. Le dépistage d’une macrosomie fœtale n’est pas un exercice facile. La sensibilité et la spécificité du dépistage clinique sont mauvaises. À l’échographie, les calculs pour estimer le poids fœtal ne sont pas infaillibles. À Kédougou, ces moyens existent-ils ? Le débat fondamental est de savoir si la responsabilité des praticiens est engagée. Le cas échéant, savoir s’il s’agit d’erreur ou de faute. Le Procureur de Kédougou tel un politicien désireux de profiter d’une occasion pour faire avancer sa cause n’a pas voulu s’intéresser au fond. 

    Que fait Maître Malick Sall, le ministre de la Justice ?

    Il y a quelques semaines François Mancabou interpellé en bonne santé mourait après quelques jours de garde à vue. Dans un endroit où il n’y a aucune de raison d’avoir des « fractures cervicales », il en a été victime. L’« enquête » du Procureur de Dakar n’a donné lieu à aucune garde à vue. Pourquoi l’hôpital, lieu où la mort est un phénomène malheureusement récurent, ne peut pas être le théâtre d’enquêtes sans gardes à vue et mandats de dépôt ? Maître Malick Sall qui s’est surtout illustré jusqu’à présent comme Garde des siens va-t-il prendre date avec l’histoire en mettant en œuvre des réformes qui permettront un traitement juste et équitable des plaintes des usagers des services publics de santé ? En attendant, peut-il nous dire quelles sont les instructions de la Chancellerie aux parquets dans le traitement des dossiers impliquant les professionnels de la santé ?

    L’époque de la toute-puissance et l’impunité du corps médical sont révolues. En même temps que la médecine devient une science pointue et une technique sure, le public tolère de moins en moins ce qui peut sembler des erreurs ou des fautes. Il faut prendre en compte ces évolutions et penser le traitement judiciaire qu’il faut apporter aux plaintes des usagers. Il nous paraît qu’il y a deux travers à éviter : la complaisance et l’acharnement. Cela passe par la protection des droits des usagers et des professionnels, le respect des textes de loi édictés et l’allocation à la Justice de moyens nécessaires à sa mission. Personnellement, je suis contre l’idée d’un tribunal des paires telle que le demande le Conseil de l’Ordre des médecins. Que le Conseil continue de s’occuper des fautes déontologiques va de soi. Lui donner des prérogatives en matières civiles et pénales est inconcevable en démocratie.  

  • Il faut sauver le Programme élargi de vaccination

    Au 5 juin 2020, le Centre de contrôle des maladies de l’Union africaine (Africa CDC) a dénombré 163 599 cas confirmés de coronavirus. À la même date, la pandémie de Covid-19 avait entraîné la mort de 4611 personnes sur le continent. L’Afrique du Sud et l’Égypte sont les pays les touchés. Comparée à celles de l’Europe de l’Ouest ou de l’Amérique du Nord, la situation épidémiologique de l’Afrique est donc sans commune mesure. Si la pandémie de Covid-19 n’a pas entraîné la catastrophe épidémique promise par certaines cassandres à l’Afrique, ses conséquences économiques sont bien présentes. Selon la Banque mondiale, la croissance économique en Afrique subsaharienne passera de 2,4 % en 2019 à une fourchette comprise entre -2,1 % et -5,1 % en 2020. Selon une enquête réalisée en avril auprès des chambres de commerce et des associations patronales des huit pays de l’Union économique et monétaire ouest-africaine (UEMOA), l’emploi a diminué de 25 % et certains secteurs ont vu leur activité réduite à néant. Le secteur le plus impacté par les mesures de lutte contre la pandémie est celui des services, avec en avril des baisses d’activité allant de 100 % pour le tourisme et 95 % pour l’hôtellerie et la restauration. Le commerce est lui aussi très impacté : 63 % des grossistes ont vu leur activité baisser d’un quart, mais 81 % des détaillants travaillant dans l’informel ont fait le même constat.

    En plus des conséquences socioéconomiques qui s’expliquent par les mesures de confinements et de fermetures des frontières on peut noter celle plus inattendue : la forte défiance vis-à-vis de la science, du système sanitaire. Plus grave, la pandémie de Covid-19 a accentué la défiance vis-à-vis de la vaccination. Alors que le consensus dans la communauté scientifique est que seul un vaccin efficace pourra juguler la propagation du virus SRAS-CoV 2. Une enquête réalisée fin mars en France, alors que l’épidémie touchait de plein fouet le pays, 26 % des répondants ont déclaré que si un vaccin contre la maladie est disponible, ils ne l’utiliseraient pas. Ces dernières décennies, de nombreuses études ont mis en évidence au plan mondial notamment les pays dans lesquels la transition épidémiologique est achevée, une forte défiance vis-à-vis de la vaccination. Pour de nombreux analystes, elles s’expliquent largement par cette même culture de l’individualisme, qui veut faire des citoyens des « acteurs responsables » de leur santé, et que la prévention cherche justement à développer[1].

    La vaccination victime du Covid-19 ?

    En Afrique où la transition épidémiologique[2] est balbutiante, la pandémie de Covid-19 a été l’occasion d’une remise en cause virulente notamment sur les réseaux sociaux de la vaccination. Tout est parti d’un débat entre deux scientifiques sur le plateau de la chaîne française LCI, le 2 avril 2020. Les deux chercheurs laissant libre cours à leurs préjugés racistes, imaginent mener des essais cliniques peu soucieux des principes éthiques en Afrique en utilisant le vaccin du BCG contre le Covid-19. Les termes employés, les références aux travaux menés contre le sida « sur des prostitués », soulèvent un tollé en Afrique. Cet épisode a fait découvrir d’insoupçonnées véritables « ligues anti-vaccins ». Diverses initiatives ont été lancées notamment sur le site spécialisé Change.org, une pétition refusant les tests de vaccin en Afrique a déjà recueilli au 7 juin 2020, 27 634 signatures pour un objectif de 35 000. La protestation n’a pas été que virtuelle, très rapidement dans de nombreux pays, ont été signalées une diminution des activités d’immunisation. Constat d’un responsable de l’Unicef « La polémique des essais vaccinaux contre le coronavirus en Afrique a fait beaucoup de bruit et certains parents refusent désormais de vacciner leurs enfants ». Au Sénégal, dans une interview parue dans le journal le Quotidien du 30 mai 2020, le Dr Mamadou Ndiaye, le directeur de la prévention au ministère de la Santé maniant la langue de bois avec délectation dira que « le programme de vaccination avec la pandémie a subi des contrecoups… » Sur le terrain, en Casamance, l’infirmier d’État Rémi Diédhiou a raconté au site rfi.fr qu’au cours de sa tournée de vaccination dans le village de Sonkocounda, deux familles ont refusé de faire vacciner leurs jeunes enfants à cause de ce qu’ils ont entendu sur les réseaux sociaux.

    Il n’est nullement étonnant que les propos des scientifiques de LCI aient entraîné des réactions passionnées et virulentes. La mémoire collective africaine est pleine de souvenirs douloureux de sa confrontation à la médecine. La médecine a longtemps été présentée comme le côté noble de la colonisation, mais elle a été aussi et surtout un instrument de domination et parfois de coercition. Les mémoires sont pleines des souvenirs douloureux, comme celui du « Docteur la mort », Wouter Basson, qui a sévi en Afrique du Sud du temps de l’apartheid. Le scandale de la Lomidine[3] supposé remède miracle contre la maladie du sommeil qui sera responsable de nombreuses morts et dont l’arrêt de l’utilisation n’a été obtenu qu’au prix d’émeutes. L’essai clinique sauvage de la trovafloxacine (Trovan) par le géant pharmaceutique Pfizer au Nigeria en 1996. Par contre, il est surprenant, que la vaccination, une des pratiques de santé publique parmi les plus connues et parmi les plus efficaces avec l’accès à l’eau potable soit aussi conspuée dans un continent où son efficacité est largement documentée. Le Sénégal, par exemple, a réussi de l’indépendance à nos jours, a divisé par 6 son quotient de mortalité infanto-juvénile grâce en grande partie aux politiques de vaccination généralisée contre les maladies de la petite enfance. La vaccination a fait rapidement baisser la mortalité même si seulement la moitié des enfants a pu être touchée par les campagnes volontaristes qui ont été menées. 

    Qu’est qu’un vaccin ?

