Budget 2027 : le peuple à la diète, le Palais au régime de faveur

Le projet de budget 2027 double l’enveloppe des Bourses de sécurité familiale, de 70 à 140 milliards FCFA, pour un peu plus d’un million de ménages. Soit, théoriquement, moins de 400 FCFA par jour et par foyer. Pour une famille vivant du góorgóorlu, cette débrouille quotidienne où chaque pièce a déjà sa destination avant d’être gagnée, ce n’est pas rien. Mais le chiffre prend une autre dimension lorsqu’on découvre, à l’Annexe III, que la Présidence de la République dispose de 183,4 milliards.

Le budget révèle ainsi deux austérités : celle qu’on impose au pays et celle qu’on s’impose à soi-même. La première se paie au prix fort. La seconde semble bénéficier d’une dispense.

Ce que le budget impose

Le gouvernement n’a pas choisi toutes les contraintes dont il hérite. La dette révélée en 2024 et le choc pétrolier lié à la guerre au Moyen-Orient ont réduit ses marges de manœuvre. Mais le Sénégal, qui ne dispose ni de sa propre monnaie ni de sa propre banque centrale, doit composer avec les règles de l’UEMOA, notamment la norme de déficit de 3 % du PIB, alors que le budget 2027 prévoit 4,7 %. Son accès au financement dépend aussi des marchés et des créanciers. Ces contraintes ne sont pas seulement économiques : elles sont également monétaires et politiques. La question n’est donc pas tant de savoir s’il faut ajuster que de savoir qui supporte l’ajustement.

Le service de la dette atteindra 5 855,8 milliards FCFA en 2027, dont 1 303,9 milliards d’intérêts et commissions. Dans le même temps, les dépenses en capital financées sur ressources internes reculent de 15,6 % par rapport au budget ajusté de 2026. La réforme des subventions énergétiques, présentée comme favorable aux plus modestes, risque aussi de renchérir les transports et les produits de consommation. L’ austérité a donc des conséquences concrètes sur l’investissement et le pouvoir d’achat.

Dans le même temps, l’article 19 proroge les avantages fiscaux des Entreprises franches d’exportation, quand le budget promet de « réduire les exonérations ». Et selon la page qu’on lit, les recettes fiscales progressent de 113,1 milliards (exposé des motifs, p. 18) ou reculent de 30,8 milliards (Annexe I, p. 49), faute d’une même règle de classement d’un tableau à l’autre. Un État peut demander des sacrifices ; il doit au moins présenter des comptes qui parlent la même langue.

De la volonté de rupture à la logique de l’ajustement

En 1979, le Sénégal entrait dans l’ère de l’ajustement structurel. Depuis, les programmes ont changé de nom, mais la discipline budgétaire, les contraintes de la dette et les prescriptions des créanciers ont continué de peser sur ses choix économiques. La dévaluation du franc CFA, en 1994, en fut l’un des épisodes les plus douloureux. La victoire de mars 2024 portait l’ambition de rompre avec cet héritage. Avec Ousmane Sonko comme Premier ministre, cette volonté ne s’était pas limitée aux discours : l’audit des finances publiques et l’Agenda national de transformation Sénégal 2050 en témoignaient. Les contraintes existaient déjà, sans faire disparaître la détermination à reprendre la maîtrise des choix économiques.

Le budget 2027 conserve les mots de cette ambition, mais les choix qu’il traduit semblent s’en éloigner. Le gouvernement actuel invoque des contraintes auxquelles son prédécesseur était lui aussi confronté, sans manifester la même volonté de les surmonter. À mes yeux, ce n’est plus seulement une souveraineté confrontée au rapport de force : c’est une souveraineté qui cède devant lui. Négocier avec le FMI n’est pas, en soi, capituler. Mais lorsque la négociation devient le prétexte à l’abandon des ambitions de transformation, la différence entre compromis et renoncement s’amenuise dangereusement.

