Sous le sceau de la transparence, le budget 2026 trace la ligne de crête entre la rigueur comptable et la justice sociale. La vérité des chiffres ne suffira pas : elle devra se traduire en bien-être, en écoles construites, en hôpitaux dignes. Car un budget peut être sincère sans être juste — et la sincérité, seule, ne nourrit pas le peuple.
Le Projet de Loi de Finances 2026 n’est pas un simple document comptable : c’est un acte politique majeur. Il symbolise la volonté du gouvernement du Président Bassirou Diomaye Faye et du Premier ministre Ousmane Sonko de tourner la page d’une décennie d’opacité budgétaire et de reconstruire la République sur la base d’un principe cardinal : la vérité.
Après la révélation de la dette cachée — 4 300 milliards FCFA hors budget, faisant passer l’endettement réel du pays de 77 % à près de 130 % du PIB selon les audits ultérieurs — le Sénégal a dû choisir entre la fuite en avant et la lucidité
Le budget 2026, arrêté à 7 434 milliards FCFA de dépenses pour 6 189 milliards de recettes, traduit cette orientation. L’État entend ramener le déficit à 5,37 % du PIB avant de retrouver la norme communautaire de 3 % en 2027. C’est le second jalon du Plan de redressement économique et social (PRES — « Jubbanti Koom »), arrimé à la Stratégie nationale de Développement (SND 2025-2029) et à la Vision Sénégal 2050.
Derrière la technicité budgétaire se profile une ambition claire : financer la souveraineté par les ressources nationales, non par la dette extérieure. La réforme fiscale, fondée sur la révision du Code des impôts et des douanes, vise à générer plus de 760 milliards FCFA de recettes nouvelles en 2026.
Mais cette révolution silencieuse se heurte à des obstacles bien réels.
Les pièges de l’exécution
Le premier écueil est budgétaire. Le redressement s’effectue sous contrainte : un service de la dette écrasant, des arriérés intérieurs à apurer, et des besoins sociaux immenses. La marge de manœuvre est étroite. Si la collecte fiscale ne suit pas, le risque est grand que l’investissement public soit sacrifié sur l’autel de la consolidation.
Le second écueil est administratif. Le Sénégal n’a pas encore une machine publique à la hauteur de ses ambitions. Les retards dans la mise en œuvre du système intégré de gestion (SIGIF), les lenteurs de passation de marchés et la fragmentation entre services risquent de compromettre la qualité de l’exécution. Le danger est connu : des crédits votés, mais non consommés, des promesses visibles seulement sur papier.
Enfin, le contexte social demeure fragile. Après la victoire démocratique du 24 mars 2024, les attentes populaires sont immenses. Le peuple veut voir, vite. Or, la rigueur budgétaire, si elle n’est pas accompagnée d’une pédagogie politique et d’une redistribution tangible, peut être perçue comme une austérité masquée.
La vérité budgétaire ne suffira pas : elle devra devenir une vérité vécue.
Les forces de progrès à la manœuvre
Dans cette phase cruciale, les forces de progrès — PASTEF, syndicats, mouvements citoyens, intellectuels et diaspora — doivent jouer un rôle déterminant.
Elles ne doivent ni se taire par loyalisme ni fragiliser la refondation par impatience. Leur responsabilité est d’accompagner le redressement sans renoncer à la justice sociale.
D’abord, en faisant vivre la pédagogie du redressement. Il faut expliquer que la rigueur actuelle n’est pas une punition, mais une condition d’indépendance. C’est par la sincérité des comptes que le pays recouvrera sa dignité économique.
Ensuite, en veillant à la cohérence sociale du budget. La souveraineté financière n’aura de sens que si elle se traduit par des politiques visibles : santé gratuite, éducation publique rénovée, emploi des jeunes, réindustrialisation.
Enfin, en transformant la souveraineté budgétaire en souveraineté productive. Car le vrai défi n’est pas seulement de lever des recettes, mais de bâtir une économie de valeur ajoutée, fondée sur le travail, la transformation locale et l’innovation.
Entre vérité et justice
Le budget 2026 est une promesse : celle d’un État qui se redresse et d’une Nation qui se regarde enfin en face. Mais cette promesse ne tiendra que si la transparence ne devient pas un dogme froid, et si la rigueur reste au service du peuple.
Les forces de progrès devront être la conscience vigilante de cette révolution budgétaire : soutenir la discipline sans renoncer à l’égalité, exiger la sincérité sans abandonner la solidarité.
Car un budget peut être exact sans être juste ; il ne sera souverain que lorsqu’il servira la dignité du plus grand nombre.