    Un vaccin « est une préparation administrée pour provoquer l’immunité contre une maladie en stimulant la production d’anticorps[4]. »  Le principe de la vaccination consiste en l’introduction d’un agent potentiellement pathogène dans l’organisme pour qu’il y induise une infection. Il existe deux types de vaccins, les vaccins vivants atténués et les vaccins tués inactivés ou vaccins inertes. Les premiers sont composés d’agents infectieux vivants, mais atténués par des techniques particulières. Les agents infectieux restent capables de se multiplier chez l’hôte naturel. Comme exemples de ce type nous avons le BCG le vaccin antituberculeux et le vaccin antipoliomyélite oral type Sabin. Ils ont l’avantage de permettre une protection rapide (environ deux semaines) et durable, proche d’une protection conférée par une infection naturelle. La protection immunitaire est induite après l’injection d’une dose unique : ces vaccins ne nécessitent pas de rappel. Ces vaccins, qui entraînent une maladie infectieuse à minima, sont cependant à risque d’induire une maladie infectieuse vaccinale chez certains sujets (immunodéprimés, femmes enceintes) chez qui elles sont contre indiquées. Le deuxième type regroupe les vaccins tués inactivés. Ils sont dépourvus de tout pouvoir infectieux, nécessitent pour la plupart d’entre eux des administrations répétées et des rappels, ainsi que l’utilisation d’adjuvants afin d’induire une réponse immunitaire protectrice. La protection conférée par le vaccin inactivé devra être entretenue par l’administration ultérieure de rappels. Il existe différentes variétés de vaccins inactivés : — les vaccins à germe entier contenant la totalité du virus ou de la bactérie, les vaccins sous-unitaires composés de différentes fractions antigéniques, anatoxines : toxines bactériennes ayant perdu leur pouvoir pathogène, etc.

    De l’importance de la vaccination et de la fragilité des stratégies vaccinales

    L’utilisation de la vaccination pour protéger l’homme des maladies infectieuses a déjà une longue histoire, mais ce n’est qu’au XXe siècle qu’elle a été utilisée à grande échelle. Les vaccins utilisés depuis plusieurs décennies ciblent la variole, le tétanos, la diphtérie, la poliomyélite, la coqueluche, la tuberculose, la fièvre jaune, la rougeole, les oreillons et la rubéole. Plus récemment, d’autres vaccins ont été développés et peuvent maintenant être utilisés en routine : c’est le cas des vaccins contre la méningite à Haemophilus influenzae b, les hépatites A et B, les gastroentérites à rotavirus, les infections à pneumocoques et à méningocoques, la varicelle. Un vaccin contribue à assurer la prévention individuelle, mais c’est la protection de la collectivité qui l’emporte dans l’élaboration des programmes des vaccinations vis-à-vis des maladies à transmission interhumaine : l’immunité de groupe permet même à des sujets non immunisés d’éviter la contamination.

    Depuis l’avènement de la vaccination masse, la mortalité et la morbidité dues maladies pour lesquelles existent des vaccins efficaces ont considérablement diminué. Cependant, seule la variole a été éradiquée, certaines maladies sont contrôlées, mais d’autres sont toujours endémiques malgré l’utilisation de vaccins efficaces. La variabilité de ces résultats est en rapport avec les caractéristiques de chaque maladie (signes cliniques facilement ou difficilement reconnaissables, transmission plus ou moins importante, etc.), au type de vaccin utilisé, à son efficacité plus ou moins élevée, au type et à la durée de l’immunité infectieuse ou vaccinale qu’il induit, à sa tolérance, à la stratégie vaccinale utilisée, à la couverture vaccinale obtenue, à la capacité du germe responsable de la maladie à échapper à l’immunité vaccinale, à la population humaine elle-même (caractéristiques génétiques, densité…).

    La vaccination prophylactique présente la particularité d’exiger une prise de risque immédiat (lié à la vaccination) pour éviter un risque hypothétique et différé (la maladie). Cette singularité fait que l’adhésion des populations aux programmes de vaccinations est très fluctuante et est tributaire de nombreux facteurs. Parmi ceux-ci, les informations véhiculées sur les vaccins ne sont pas des moindres. Les gens veulent des explications claires, des certitudes de la part des personnes en lesquelles, elles placent leurs confiances. Et ce n’est pas toujours les professionnels de la santé qui sont les plus écoutés sur le sujet. Dans les zones rurales et périurbaines, certains milieux populaires des centres urbains, le succès d’une campagne de vaccination demande que les leaders d’opinion (guides religieux, responsables politique, big man etc.) y mettent de leur bonne volonté. D’autre part, Il existe un élément très important dans la protection apportée par les vaccins : la notion d’immunité de groupe. C’est elle qui permet d’arrêter la propagation d’une maladie contagieuse au sein d’une population. Mais pour que cela puisse se faire, il faut qu’un nombre suffisant d’individus se fasse vacciner. Dans le cas de la rougeole, par exemple, une personne malade peut contaminer environ une quinzaine de personnes non vaccinées. Pour obtenir une immunité de groupe efficace, il faut donc que la couverture vaccinale atteigne 95 % de la population.

     La vaccination s’est imposée comme un moyen de prévention collective essentiel permettant l’élimination d’une maladie infectieuse d’un pays ou d’une région. Au Sénégal, où vaccination n’est pas obligatoire, mais gratuite et très vivement recommandée, la preuve de son efficacité dans l’amélioration de la situation sanitaire a été démontrée. Aujourd’hui que le Programme élargi de vaccination connaît une passe difficile, il est du devoir des autorités politiques de prendre les initiatives qui s’imposent pour restaurer la confiance des populations. La transparence et la clarté sur les stratégies vaccinales mises en place doivent être les axes prioritaires. Et plus largement, il est assurément venu le moment de travailler à une recherche et une industrie du vaccin nationale.


    [1] Orobon, Frédéric. « Les réticences contemporaines vis-à-vis de la vaccination. » Esprit 7 (2016) : 150-161.

    [2] La transition épidémiologique ou transition sanitaire est la période de baisse de la mortalité qui accompagne la transition démographique. Elle s’accompagne d’une amélioration de l’hygiène, de l’alimentation et de l’organisation des services de santé et d’une transformation des causes de décès, les maladies infectieuses disparaissant progressivement au profit des maladies chroniques et dégénératives et des accidents.

    [3] Lachenal, Guillaume. Le médicament qui devait sauver l’Afrique : un scandale pharmaceutique aux colonies. La Découverte, 2014.

    [4] Organisation mondiale de la santé (OMS)

  • La Global health aux temps du Covid-19 (1/3)

    Au 3 mai 2020, le Centre de contrôle des maladies de l’Union africaine (Africa CDC) a dénombré 43029 cas confirmés de coronavirus. Le Covid-19 a déjà coûté la vie à 1 761 personnes sur le continent. L’Afrique du Sud et l’Égypte sont les pays les touchés. Suivis par le Maroc, l’Algérie, le Ghana et le Nigeria. Comparée à celles de l’Europe de l’Ouest ou de l’Amérique du Nord, la situation épidémiologique de l’Afrique est donc sans commune mesure en matière de morbidité et de mortalité. Le temps permettra d’en élucider les raisons si cette situation s’avère définitive. En attendant que la science résolve la question, de nombreuses explications sont avancées : démographiques (jeunesse de la population), météorologiques et/ou climatiques (chaleur, humidité, etc.), virologique (c’est un virus à enveloppe) et économiques (faiblesse des échanges sino-africains), etc. Ces explications, de bon sens, relèvent pour le moment d’extrapolations. Il manque des données empiriques pour les confirmer ou les infirmer. L’étude des situations particulières des pays les plus touchés montre que les déterminants de l’épidémie sont loin d’être connus. La publication par le gouvernement français le vendredi 1er mai 2020 de la carte sur l’état de l’épidémie en France par département, selon les critères de circulation active du virus et des tensions hospitalières sur les capacités en réanimation, montre une situation hétérogène. Les différentes explications données plus haut sont-elles de nature à rendre compte des différences notées dans ce pays ? Jusqu’à présent, la compréhension que la médecine a des épidémies met en relief un germe (virus, bactérie, etc.) et un écosystème qui permet sa dissémination. La pandémie de Covid-19 va-t-elle faire changer nos cadres d’intelligibilité ? Est-on à la veille de ce que Thomas Kuhn appelle une révolution scientifique ?

    Si la catastrophe épidémique n’a pas touché le continent, ses conséquences économiques sont bien présentes. Selon la Banque mondiale, la croissance économique en Afrique subsaharienne passera de 2,4% en 2019 à une fourchette comprise entre -2,1 % et -5,1 % en 2020, ce qui constituera la première récession dans la région depuis 25 ans. Des millions d’emplois ont été détruits dans le secteur informel qui occupe plus de 80 % des actifs dans la majorité des pays. Nos gouvernants ont-ils eu une réaction disproportionnée par rapport à la menace ? Une réponse affirmative serait à mon sens injuste. Les épidémies sont, au-delà de leur caractère objectif en matière de données épidémiologiques, des constructions sociales. Les images d’hôpitaux italiens débordés où les patients sont intubés dans les couloirs ou encore celle de professionnels de la santé en France, haut lieu de tourisme médical des élites des pays africains francophones, se plaignant de manquer du minimum de moyens pour faire face à l’afflux de patients infectés, ne pouvait qu’inciter les pouvoirs publics à prendre les mesures les plus radicales pour faire face au risque d’épidémie. Il y a eu également une demande de protection face aux menaces qui étaient en mondiovision. Cette demande s’exprimait dès la mi- février dans divers pays du continent. Et quand on sait qu’il y a des toujours de nettes différences entre les dimensions affectées aux problèmes de santé par l’imaginaire collectif et leur réalité, on ne peut que comprendre l’empressement des gouvernants africains à dupliquer sur leurs territoires les mesures des pays les plus touchés. Les pouvoirs de la périphérie du système-monde voyant les États du centre (États unis, France, Royaume-Uni, Italie) démunis face à la pandémie, sauf à être absolument sûrs de leurs capacités coercitives, ne pouvaient que prendre les mesures de prévention les plus hardies.