L’austérité s’arrête aux portes du Palais

La presse a retenu une hausse de 9,5 % : la section de la Présidence passe de 204,5 à 223,9 milliards FCFA. Mais l’essentiel du mouvement est antérieur. Hors Fonds intergénérationnel, sa dotation atteint 183,4 milliards, contre 78,6 milliards en 2024 et en 2025. Elle a ainsi été multipliée par 2,3 en deux ans, alors que les dépenses du budget général reculent de 2,4 %.

PLFI 2027, Annexe III (p. 55) · dotations des institutions, crédits de paiement

Avec 183,4 milliards, la Présidence dispose d’une enveloppe supérieure à celle du ministère de la Justice (85,6 milliards). L’explication tient notamment au rattachement de la DER/FJ, du FONSIS, de la SOGEPA, de la SOGIP et de l’APIX, engagé dès 2025. Chacun de ces rattachements peut se justifier. Mais leur addition pose une question politique : pourquoi concentrer autant de moyens économiques à la Présidence plutôt que dans les ministères chargés de les administrer ?

La question est aussi celle de la transparence. Sur les 183,4 milliards, près de 143,8 milliards sont destinés à des transferts. Le budget indique les montants globaux, mais ne permet pas d’en identifier clairement tous les bénéficiaires et leurs dotations respectives. La transparence des enveloppes ne suffit pas : encore faut-il pouvoir suivre l’argent public jusqu’à son utilisation.

Le coût moyen annuel du personnel inscrit à la Présidence atteint 12,3 millions FCFA par poste, contre 8,2 millions dans l’Éducation et 6,7 millions dans la Santé. Les fonctions ne sont certes pas identiques, mais ces écarts méritent d’être expliqués à l’heure où la rigueur est demandée à tous.

En 1962, la rupture entre Senghor et Mamadou Dia avait ouvert la voie à une concentration du pouvoir autour du chef de l’État. La comparaison a ses limites, mais elle rappelle une question toujours actuelle : jusqu’où peut-on concentrer les moyens de l’État à la Présidence sans affaiblir l’équilibre des institutions ? La rupture promise en 2024 devait précisément nous éloigner de cette pente.

Le Parlement, dernier comptable

Ce budget sera examiné par une Assemblée que préside, depuis le 26 mai 2026, Ousmane Sonko. Deux parcours qui disent la prégnance, au sommet de l’État, d’une double orthodoxie. L’une est budgétaire : équilibre des comptes, plafond de déficit, remboursement de la dette avant toute autre dépense, celle-là même que portent le FMI et les critères de l’UEMOA. L’autre est monétaire : stabilité des prix, parité fixe du franc CFA avec l’euro, interdiction pour la banque centrale de financer l’État, ce credo de la BCEAO hérité de la zone franc. Reste à savoir quelle place elle laisse à la rupture promise en mars 2024.

L’Assemblée elle-même voit sa dotation reculer de 1,2 milliard, quand la section de la Présidence en gagne 19,4. Aucun lien n’est établi avec la récente censure d’une loi organique votée par les députés. Mais l’institution chargée de contrôler l’argent public dispose de moins de moyens l’année où le Palais en concentre davantage.

Or voter un budget, c’est en approuver les montants ; le contrôler, c’est en exiger les usages. Quelle part des 143,8 milliards transférés par la Présidence revient à chaque agence ? Lequel des deux chiffres de recettes fiscales est le bon ?

Une austérité peut-elle être légitime quand elle n’est pas partagée ? Le ménage auquel l’enveloppe des bourses familiales promet théoriquement moins de 400 FCFA par jour acceptera peut-être l’effort. L’acceptera-t-il longtemps, s’il lui est demandé depuis un Palais où l’effort ne s’est pas invité ? Dans ces conditions, l’Assemblée nationale ne devrait pas voter ce budget en l’état. Elle doit en exiger la révision : on ne peut demander des sacrifices au peuple sans commencer par les imposer à ceux qui gouvernent. Et la souveraineté, tant invoquée en 2024, commence-t-elle à Washington, ou d’abord à Dakar, dans la manière dont un État rend compte à son peuple ?

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