Face au scandale des dettes cachées, la transparence n’est plus une option. Le Sénégal a besoin d’une commission d’enquête parlementaire capable d’établir les responsabilités à tous les niveaux : des fonctionnaires du Trésor et du Budget aux banquiers, en passant par les représentants du FMI et de la Banque mondiale, les magistrats de la Cour des comptes, ainsi que les anciens rapporteurs du budget et présidents des commissions des finances.
Ce n’est pas une simple irrégularité budgétaire : c’est une brèche dans l’architecture de la République. Quand plus de 4 300 milliards de francs CFA échappent aux radars du Trésor, du Parlement et des bailleurs, il ne s’agit plus d’un déficit : il s’agit d’un système de dissimulation qui appelle une réponse démocratique à la hauteur — celle d’une commission d’enquête parlementaire indépendante.
Des garde-fous comptables, pas politiques
Le scandale des dettes cachées n’est pas seulement une affaire de chiffres. C’est une affaire d’État. Qu’un pays aussi encadré que le Sénégal — inscrit dans le dispositif de surveillance du FMI, suivi par la Banque mondiale, soumis aux règles de l’UEMOA, noté par plusieurs agences — découvre soudain plus de 4 300 milliards de francs CFA de passifs occultes, voilà qui en dit long sur les limites d’un système qui surveille tout, sauf l’essentiel : la vérité des chiffres.
Les garde-fous internationaux n’ont pas failli par ignorance, mais par complaisance — voir complicité. Le FMI, la Banque mondiale et les bailleurs disposaient pourtant de nombreux outils : revues trimestrielles du programme FEC/FEP[1], consultations de l’Article IV[2], cadre conjoint d’analyse de viabilité de la dette (DSF), Sustainable Development Finance Policy (SDFP)[3] de la Banque mondiale — c’est-à-dire la politique de financement du développement durable, qui conditionne l’accès aux ressources IDA à des critères de transparence — ainsi que le système de notification de la dette (DRS)[4]. Autant de mécanismes censés garantir la sincérité et la traçabilité des comptes publics.
Ainsi, tant que les colonnes s’additionnaient et que le pays remboursait ses échéances, tout allait bien. Le Sénégal était l’« élève modèle » d’un Sahel en crise : croissance de 6 %, stabilité politique, infrastructures rutilantes. Il fallait que la vitrine reste intacte, quitte à ignorer ce qu’elle cachait : une montagne de dettes masquées, un État doublé d’un État parallèle.
Une opacité d’État et une complicité internationale
Cette opacité ne relève pas d’un accident comptable, mais d’un système politique organisé. Sous Macky Sall, l’administration des finances a été transformée en instrument de rente et de propagande. Les agences, les entreprises publiques, les fonds spéciaux ont servi de trappes budgétaires pour financer hors budget les ambitions présidentielles. Les marchés de gré à gré et les préfinancements sans trace comptable ont proliféré. Et lorsque la Cour des comptes sonnait l’alarme, le pouvoir répondait par le silence ou la diversion.
Mais les institutions internationales portent elles aussi leur part de responsabilité. Elles ont préféré un mensonge stable à une vérité déstabilisante. Elles ont fermé les yeux, comme elles l’avaient fait au Mozambique, en Zambie ou au Ghana, quand des dettes « non déclarées » s’étaient accumulées sous le vernis des réformes. La « stabilité macroéconomique » est devenue le paravent d’un aveuglement structurel. Tant que le pays payait, tout le monde s’en félicitait. Ce silence vaut complicité.
La faillite est donc triple : politique, parce qu’un pouvoir a trahi le contrat républicain en maquillant les comptes publics ; institutionnelle, parce que les mécanismes de contrôle — FMI, Cour des comptes, Parlement, presse — ont été neutralisés ; et morale, parce que l’endettement dissimulé d’hier devient aujourd’hui l’austérité du peuple.
Pour une commission d’enquête parlementaire sur la dette cachée
Dès lors, une seule conclusion s’impose : la transparence ne peut plus être déléguée. Elle doit être reconquise par la souveraineté démocratique. Cela suppose de rompre avec la logique du « gouvernement par indicateurs » dictée par les bailleurs, et de replacer le Parlement, la société civile et les citoyens au cœur du contrôle budgétaire.