    Les systèmes de santé africains pourront-ils faire face si l’expression épidémiologique de la pandémie de Covid-19 venait à changer négativement ?  Sans entrer dans des généralisations abusives, il est légitime de craindre que les difficultés qu’ont connues les pays touchés par l’épidémie à virus Ebola qui a dévasté de l’Afrique de l’Ouest en 2014-2015 se reproduiront dans divers endroits du continent en cas dissémination du SRAS-Cov2. Et, malheureusement, une telle situation sera une preuve supplémentaire de l’impuissance des systèmes de santé en Afrique subsaharienne et l’échec de la Santé globale ou Global health* fille de la Banque mondiale et de l’idéologie néolibérale.

    À suivre

    *  La santé globale est la santé d’une population dans un contexte global (ou mondial). Le bureau exécutif des Universities for Global Health explique que « la croissance rapide de la vitesse des voyages et de la communication, ainsi que l’interdépendance économique de toutes les nations ont entraîné un degré nouveau et une rapidité nouvelle d’interconnexion globale ou de globalisation qui se répercutent sur la santé des populations partout sur la planète ».

  • La vaccination et le progrès sanitaire au Sénégal

    Il y a quelques jours, une estimée consoeur m’exprimait ses craintes pour le futur du Programme élargi de vaccination (PEV) au Sénégal. Certaines réactions suscitées par les propos abjects du Pr Jean-Paul Mira sur le plateau de la chaîne de télévision française LCI, le 1er avril 2020 prenaient à son avis et du mien également, des tours anti-vaccination et antimédecine voire obscurantistes que l’on ne peut passer par perte et profit vu leurs succès dans l’opinion.  La crainte de ma consoeur est une perte d’efficacité de toutes les stratégies pédagogiques déployées ces dernières décennies pour favoriser le développement des programmes de vaccination.

    Les campagnes de vaccination ont sauvé des vies

    Le PEV a été lancé par l’Organisation mondiale de la santé (OMS) en 1974 dans le but de rendre les vaccins accessibles à tous les enfants dans le monde. Au début des années 1970, cinq millions d’enfants mourraient chaque année dans le monde à la suite d’une maladie évitable par la vaccination. Le taux de couverture vaccinale des enfants était alors inférieur à 5 %. Dix ans après la création du PEV, en 1984, l’OMS a établi un calendrier standard de vaccination pour les premiers vaccins du PEV : le BCG (bacille de Calmette et Guérin), le DTCoq (diphtérie, tétanos, coqueluche), le vaccin oral contre la poliomyélite, et le vaccin contre la rougeole. Par la suite, de nouveaux vaccins ont été développés et ajoutés à la liste du PEV des vaccins recommandés : le vaccin contre l’hépatite B, le vaccin contre la fièvre jaune dans les zones d’endémie, et le vaccin conjugué contre Haemophilus influenzae de type b (Hib) pour les pays à forte prévalence. Au cours des dernières décennies, la couverture vaccinale a beaucoup progressé dans le monde, atteignant 79% en 2005.  Elle est l’un des plus grands succès de la santé publique : la variole a été éradiquée en 1980, l’incidence mondiale de la poliomyélite a baissé de 99%. On estime que la vaccination a permis d’éviter chaque année 2 à 3 millions de décès. Plusieurs études épidémiologiques montrent que 1,5 million de vies supplémentaires pourraient être sauvées en améliorant la couverture mondiale de la vaccination qui est restée stable, ces dernières années.

    Le Sénégal, un cas d’école

    Le Sénégal, peut être considéré comme un cas d’école, de l’efficacité des programmes de vaccination. De l’indépendance à nos jours, le Sénégal a divisé par 6 son quotient de mortalité infanto-juvénile. Le quotient de mortalité infanto-juvénile est le risque de décès entre la naissance et le cinquième anniversaire. De 1960 à 2018, il est passé 296 à 44 pour 1000 naissances vivantes. Au cours des premières années de l’indépendance, sur 10 enfants qui naissaient, trois mourraient avant d’atteindre leur cinquième anniversaire. En 2018, il faut compter 100 naissances vivantes pour observer la mortalité des années 1960. L’évolution de la mortalité infanto-juvénile qu’illustre la figure ci-dessous, a été grandement déterminée des raisons d’ordre démographique, politique et climatique.     

    Entre 1960 et 1970, la baisse de la mortalité a été lente parce que l’immense majorité des Sénégalais vit en milieu rural où il y a peu d’infrastructures sanitaires. L’accélération de la baisse observée au cours des années 1970 et 1980 est la conséquence des politiques de vaccination généralisée des enfants contre les maladies de la petite enfance. La vaccination a fait rapidement baisser la mortalité même si seulement la moitié des enfants a pu être touchée par les campagnes volontaristes qui ont été menées.  Les progrès cessent dans les années 1990 en raison de la stagnation de l’effort vaccinal et de la recrudescence de la mortalité due au paludisme, elle-même conséquence de la fin des années de sécheresse.  Au début des années 2000, le regain de l’effort vaccinal, notamment par l’introduction de la journée de la vaccination et l’organisation de campagnes spécifiques de vaccination contre la rougeole ont permis de faire des progrès dans la réduction de la mortalité infanto-juvénile. 

    L’importance du rôle de la vaccination dans la baisse de la mortalité infanto-juvénile a été bien documentée par des équipes de l’Institut de recherche en développement (IRD) qui ont travaillé au Sénégal. Il ressort des diverses observations que les progrès les plus importants ont commencé au début des années 1970 et sont marqués par le contraste entre les niveaux de mortalité dans les grandes villes et les zones rurales. On est passé d’une différence de l’ordre d’un à trois au cours de la période 1960 – 1975 à un contraste d’un à deux à la fin des années 80. Dans les zones rurales, cette baisse ne s’est pas faite en un seul temps même si le schéma de baisse a été le même. Il a été noté dans les Observatoires de populations en zone rurale de l’IRD des différences dans l’amorce du mouvement de baisse de la mortalité. Pour les chercheurs, la plus ou moins grande précocité de la baisse de la mortalité dans les zones rurales est corrélée à la richesse en services de santé. La baisse relativement rapide de la mortalité des enfants en zone rurale à partir de la fin des années 1970 pourrait est liée en grande partie à la décentralisation des infrastructures et à la nouvelle politique de santé qui ont permis de faire bénéficier de soins de santé la majorité des zones rurales. L’étude de la zone rurale du Bandafassi où il existe un Observatoire de populations montre le rôle déterminant qu’a pu jouer le Programme élargi de vaccination (PEV) dans les régions du Sénégal éloigné de la capitale et pauvres en équipements sanitaires. Non seulement la mortalité des enfants a baissé brutalement dans la zone étudiée après l’introduction de la vaccination, mais en plus la poursuite de la baisse a été étroitement liée au niveau de couverture vaccinale.

  • Trump, l’OMS et le Covid-19

    Le mardi 7 avril 2020, le président américain, Donald Trump, avait l’Organisation mondiale de la santé (OMS) dans son collimateur. Lors de son point de presse sur la pandémie du Covid-19 à la Maison Blanche, il a déclaré : « l’OMS s’est vraiment plantée », et continuant sur sa lancée il s’en est pris aux positions « très favorables à la Chine » du directeur général de l’organisme onusien, l’Éthiopien Tedros Adhanom Ghebreyesus. Avec la finesse qu’on lui connaît, il terminait sa diatribe contre l’OMS par une volte-face sur la suspension « des sommes destinées à l’OMS » qu’il avait annoncé quelques instants auparavant. Ouf ? Pas du tout, le 10 avril 2020, il revenait sur le sujet en promettant pour la semaine prochaine une « annonce » sur le financement de l’OMS.

    Trump dans la tradition de la droite américaine

    Même si la critique de l’OMS par Trump n’est qu’un contre-feu pour masquer son incurie dans la gestion de l’épidémie, elle ne s’en inscrit pas moins dans une longue tradition d’une partie de la droite américaine contre le multilatéralisme et en particulier l’OMS. Depuis plus d’une décennie, l’OMS fait face aux critiques les plus virulentes sur son inefficacité supposée, son mode de fonctionnement « archaïque », le scope « trop étendu de ses missions » et subie des coups de boutoir destinés à l’affaiblir. En décembre 2010, dans un article au vitriol paru dans Foreign Policy, Jack C. Chow médecin spécialiste de santé publique, ambassadeur des États-Unis sur le VIH/sida et la santé mondiale au Département d’État pendant l’administration de George W. Bush assimilait l’OMS a une relique de « l’aube de l’ère des antibiotiques ». À l’Assemblée mondiale de la santé (l’instance suprême de l’organisation qui réunit les ministres de la Santé des 193 membres) réunie à Genève du 16 au 24 mai 2011, Madame Margareth Chan alors Directrice générale de l’organisation s’était vue refuser le budget qu’elle demandait. Ce revers a eu pour conséquences la suppression de 300 postes sur 2400 au siège à Genève et dans les différentes représentations dans les pays membres et partant moins d’expertise pour l’organisation. Ironie de l’histoire ou pied de nez à l’OMS quelques semaines après que les pays riches et notamment les États-Unis eurent amputé son budget bisannuel prévisionnel de près d’un milliard de dollars (3,96 milliards accordés pour 4,8 milliards de dollars demandés), ils faisaient une promesse de dons de 4,3 milliards — plus que la somme espérée- à l’Alliance Gavi ou Alliance mondiale pour les vaccins et l’immunisation, une organisation humanitaire non gouvernementale créée en l’an 2000 et regroupant quelques pays, la Bill and Melinda Gates Foundation, l’UNICEF, l’Organisation mondiale de la santé et la Banque mondiale et des industriels des vaccins.

    L’OMS et le progrès sanitaire

    La situation l’OMS est paradoxale, alors qu’au cours de vingt dernières années la santé a conquis une place de choix dans l’agenda des relations internationales, son leadership n’a cessé d’être contesté. En 1990, l’OMS était le premier fournisseur de l’aide au développement en matière de santé. Depuis le début du siècle, elle est bien loin derrière les États-Unis, le Fonds mondial de lutte contre la tuberculose, le paludisme et le sida (GFATM), les ONG et autres fondations telle Bill and Melinda Gates Foundation (BMGF). Ces dernières années pour éviter de financer l’OMS tout en investissant dans le secteur de la santé, les pays riches ont préféré multiplier les partenariats et les initiatives sur des maladies particulières. L’aide internationale dans le domaine de santé qui est passée de 5,6 milliards de dollars en 1990 à 26,9 milliards de dollars en 2010 a suscité des vocations ! Une pléthore d’organismes ont vu le jour et il est devenu extrêmement difficile de savoir qui fait quoi, pourquoi et pour qui. Les gouvernements dans les pays en développement cherchant à résoudre les problèmes de santé dans leurs pays doivent s’adresser à une multitude d’agences mondiales pour obtenir un soutien. Les administrations sanitaires se plaignent souvent du temps mis à rédiger des propositions et des rapports pour des donateurs dont les intérêts et les procédures diffèrent ou entrent en opposition le plus souvent. Le point commun à ces initiatives et partenariats est qu’elles sont souvent loin des besoins sanitaires des populations des pays défavorisés.

    L’OMS a été créée au sortir de la Seconde guerre mondiale avec l’objectif « d’amener tous les peuples au meilleur état de santé possible. » Son histoire est riche de succès contre les maladies. Les campagnes mondiales de vaccinations initiées par l’OMS ont permis d’éradiquer la variole en 1977. En 2004, son action énergique a permis de limiter l’extension du syndrome respiratoire aigu sévère (SRAS). L’OMS est à l’origine de la convention-cadre sur la lutte antitabac, adoptée en 2003 et son réseau mondial d’alerte suit systématiquement le déclenchement d’épidémies dans le monde entier. En 2007, l’OMS consacrait son rapport annuel sur santé dans le monde à la sécurité sanitaire avec en point d’orgue le nouveau Règlement sanitaire international (RSI), adopté en 2005. Cette nouvelle législation négociée par les États dans un contexte marqué par le triomphe des idées néolibérales. Elle consacrait un changement de paradigme : le concept de maladies à notifier disparaissait au profit de la notion d’« Événements de santé publique d’importance internationale (ESPII) ». Cette innovation a été de portée considérable, parce qu’elle laisse une large place à l’appréciation des décideurs. Elle rend intelligible les atermoiements à considérer en 2012 le coronavirus du Syndrome respiratoire du Moyen-Orient (MERS-CoV) comme un ESPII ou encore le délai injustifiable mis à notifier comme telle l’épidémie Ebola de 2014 en Afrique de l’Ouest.

    La coopération internationale gage du succès

    Dans la crise sanitaire créée par la pandémie au Covid-19, l’OMS cherche à jouer son rôle face à des États qui ont décidé de faire cavalier seul parce que pour les gouvernements l’occasion est trop belle de montrer qu’ils sont au-devant des préoccupations des populations. Ce que l’OMS a rappelé aux États et qui lui a valu la diatribe de Donald Trump découle du RSI. La quarantaine, le confinement ne sont pas dans le RSI, encore moins les fermetures de frontières. En principe, dans un monde extrêmement interdépendant, fermer les frontières veut dire s’isoler et empêcher les secours d’arriver. Cependant, arrêter le trafic aérien et abaisser les barrières terrestres et maritimes sont des mesures attendues, populaires, prévisibles, qui donnent à l’opinion l’impression de garantir un succès immédiat à court terme. Cette fuite en avant est destinée à échouer, parce que nul État n’a les moyens de se jouer d’un virus qui ignore les frontières et pour lequel les connaissances accumulées sont encore parcellaires et les moyens de l’étudier et de le contrer loin d’être au point. En l’absence de vaccin et d’antiviraux, les « victoires » sur le virus doivent être considérées comme des répits et l’occasion d’une solidarité agissante envers ceux qui sont dans l’épreuve. En tout état de cause, seule la coopération internationale dans la recherche peut aider à trouver des solutions.Dans le passé, cette coopération a été efficace dans la lutte contre le SRAS, le VIH/Sida etc. L’OMS et son directeur général le répètent à satiété sans succès pour le moment.

  • De la justice et de l’équité dans le système de santé sénégalais (4/4)

    À la mémoire d’Amath Dansokho. Un humaniste en politique        

    L’accident de la route de Badiouré* du 17 août 2019 et ses conséquences sur le plan de la prise  en charge médicale ont sonné le glas des illusions sur la capacité des programmes et politiques sanitaires de ce pays à lutter avec efficacité contre les inégalités géographiques de santé. Faisant le point sur les conséquences de l’accident, le médecin-chef du centre de santé de Bignona, repris par l’Agence de presse sénégalaise (APS) déclarait : « Ce sont des blessures extrêmement graves, qui nécessitent des interventions en urgence, avec l’implication de chirurgiens et d’orthopédistes notamment (…). Le bloc opératoire de l’hôpital régional de Ziguinchor ne fonctionne pas. À l’hôpital de la Paix (à Ziguinchor), il y avait des soucis pour trouver des bouteilles d’oxygène ». En quelques phrases, le responsable médical de Bignona montrait qu’à la date de son intervention, la pyramide sanitaire tant vantée par nos autorités n’était que vue de l’esprit dans la région de Ziguinchor. Dans les régions de Kolda, Kédougou, Tambacounda et autres la situation est identique. Ces inégalités géographiques dans l’offre de soins de santé sont comparables aux inégalités sociales de santé dont nous avons parlé dans les articles précédents.  Le temps est venu de faire des propositions comme me pressent certains de mes camarades. On pourrait être outrancier, en disant que le Sénégal n’a de politique sanitaire, qu’en lien les priorités du moment de la « communauté internationale » et sa constellation d’organismes plus ou moins légitimes et de fondations de multimilliardaires qui veulent façonner le monde à l’image qu’ils voudraient. Il faut prendre à bras le corps le problème et refuser que la santé des populations sénégalaises soit perçue comme une grâce que la réflexion et le débat endogènes ne peuvent pas fondamentalement influencer. Il est temps d’admettre que le champ de la santé peut être modelé par le volontarisme politique, et qu’en l’occurrence les performances sanitaires actuelles du pays sont le fruit d’un processus historique moyennement soucieux d’équité et de justice.  Un système peu équitable dont on peut apprécier l’inefficacité, par exemple, en comparant les statistiques sanitaires du pays à celles des pays d’Asie et d’Amérique du Sud présentant les mêmes caractéristiques démographiques et socioéconomiques. C’est pourquoi,  prenant acte de l’engagement du gouvernement d’en faire un secteur prioritaire, il nous semble, que le temps des ruptures soit venu. Il s’agit d’interroger notre système de santé: ses performances, programmes et plans stratégiques, en faire des sujets de débat démocratique et citoyen.

    Des principes

    Le système de santé du Sénégal qui est ici promu est un système égalitaire, solidaire, humaniste et universel. La santé est considérée comme un bien particulier qui ne doit aucunement être soumis à une quelconque régulation marchande. Elle doit être un droit fondamental qui ne doit pas être laissé aux forces du marché. L’égalité recherchée est celle de santé, et ce n’est point un nivellement par le bas. Elle se gagne par l’amélioration de la santé des moins bien portant avec en point de mire le meilleur état de santé possible pour tous. Cette égalité ne s’entend pas comme l’égalité pour l’ensemble des groupes d’âge. L’égalité d’état santé s’applique aux groupes sociaux, à l’intérieur des groupes âge-sexe. En d’autres termes, puisque la maladie n’est pas complètement évitable, elle doit au moins être répartie également entre tous les groupes sociaux. L’égalité d’état de santé recherchée se soucie des moyens utilisés :  l’eugénisme par exemple est proscrit !  Une des interprétations possibles serait que pour donner une santé égale à tous dès le départ, on pourrait préconiser d’éviter les naissances qui présenteraient des handicaps empêchant toute possibilité d’égalisation.  Puisqu’on ne peut redistribuer la santé entre individus, le critère d’égalité d’état de santé devient pour être pragmatique celui de diminution des inégalités d’état de santé.