C’est pourquoi il faut, d’urgence, mettre en place une Commission d’enquête parlementaire sur la dette cachée. Non pas pour satisfaire la curiosité publique, mais pour restaurer la confiance républicaine. Cette commission devra faire la lumière sur trois points :
La chaîne des responsabilités politiques et administratives qui a permis la dissimulation ;
Le rôle et les manquements des partenaires techniques et financiers, notamment le FMI et la Banque mondiale ;
Les réformes structurelles à engager pour garantir la sincérité future des comptes publics, en intégrant dans la dette l’ensemble des engagements : entreprises publiques, partenariats public-privé, garanties et arriérés.
Un État qui dissimule sa dette compromet la confiance de ses citoyens et la crédibilité de ses institutions. Et un pays qui se tait devant cela abdique sa souveraineté. La commission d’enquête n’est pas un geste symbolique : c’est le premier acte d’un redressement moral et démocratique. Car la dette du Sénégal n’est pas qu’un passif économique, c’est un symptôme politique. Il ne suffit pas d’auditer les chiffres : il faut auditer le pouvoir.
[1] FEC/FEP : Facilité élargie de crédit (FEC, Extended Credit Facility) et Facilité élargie de financement (FEP, Extended Fund Facility). Il s’agit de deux instruments FMI destinés à soutenir les pays à faible revenu dans leurs réformes économiques et budgétaires.
[2] Consultations de l’Article IV : prévues par l’article IV des Statuts du FMI, ces missions annuelles permettent au FMI d’évaluer la situation économique et financière de chaque pays membre.
[3] : SDFP de la Banque mondiale vise à encourager les pays à faible revenu à renforcer la transparence et la soutenabilité de leur dette, condition préalable à l’accès aux ressources de l’Association internationale de développement (IDA). Le Sénégal est soumis à cette politique depuis 2021.
[4] DRS : Debt Reporting System (Système de notification de la dette), plateforme de la Banque mondiale qui recueille et publie les informations sur la dette extérieure publique des pays membres. Chaque État est tenu d’y soumettre annuellement des données détaillées sur l’encours, les créanciers et les conditions de remboursement.
Ce n’est pas l’économie qui chancelle, c’est le modèle. Après la rente et la façade vient le temps du réel : celui d’un pays qui veut produire, transformer, décider. Le temps du courage productif.
La dégradation de la note souveraine du Sénégal par Moody’s a relancé le débat sur la soutenabilité de la dette et la relation avec le FMI. Les économistes ont disséqué les mécanismes de cette sanction : dettes cachées, suspension du programme du FMI, nervosité des marchés. Mais en nous focalisant sur ces indicateurs, ne passons-nous pas à côté de l’essentiel ? Car ce qui vacille aujourd’hui, au-delà des indicateurs financiers, c’est l’architecture entière d’un modèle économique hérité de cinq siècles de dépendance. L’heure n’est plus à la gestion prudente de l’existant : elle est à la révolution dans les affaires économiques.
Un héritage historique : de l’économie de traite à l’économie extravertie
Pour mesurer l’ampleur du défi économique du Sénégal, il faut le replacer dans une trajectoire longue, façonnée par la dépendance. Dès le XVIᵉ siècle, le pays fut l’un des nœuds de la traite atlantique : non pas des marchandises, mais des vies humaines furent exportées depuis Gorée, Saint-Louis et Rufisque. Cette économie de traite, fondée sur l’extraction et la soumission, désorganisa durablement les sociétés.
La colonisation française transforma ensuite cette logique en système : monoculture arachidière, exportation de produits bruts, infrastructures tournées vers la métropole. Comme l’a montré Immanuel Wallerstein dans son analyse du système-monde, le Sénégal fut intégré à une périphérie chargée d’alimenter le centre capitaliste sans développer sa propre accumulation.
L’indépendance de 1960 n’a pas rompu cette logique. Malgré la planification socialiste, l’économie resta extravertie : l’arachide domina jusqu’aux années 1980, puis les programmes d’ajustement structurel imposèrent privatisations et austérité. Sous couvert d’efficacité, l’État fut dépouillé de sa fonction productive, et la dette devint un instrument de tutelle. Après l’arachide vinrent le phosphate, puis l’or, demain peut-être le pétrole et le gaz : la dépendance, elle, demeura.
C’est sur cet héritage de désarticulation et de dépendance que s’est construite la croissance contemporaine, apparente dans les chiffres, mais encore fragile dans ses fondations.
La semi-périphérie fragile : croissance sans souveraineté
Entre 1995 et 2023, l’économie sénégalaise a connu une croissance réelle moyenne d’environ 3,5 % par an. Cette progression, soutenue, mais inégale, s’est déployée en cycles contrastés : relance après la dévaluation du franc CFA en 1994, ralentissement au milieu des années 2000, puis accélération dans les années 2010 portée par le Plan Sénégal émergent et les investissements publics dans les infrastructures, l’énergie et les télécommunications.