    L’accès aux soins devrait être identique pour tous les Sénégalais, ce qui implique que les individus devraient avoir la même possibilité d’acquérir des soins. De même, les Sénégalais devraient bénéficier de soins identiques s’ils ont les mêmes besoins. Le système de soins doit être organisé de façon à lever tous les obstacles pour l’acquisition de soins de santé. Cela veut dire que le prix des prestations, la distance et le temps ne doivent pas empêcher les Sénégalais d’avoir recours aux services de santé dont ils ont besoin. L’accès aux soins doit dépendre uniquement du besoin et non des caractéristiques personnelles (sexe, profession, revenus, etc.) ou des données structurelles (localisation des professionnels de santé par exemple). Le principe d’utilisation selon les besoins doit faire en sorte que des personnes égales dans le besoin soient traitées de manière égale. Des personnes présentant des besoins différents doivent être traitées de façon différente : il faut accorder plus de soins à ceux dont les besoins sont supérieurs.  

    De la mise œuvre des politiques

    L’amélioration de la donne sanitaire dans le pays et la lutte contre les inégalités de santé passent par des réformes sectorielles hardies et volontaristes. Dans le champ sanitaire l’idée que la santé des populations est déterminée par une série de facteurs liés à l’environnement, l’économie, au social et au service de santé, doit inspirer toutes les politiques. L’amélioration de la santé des populations doit être considérée comme le moyen d’atteindre le développement, mais aussi comme le but ultime de celui-ci. En la matière, la protection sociale est un puissant instrument de lutte contre les inégalités de santé. Ce qui est ici revendiqué est une protection sociale dans une perspective de droits universels. L’État social sénégalais doit être basé sur les principes de citoyenneté, d’égalité des droits et d’universalité. Il faut rompre avec l’approche de la Banque mondiale d’une protection sociale laissée au marché avec quelques mesures d’assistance sociale. Ce qui implique le regroupement de tous les programmes de protection sociale en un organisme national financé par les ressources publiques assises sur les impôts, taxes et cotisations sociales.  

    Les inégalités résultent de l’incapacité à répartir adéquatement la richesse et les services dans la société.    Au Sénégal l’idéologie dominante tend à naturaliser les inégalités et à les présenter comme découlant de la « volonté de Dieu » qui « ne nous a pas tous créent égaux ». Il faut s’attaquer à ces inégalités par des macros politiques qui ciblent la répartition de la richesse et ne pas perdre de vue qu’il faut rompre avec l’État garde-barrière néocolonial et son insertion primaire dans l’économie-monde capitaliste. Des politiques plus ciblées sur les conditions de vie des populations doivent être engagées. La mauvaise santé est associée à de piètres conditions de vie, à une réduction de l’accès aux ressources et aux services essentiels dans plusieurs sphères de la vie (famille, travail, communauté, etc.) et à l’exposition à un stress psychosocial (insécurité, manque de contrôle sur sa vie, stigmatisation, sentiments d’exclusion et d’isolement, etc.). Ces politiques auront pour objectif  d’améliorer les environnements physiques ou les attributs des environnements sociaux. Les inégalités de santé sont le reflet des différences d’accès aux ressources matérielles, psychosociales et culturelles, lesquelles sont structurées par l’appartenance à des classesil faut mettre en place des politiques qui permettent de réduire l’exposition à divers facteurs de risque dans un milieu et à atténuer la vulnérabilité de certains groupes sociaux.

    * Accident d’un bus de transport en commun de 70 places survenu samedi 17 août 2019, sur la route nationale numéro 4, à hauteur du village de Badiouré dans le département de Bignona. Le bilan de l’accident est de cinq morts et 67 blessés dont plus de trente dans un état grave

  • De la justice et de l’équité dans le système de santé sénégalais (3/4)

    Une brève histoire des politiques sanitaires

    Jusqu’en 1972, le système de santé du Sénégal était marqué par un centralisme étatique hérité de l’administration coloniale. La fourniture des services de santé et la formation du personnel de santé étaient gérées par l’État. Les soins de santé étaient gratuits dans les établissements de soins relevant du secteur public. À la suite de la crise économique née des chocs pétroliers de 1973-1974, les finances publiques n’étaient plus à même de supporter le fonctionnement du système qui est tombé en décrépitude et a vu les patients le déserter. En décembre 1989, le Sénégal a mis en place la Déclaration de Politique de Santé. En 1992, le pays adopte l’Initiative de Bamako introduisant la participation financière des usagers et la décentralisation de la gestion des systèmes de santé publics, afin de créer un environnement favorable à un marché de la santé. Depuis un peu plus de deux décennies, le Sénégal a sous l’égide et le financement de la Banque mondiale a initié des cycles de planification sanitaire. Le Plan national de Développement sanitaire (PNDS 2009-2018) qui a succédé au PNDS (1998-2007) proclamait une rupture dans la façon d’aborder le développement sanitaire. Son objectif était la répartition équitable de l’offre de services et au financement de la demande en santé. Le plan promettait que tous les ménages et toutes les collectivités bénéficieraient d’un accès universel à des services de santé promotionnels, préventifs et curatifs de qualité, sans aucune forme d’exclusion. Ce plan avait également pour but la réalisation des Objectifs du millénaire pour le développement (OMD) santé. Un accent particulier était mis sur l’amélioration de la gestion du secteur dans un cadre multisectoriel afin de mieux prendre en charge les déterminants de la santé et réduire les inégalités. Le PNDS 2009-2018 comme les plans et politiques sectorielles précédents a réaffirmé l’option du Sénégal pour la Stratégie des soins de santé primaires (SSP) préconisée par l’OMS et l’adhésion aux principes de justice sociale que.

    Questionner l’idéal de justice sociale qui fonde les politiques de santé

    Ce qui fonde la bonne réputation de la stratégie de soins de santé primaire (SSP) est sa promesse de justice. C’est l’idéal de justice contenue dans le slogan « la santé pour tous à l’an 2000 ». Ce slogan n’a jamais prétendu qu’à cette date, maladie et le handicap ne seraient plus de ce monde. Le sens qui lui a été donné avant 1998 était que tout individu a le droit d’avoir accès aux soins primaires et par leur intermédiaire, à tous les échelons de système de santé. La stratégie d’avant 1998 était basée sur la lutte contre l’exclusion. Il s’agissait de donner à chacun la possibilité d’accéder à des soins lui permettant d’être productif et de participer à la vie sociale. Après 1998 la stratégie des soins de santé primaire sera réactualisée avec pour but : combattre la pauvreté, promouvoir la santé dans des contextes différents et harmoniser les politiques sectorielles en faveur de la santé. Dans cette optique le système de santé est considéré comme un moyen de récupérer les pauvres en mettant l’accent sur les problèmes qui les touchent. La croissance économique est vue comme un moyen de permettre aux pauvres de vaincre le cercle vicieux de la pauvreté et de la maladie. Le postulat est que le cercle vicieux de l’exclusion sanitaire fonctionne en relation avec d’autres cercles vicieux comme le manque d’accès aux services de base, les difficultés au travail, etc. La conséquence est une vision qui préconise une approche intersectorielle ou multisectorielle comme les interventions sanitaires et l’amélioration de l’éducation. L’harmonisation des politiques qui ont un rapport direct ou indirect sur la santé devient une idée-force. Il est recommandé que les politiques qui s’attaquent à réduire les inégalités dans le secteur de la santé devraient également viser aussi les inégalités sur le plan de la qualité et de la disponibilité des services de santé par exemple (du côté de l’offre) et les inégalités de revenus, de savoir, de pouvoir (dans le domaine de la santé) d’alimentation, etc. (du côté de la demande). L’OMS explique la disparité de santé au détriment des pays en développement et des pauvres où qu’ils se trouvent, autant par des modes de vie pathogènes « mauvaises habitudes alimentaires absence de mesures d’hygiène élémentaire, etc. » que par l’inadéquation des systèmes de santé « absence de services, services inadaptés ». Elle dénonce aussi on accorde généralement la priorité à la médecine curative plutôt que la médecine préventive et à la promotion de la santé. Elle fait le constat que les inégalités économiques et inégalités de santé se conjuguent au détriment des plus défavorisés. C’est pourquoi elle insiste sur la nécessité de réduire les inégalités sociales et économiques comme elle s’engage à réorienter les actions en faveur des plus démunis et des victimes de la pauvreté.

    La conception de la « justice sociale » de l’OMS est une approche qui combine plusieurs théories avec toutefois un net penchant pour le courant rawlsien de la justice sociale. Dans les politiques et programmes de l’OMS, la santé est conçue comme un bien spécial qui doit échapper aux logiques marchandes. On peut donc affirmer que la conception de la santé que défend l’OMS est loin de celle des libéraux. Le droit à la santé que revendique l’OMS est un droit fondamental (ou de base) de l’être humain. De même, il y a un consensus pour dire que « l’égalité d’accès aux soins » que recommande l’OMS peut s’entendre comme la possibilité de consommation ou comme possibilité de traitement ou d’utilisation. L’égalité d’accès au sens de possibilité de consommation signifie que les personnes devraient avoir la même possibilité de recevoir des soins, que le système de soins devrait être organisé de façon à ce qu’il n’y ait pas d’obstacle pour quiconque dans la réception des soins. L’égalité d’accès aux soins au sens de l’égalité de traitement ou d’utilisation suppose la distribution des soins selon les besoins : les individus devraient bénéficier de soins identiques s’ils ont les mêmes besoins, indépendamment de leurs caractéristiques personnelles (âge, sexe, revenu, etc.) indépendamment des données structurelles (localisation des professionnels de santé). Ce principe d’utilisation comporte deux dimensions : une dimension d’équité horizontale en vertu de laquelle des personnes égales dans le besoin doivent être traitées également ; et une dimension d’équité verticale qui accorde davantage à ceux dont les besoins sont plus grands et qui traitent différemment les personnes dont les besoins sont différents. L’égalité préconisée par l’OMS est dans la réalité une égalité formelle et l’équité en tant que principe de justice s’applique aux moyens plutôt qu’aux résultats, au système de santé de soins plutôt qu’à l’état de santé. Pour l’OMS un système équitable de soins de santé doit assurer l’accès universel à un niveau adéquat de soins tout au long de l’existence, et cela sans imposer de charges excessives.

    Dans les faits ? Signaler à gauche et tourner à droite !

    Plan après plan, les différentes politiques menées depuis plusieurs décennies prétendent faire de la stratégie des SSP l’alpha et l’oméga de la santé publique au Sénégal. La réalité est plus nuancée. Quand on examine le financement de la santé, on note l’inégale répartition des dépenses d’investissement : les dépenses de santé sont plus orientées vers les villes que vers les zones rurales (centres de santé, postes de santé, districts, maternités rurales et cases de santé). Les hôpitaux régionaux et nationaux et les structures de santé spécialisées reçoivent plus de moyens financiers que les services de santé à la base, plus proches des populations les plus démunies et plus aptes à faire réduire efficacement les charges de morbidité. Dans les dépenses d’investissement, la part des hôpitaux constitue 75 % du budget contre 17 % pour les centres de santé et 8 % seulement pour les postes de santé. De la fin des années 1970 jusqu’en 2005, les ménages ont été, la première source de financement du secteur de la santé. Les crises du secteur public dans les années 1980 et 1990 ont conduit le pays à développer la participation financière des usagers. Si cette contribution restait relativement symbolique dans les années 1980, elle est devenue une véritable composante de la mobilisation des ressources au début des années 1990 à la suite de l’initiative de Bamako. Selon l’OMS, les dépenses privées de santé représentaient en 2014, 48,17 % des dépenses totales du secteur. Les disparités dans l’utilisation des services de santé entre Dakar et les autres régions, surtout les plus pauvres, reflêtes beaucoup plus les différences dans la disponibilité et dans l’accessibilité géographique des services entre les régions ce qui contrevient aux principes d’égalité et d’équité de la stratégie des SSP.

    Le budget alloué au secteur de la santé par l’État sénégalais a connu une hausse importante au début des années 2000, tant en fonctionnement qu’en investissement. Ainsi, de l’an 2000 à 2005 il a connu une augmentation de 116 % (dans un contexte d’inflation faible). L’accroissement des dépenses publiques de santé a permis au pays d’atteindre l’un des niveaux de dépense en santé les plus importants de la sous-région. En 1998 la part des dépenses publiques de santé dans le PIB était au Sénégal très inférieure à la fois à celle de la moyenne des pays d’Afrique subsaharienne (Afrique du Sud et Nigeria exclus) et des pays de l’UEMOA. En 2002, le pays avait, avec une dépense publique de santé estimée à 2,31 % du PIB, atteint le niveau moyen des premiers (2,35 %) et dépassé la moyenne de l’UEMOA (2,01 %). Pour les dernières données disponibles, les dépenses de santé sont estimées à 4,66 % du PIB. Les ratios des budgets de la santé sur le budget de l’État ou par rapport au PIB ont tous deux évolué de façon positive au cours des dernières années. Ainsi, le budget total consacré à la santé en pourcentage du budget de l’État est passé de près de 5,5 % en 2000 à 7,8 % en 2004 et même 8,1 % en 2005. La part du budget de la santé dans le budget total est restée sur la période en deçà de l’objectif de 9 % recommandé par l’OMS puis de 15 % (sommet d’Abuja) sur lequel le gouvernement s’est engagé.

    L’analyse des dépenses sociales 2006-2013 montre une augmentation des financements publics dans le secteur de la santé. Toutefois, ces dépenses restent encore en deçà du seuil de 9 % recommandé par l’OMS, et très en dessous l’objectif de 15 % des dépenses totales du gouvernement prôné dans la Déclaration d’Abuja. Sur la période étudiée, l’État n’a consacré annuellement en moyenne que 6 % de son budget total à la santé. Ce qui correspond à moins de 2 % du PIB. Et, ces ressources publiques sont essentiellement utilisées pour financer les dépenses de fonctionnement du secteur de la santé. Il n’y a guère qu’un cinquième des dépenses de santé qui est consacré aux autres programmes considérés comme stratégiques. Ainsi pour la santé de la mère et de l’enfant, moins de 2,5 % de la dépense totale de santé y est consacrée. Sur cette même période, les dépenses d’investissement ont aussi fortement augmenté en volume, passant de 28 milliards de francs CFA en 2006 à 54 milliards en 2013. Cette forte progression des dépenses d’investissement est liée à l’implication des partenaires extérieurs. Les financements d’origine extérieure représentent ainsi plus des deux tiers des investissements dans le secteur de la santé sur la période étudiée. Ce qui a pour corollaire une faible maîtrise des programmes d’investissements par les autorités nationales.

                               À suivre

  • De la justice et de l’équité dans le système de santé sénégalais (2)

    On définira les inégalités de santé comme les différences de santé injustes et systémiques au sein des groupes sociaux. Dans la droite ligne de l’approche préconisée dans la première partie, la pauvreté et la question des inégalités de santé sont considérées d’ordre éthique car elles procèdent de considérations normatives. L’équité en santé renvoie à un jugement fondé sur la valeur de justice sociale. Elle réfère au redressement du caractère injuste d’une inégalité observée soit dans la distribution d’une ressource qui permet la santé ou dans un état de santé. Pour l’Organisation mondiale de la santé (OMS), « les inégalités en santé sont des différences systématiques observées dans l’état de santé des différents groupes de population. » Le gouvernement canadien en a une définition plus précise. Il considère que les inégalités sont « les différences de l’état de santé de divers groupes ou personnes de la société. Elles peuvent provenir de facteurs génétiques et biologiques, des choix effectués ou de hasard, mais ces inégalités sont souvent liées à un accès inégal aux principaux facteurs qui influent sur la santé comme le revenu, le niveau de scolarité, l’emploi et les soutiens sociaux »

    Un consensus s’est dégagé parmi les spécialistes pour dire que les inégalités de santé découlent d’une répartition inégale des déterminants sociaux de la santé et que ces déterminants sont eux mêmes façonnés par un ensemble de forces plus vastes, notamment l’économie, les politiques sociales et la politique. Pour la Commission des déterminants sociaux de la santé (GDSS) de l’OMS « les déterminants sociaux de la santé sont les circonstances dans lesquelles les individus naissent, grandissent, vivent, travaillent et vieillissent, ainsi que les soins qui leurs sont offerts. A leur tour, ces circonstances dépendent d’un ensemble de forces plus vastes : l’économie, les politiques sociales et la politique. »  Les déterminants sociaux des inégalités de santé sont les structures et les processus sous-jacents qui assignent systématiquement les gens à des positions sociales différentes et qui repartissent inégalement les déterminants sociaux de la santé dans la société. Cette distinction ne relève pas de spéculations intellectuelles mais a une portée pratique. En effet, moyens de lutte dont on dispose dépendent pour beaucoup de la manière de définir les inégalités santé. On peut distinguer plusieurs approches pour lutter contre les inégalités sociales de santé qui découlent des trois manières d’envisager les inégalités. L’objectif peut être de réduire les inégalités en se concentrant seulement sur l’amélioration de la santé des personnes qui appartiennent aux groupes les plus défavorisés ; en corrigeant l’écart entre les groupes les plus défavorisés et d’autres groupes (généralement le plus privilégié ou la moyenne d’une population) et en se préoccupant des inégalités dans l’ensemble de la population. S’occuper des inégalités sur l’ensemble du gradient de santé signifie de ne pas se limiter aux écarts qui existent entre les personnes qui se situent en bas de l’échelle ou à la situation des plus défavorisés, mais s’intéresser aussi aux façons dont la santé est repartie dans tous les segments de la population.

    Évaluation de deux politiques sociales

    Les approches qui agissent sur les déterminants sociaux des inégalités de santé ciblent les contextes social, politique, culturel, économiques et environnemental, ainsi que le positionnement social des groupes et des personnes de la population. Il y a deux manières de s’y prendre : l’économie politique et les politiques macrosociales. L’économie politique fait référence à une théorie et à une approche qui, lorsqu’on les applique aux inégalités, tentent d’expliquer les suppositions et les idéologies sous-jacentes aux structures politiques et étatiques et les effets de celles-ci sur les populations. Les politiques macrosociales sont celles destinées à réduire les inégalités grâce à des politiques sociales globales sans qu’elles remettent nécessairement en question les fondements de l’ordre qui régit la marche de l’État. Ces approches favorisent généralement des politiques qui s’inscrivent dans les structures idéologiques sous-jacentes de l’État. Depuis le milieu des années 80, le Sénégal est sous la coupe réglée des institutions de Bretton Woods (Banque mondiale, Fonds monétaire international). Elles imposent des politiques néo-libérales inspirées du Consensus de Washington. Que ces politiques aient pour nom Ajustement structurel, stratégie de croissance accélérée, initiative PPTE (Pays pauvres très endettés), Document stratégique de réduction contre la pauvreté (DSRP) elles ont en commun d’être fondées sur le postulat que les forces du marché sont les mieux à même de favoriser la croissance économique qui elle-même est confondue avec le développement. Le postulat de cette théorie est que la croissance économique est favorable à la création d’emploi et au développement humain compris comme réducteur de la pauvreté. Pour ce faire, il faut libéraliser le commerce, déréguler le secteur financier, réduire la sphère d’intervention de l’État. Cette économie politique a fait l’objet de critiques récurrentes qui ont pointé son coût social et les inégalités qu’elle engendre. Pour répondre à ces critiques des politiques macrosociales fortement encouragées par les institutions de Bretton Woods. Ces dernières années deux politiques susceptibles d’agir sur les déterminants sociaux des inégalités de santé ont été mises en place : Le Programme national de bourses de sécurité familiale (PNBSF) et la Couverture maladie universelle (CMU).

    Le PNBSF a pour objectif l’investissement dans le capital humain des enfants des 300 000 ménages les plus pauvres du pays. Les ménages reçoivent 25 000CFA par trimestre pendant cinq ans et en contrepartie participent à des séances de sensibilisation pour le changement de comportement sur la santé, la nutrition, l’éducation et l’état civil. La CMU est composée d’une branche d’assistance médicale (politique de gratuité) et d’une branche d’assurance fondée sur un réseau de mutuelles de santé et vise ainsi à offrir une couverture des risques liés à la santé pour les ménages les plus pauvres et les populations évoluant dans le secteur informel. L’objectif est de couvrir 80 pour cent de la population cible avant la fin de 2021. La branche assurance au niveau des mutuelles de santé est subventionnée en totalité pour les bénéficiaires du PNBSF et de 3 500 FCFA par an pour les personnes du secteur informel non bénéficiaires du PNBSF (soit la moitié de la prime d’enrôlement annuelle dans une mutuelle de santé). L’assistance médicale cible des groupes ou services de santé spécifiques : accouchement (césarienne) gratuit pour les femmes enceintes (depuis 2005), soins de santé gratuits pour les personnes âgées Plan Sésame mis en place en 2006 et soins de santé gratuits pour les moins de cinq ans depuis 2013.

    Une récente étude de Banque mondiale a procédé à la revue des dépenses de ces programmes. Les dépenses de ces programmes ont fluctué entre 2 milliards et 31 milliards de CFA entre 2012 et 2015 par an. Elles ont augmenté en 2017 et 2018, mais à cause de données incomplètes, les auteurs de l’étude n’ont pas donné le total des dépenses pour les trois dernières années. Il faut noter que le PNBSF dépense 30 milliards par an depuis 2016 (ce qui représente 0,16% du PIB). Les détails des dépenses entre 2012 et 2015 sont présentés dans le tableau ci-dessous.

    TABLEAU : Dépenses de deux grands programmes sociaux du Sénégal entre 2012 et 2015 en millions de CFA

      2012 2013 2014 2015
    PNBSF   365 10904 17117
    CMU branche gratuité 2313 4486 4704 8306
    CMU branche assurance 58 5000 6000 6292
    Total 2371 9851 11608 31715
    PIB 9100359 9367088 9775039 10508650
    % du PIB 0,03 0,1 0,12 0,30

     Sources : Banque mondiale, Gouvernement du Sénégal

    Le PNBSF cherche à cibler spécifiquement et uniquement les pauvres. Il y arrive bien selon l’étude puisqu’il identifie exclusivement ses bénéficiaires à partir du Registre National Unique (RNU). Le RNU est une base de données répertoriant les données sur 450 000 ménages du Sénégal, soit plus de 30% de la population totale du Sénégal. Le PNBSF couvre plus de 20% de la population. Au sein des bénéficiaires, la proportion de ménages en situation d’extrême pauvreté est de 58 pour cent, avec de grandes variations d’un milieu à l’autre : 24,8 pour cent des ménages du PNBSF sont en situation d’extrême pauvreté à Dakar, 54,8 pour cent dans les autres villes, et 80,4 pour cent dans les zones rurales.  La branche assurance de la CMU est destinée à couvrir toute la population. Elle a dans les faits une très bonne couverture de la population pauvre du fait de la subvention totale des bénéficiaires du PNBSF pour l’adhésion aux mutuelles. Du fait de la nature du risque maladie, l’assurance maladie a pour objectif de couvrir l’ensemble de la population, actuellement pauvre. Selon les données de l’Agence de la CMU, les bénéficiaires du PNBSF représentaient 65% des membres des mutuelles de santé fin 2016 (1 482 942 membres des ménages du PNBSF) et en 2017, 100% des bénéficiaires du PNBSF étaient enrôlés administrativement dans les mutuelles de santé et 89.5% d’entre eux avaient commencé à bénéficier des prestations des mutuelles de santé.

    Les résultats de différentes enquêtes sur le profil des bénéficiaires montrent une allocation de ressources vers des personnes ou ménages non pauvres. Le volet gratuité de la CMU, (et notamment pour la prise en charge des soins de santé des moins de 5 ans) ne bénéficie pas principalement aux plus pauvres. Par exemple, alors que 49% des ménages de la région de Tambacounda appartiennent au quintile le plus pauvre, seul 11% des enfants de moins de 5 ans de cette région ont bénéficié de la politique de gratuité (cela peut être lié à des problèmes d’accès géographiques aux services de santé, ou autres contraintes pour accéder aux services dans cette région).

                                                                      À Suivre

    PS : je vous recommande la lecture de l’article de mon camarade Mohamed Lamine Ly sur l’engagement citoyen comme moyen de réduction des inégalités sanitaires.

  • De la justice et de l’équité dans le système de santé sénégalais (1)

    À Guy Marius Sagna

    Le mois dernier, la question des évacuations sanitaires et de façon plus générale celle des inégalités sociales de santé a émergé dans le débat public à la suite de posts sur Facebook de Guy Marius Sagna et d’un article de mon camarade Lamine Dingass Diédhiou. Tous les deux en accord avec leurs convictions plaident pour un système de santé plus juste, plus équitable, et à même de prendre en charge la de santé des Sénégalais et de leur offrir des soins en adéquation avec leurs besoins. La question du coût des évacuations sanitaires et des distorsions dans le système de santé qu’elles induisent ont été suffisamment soulignées pour qu’il ne soit pas nécessaire d’y revenir. Le but poursuivi ici et dans les deux prochains articles, c’est de proposer des critères d’une juste allocation des ressources dans le système de santé. Mais pour ce faire, il semble important d’abord de faire l’état des lieux de la santé des Sénégalais, de mettre en exergue les inégalités sociales et de toutes sortes qui expliqueraient les différences qui rendent la situation globale insatisfaisante.

    Dans cet article, le système de santé désigne l’ensemble des organisations, des institutions, des ressources et des personnes dont l’objectif principal est d’améliorer la santé. Si l’on considère que dans l’absolu, un système de santé devrait avoir au moins deux buts, à savoir, lutter contre la mortalité prématurée, d’une part, et, d’autre part, augmenter l’espérance de vie sans incapacité (maladie, handicap…), on peut considérer que certaines statistiques, telles que la mortalité infanto-juvénile, l’espérance de vie à la naissance, la mortalité des adultes, sont à même de rendre compte, ne serait-ce que de manière parcellaire, de l’efficacité de ce système. Les sources des performances du système de santé sénégalais qui sont ici exposées sont  les bases de données de l’Organisation mondiale de la santé (OMS)  , de la Banque mondiale  et les rapports d’enquêtes de l’Agence nationale de la statistique et de la démographie (ANSD) du Sénégal. Elles ont été consultées ce jour.

    De modestes progrès et des inégalités inacceptables  

    L’espérance de vie à la naissance d’un Sénégalais qui naîtrait aujourd’hui est de 67 ans. On appelle espérance de vie à la naissance, le nombre d’année que vivrait un nouveau-né, si les caractéristiques de mortalité de la population au moment de sa naissance, demeuraient les mêmes tout au long de sa vie. Quand on prend en compte l’état de santé, dans cette espérance de vie, on pourrait espérer vivre en bonne santé pendant 58 ans. En soixante ans d’Indépendance, l’espérance de vie à la naissance a fait un bond d’une trentaine d’années. La mortalité infanto-juvénile, c’est à dire la probabilité de décès entre la naissance et le cinquième anniversaire, calculée pour 1.000 naissances vivantes, est de 45 pour 1.000. Sur 100.000 femmes qui donnent naissance à un enfant, 430 meurent en couche. Ces différentes données notent à souhait les progrès réalisés depuis quelques décennies. En vingt ans la mortalité infanto-juvénile a été divisée par trois grâces notamment à vaccination, les programmes de lutte contre la malnutrition. Mais pour appréciable que soient ces progrès, il est à noter qu’ils sont moins rapides que ceux enregistrer d’en d’autres pays d’Afrique et du monde ayant des caractéristiques similaires à celles du Sénégal. Le système de santé du Sénégal est confronté à des inégalités géographiques et sociales importantes. Il y a une insuffisance de la couverture en infrastructures sanitaires surtout dans les zones d’accès difficile et une inaccessibilité de près de la moitié de la population à services de santé de qualité.

    Les niveaux de mortalité infanto-juvénile sont nettement plus élevé en milieu rural. Ces disparités sont liées, en partie, à des différences dans la prise en charge de la grossesse, notamment dans le suivi prénatal et les conditions d’accouchement plus favorables en milieu urbain mais aussi d’autres facteurs tels que l’état nutritionnel et de santé des mères et des enfants. D’autre part plus l’instruction de la mère est élevée et plus les niveaux de mortalité sont élevés. La mortalité des enfants varie avec le niveau de bien-être économique du ménage. Les probabilités de décéder baissent quand on passe du quintile le plus pauvre au quintile le plus riche, en effet, le quotient de mortalité infantile varie de 46 ‰ dans le quintile le plus bas à 27 ‰ dans le plus élevé, et de 31 ‰ à 3 ‰ pour la mortalité juvénile. Les régions du Sud du pays ont les taux de mortalité infanto-juvénile les plus hauts. La région de Kolda affiche un taux plus de deux fois supérieur à celui de dakar.  La répartition des effectifs de professionnels de la santé est fortement inégalitaire. Ils sont concentrés à Dakar et à Thiès. Les dépenses sont fortement orientées vers les structures administratives du niveau central et des hôpitaux au détriment des services de santé de base. En outre, malgré certaines initiatives en direction des groupes vulnérables, les dépenses de santé continuent à profiter aux plus riches.

    Pour des politiques de lutte contre les inégalités

    Les différentes politiques menées pour lutter contre la pauvreté et les inégalités sociales et géographiques de santé ont jusqu’à présent manqué leurs cibles. Une des limites de ces politiques est leur absence d’interrogation sur les conditions et les critères de la justice distributive dans le champ de la santé.  Il y a comme des délibérations empreintes de ce que John Rawls appelle intuitionnisme dans l’élaboration des politiques. Le résultat : des situations de « premier arrivé, premier servi ». À ce jeu, ce sont les plus nantis qui ont les ressources et les réseaux pour saisir les opportunités les seuls gagnants !  

    Le philosophe canadien Daniel Weinstock, note trois incertitudes de la justice distributive dans le champ de la santé.  Comment intégrer la santé au débat sur la justice distributive ? La première et non des moindres est de définir ce qu’est la santé. Il existe un large spectre de définitions de la santé qui va de celle de l’OMS : « la santé est un état de complet bien-être physique, mental et social et ne consiste pas seulement en une absence de maladie ou d’infirmité. » à une conception strictement médicale de la santé. L’autre interrogation a trait à la question de l’objet de la distribution juste et équitable. Il y a une forte tendance dans le champ de spécialistes de santé publique, qui consiste à dire que ce qui devrait être l’objectif d’une théorie de la justice distributive en matière de santé, ce n’est pas tant les états de santé des individus comme tels, mais plutôt les déterminants de la santé, les chances pour la santé. Enfin, existe-t-il une théorie de la justice distributrice spécifique à la santé ?

    Ce monde d’incertitudes ne doit pas être un prétexte à l’action.  L’observation de la situation mondiale montre des expériences intéressantes où le progrès sanitaire a pris la forme de la lutte contre les inégalités. Cuba, l’État du Kerala dans l’Union indienne en sont des exemples patents. Mais il serait peu conforme à la réalité d’avancer que les progrès notés dans ces pays ne sont pas le fruit de réflexions et d’interrogations sur la justice et l’égalité dans le champ de la santé.

            À suivre

  • Ebola, préparer une riposte

    L’épidémie d’Ebola qui touche l’est de la République démocratique du Congo (RDC) notamment les provinces du Nord-Kivu et de l’Ituri est depuis la semaine dernière dans l’agenda international.  Le mercredi 17 juillet2019, l’Organisation mondiale de la santé (OMS) par la voix de son directeur général, l’Ethiopien Tedros Adhanom Ghebreyesus a déclaré que l’épidémie doit être dorénavant considérée comme urgence sanitaire mondiale. C’est la quatrième fois depuis 1948, que l’OMS décrète une telle mesure. La France dont la mobilisation dans la lutte contre cette épidémie avait fait l’objet de nombreuses critiques avait nommé la veille le professeur Yves Lévy envoyé spécial en RDC, chargé de conseiller le gouvernement dans la riposte à apporter à l’épidémie. Le professeur Lévy spécialiste d’immunologie et ancien PDG du prestigieux Institut national de la santé et de la recherche médicale (INSERM) était avant cette nomination dans la situation que vivent beaucoup de femmes quand leurs compagnons exercent des responsabilités publiques. Le professeur Lévy, époux d’Agnès Buzin la ministre de la Santé française depuis mai 2017, n’a pas été reconduit à la tête de l’INSERM pour cause conflits d’intérêts. Il était depuis la fin de son mandat sans un emploi à la hauteur de ses aspirations. Preuves supplémentaires de l’internationalisation des enjeux autour de cette épidémie, Le monde et le Guardian  y ont consacré chacun un éditorial tandis que The New York Times  publiait un papier d’angle .

    Selon l’OMS, l’épidémie de maladie à virus Ebola qui sévit actuellement dans l’est de la RDC est la plus grave jamais enregistrée dans le monde, après celle de 2014 en Afrique de l’Ouest qui avait fait 11 000 morts. Depuis qu’elle a été déclarée le 1er août 2018, l’épidémie a causé à la date du 18 juillet 2019, 1698 décès, dont 1604 parmi les cas confirmés. Le taux de létalité global, c’est-à-dire la proportion de cas fatals, est de 67 %. Parmi les 2522 cas confirmés ou probables pour lesquels on connaissait l’âge et le sexe, 56 % (1423) étaient des femmes et 29 % (720) des enfants de moins de 18 ans. Le nombre de cas parmi les agents de santé continue à augmenter et il s’établit désormais à 135 (5 % du nombre total de cas). Sur le terrain, la lutte contre l’épidémie s’opère dans un climat sécuritaire délétère avec les nombreux groupes armés qui écument une région livrée à des guerres de prédation, dans le cadre du pillage de matières premières, depuis plus de deux décennies. Plus graves, les équipes sanitaires doivent aussi combattre les soupçons des populations. Il y a une forte déficience de certaines communautés envers les équipes soignantes et les centres de traitements. Il y a des appels au meurtre des médecins, des attaques contre des centres de santé, des campagnes de vaccinations perturbées ou carrément empêchées. Les mesures de prévention comme les enterrements sécurisés, destinés à éviter la contamination se heurtent au refus des populations. L’épidémie d’Ebola en cours montre à l’envi le caractère subversif de toute épidémie à forte létalité. Le gouvernement congolais n’y échappe pas. Le 22 juillet 2019, le ministre de la Santé a démissionné pour marquer son désaccord avec la décision du président, Félix Tshisekedi, de reprendre le contrôle de la gestion de la crise liée à l’épidémie d’Ebola et d’introduire un nouveau vaccin en République démocratique du Congo. La critique de la décision présidentielle que fait le docteur Oly Ilunga désormais ex-ministre de la Santé, montre l’étendue des enjeux autour de l’épidémie, mais également les différences d’approches face à une épidémie, sujet éminemment politique.  

    L’épidémie d’Ebola de l’est de la RDC a touché la grande ville Goma. Un cas mortel y a été détecté et c’est ce qui a motivé la décision du directeur général de l’OMS de déclarer l’urgence sanitaire mondiale. Le Sénégal doit se préparer à gérer l’éventualité de l’importation de cas. Au-delà de la préparation des équipes sanitaires à la détection et la prise en charge des cas éventuels, il y a la préparation politique et dans le cas d’espèce la communication ne doit pas souffrir d’impairs de communication. Le contrôle des images à diffuser sur les médias nationaux doit être une exigence. Les images de l’évacuation du médecin américain Dr Rick Sacra contaminé par le virus d’Ebola lors de l’épidémie d’Afrique de l’Ouest de 2014-2016 étaient rassurantes pour l’opinion publique américaine. Par contre, elles ne pouvaient qu’être inquiétantes pour les Africains, car on y voyait un déploiement de moyens hors de portée de leurs systèmes de santé. Informer juste et vrai, mais en toute responsabilité, car les temps d’épidémies à forte létalité sont des temps troubles où les instincts les plus grégaires des hommes trouvent des exutoires. Mais cela ne doit pas être le prétexte à la prise de mesures inconsidérées telles que la restriction à la libre circulation des personnes et au commerce comme cela a été fait par notre gouvernement pendant l’épidémie d’Ebola d’Afrique de l’Ouest de 2014-2016 avec la fermeture de la frontière avec la Guinée.