Cette croissance a permis de tripler la richesse produite sans transformer la structure de l’économie. Dominée par des secteurs à forte intensité de capital, elle a peu créé d’emplois, tandis que le secteur informel, qui mobilise près de 90 % de la main-d’œuvre, ne contribue qu’à 40 % du PIB. La pauvreté reste élevée et les disparités régionales marquées, tandis que les importations alimentaires absorbent près du tiers de la balance commerciale, illustrant une dépendance persistante.
Le Plan Sénégal émergent, lancé en 2014, a donné au pays une visibilité nouvelle et des taux de croissance élevés, mais sans modifier le cœur du modèle productif. La dépendance aux financements extérieurs s’est même renforcée et les bénéfices sociaux sont restés limités. Derrière son vernis modernisateur, le PSE a surtout légué un paradoxe : des chiffres flatteurs pour les bailleurs, mais une dette cachée pour la nation. Ce déséquilibre entre discipline comptable et fragilité sociale résume l’échec d’un modèle plus soucieux de rassurer les marchés que de servir le peuple.
Cette dette dissimulée n’était pas un accident, mais le symptôme d’une dépendance plus profonde. Tant que la politique économique demeure arrimée à une monnaie contrôlée de l’extérieur et à des critères imposés par les bailleurs, la souveraineté restera inachevée.
Le levier incontournable : reprendre le contrôle de la monnaie et du commerce
À la dépendance structurelle s’ajoute une dépendance monétaire. Le franc CFA, conçu pour garantir la stabilité extérieure, reste une monnaie sous tutelle qui bride le développement interne. Tant que la politique monétaire demeurera arrimée aux critères De la Banque centrale européenne, le Sénégal ne disposera que d’une souveraineté partielle : libre en droit, mais contraint dans sa politique économique.
Or, la monnaie n’est pas qu’un instrument de stabilité ; elle traduit un choix de société. Défendre le pouvoir d’achat et le travail plutôt que la seule stabilité des prix, c’est redonner à la politique monétaire une finalité humaine et productive. Sans rompre brutalement avec les cadres existants, il s’agit de les infléchir au service des priorités nationales : financer la production locale, soutenir l’emploi et garantir une justice économique qui dépasse l’équilibre comptable.
Repenser la monnaie, c’est repenser la place du Sénégal dans le monde : non pour s’en retirer, mais pour y entrer autrement, avec ses propres instruments et partenaires. Une intégration africaine cohérente, un marché commun de la production et du savoir, et une diversification des alliances vers les BRICS+ permettraient de bâtir des interdépendances choisies plutôt que subies.
Cette exigence prend un relief particulier avec la filière du phosphate, symbole des paradoxes sénégalais. Malgré d’importantes réserves, l’expérience des Industries chimiques du Sénégal (ICS) a montré les limites d’un modèle dominé par l’exportation et la privatisation. Présentée comme un fleuron industriel, l’entreprise s’est progressivement vidée de sa vocation nationale, perdant sa capacité à structurer une véritable filière des engrais.
Ce cas rappelle que la dépendance ne tient pas à la ressource elle-même, mais à la manière de la valoriser. Transformer localement le phosphate pour produire les engrais de l’agriculture régionale, c’est affirmer une souveraineté productive. Continuer à exporter du minerai et importer des produits dérivés, c’est prolonger la dépendance. L’enjeu est clair : maîtriser la valeur ou la subir.
Révolution dans les affaires économiques
La crise actuelle, loin d’être une fatalité, peut devenir une chance : celle de rompre avec l’économie de traite et d’inventer une économie du service collectif. En dévoilant les mensonges budgétaires hérités du passé, le gouvernement a ouvert une brèche. Cette transparence, qui inquiète les marchés, mais éclaire le peuple, doit se prolonger en une véritable révolution économique.
Révolution ne signifie pas isolement, mais réorientation. Elle commence au plus près du réel : dans la protection des productions vitales, dans le soutien aux coopératives de femmes transformatrices, dans la reconstruction de circuits productifs enracinés dans nos territoires. Ces leviers, modestes en apparence, sont les premiers bastions d’une autonomie retrouvée.
C’est à cette échelle, en reconstituant maillon par maillon une économie utile et solidaire, que se joue la bataille de la souveraineté. L’ambition n’est pas dans la démesure des projets, mais dans la profondeur de la transformation : une production nationale qui préserve l’autonomie et un commerce qui sert enfin le développement humain. Car l’économie n’est pas une science neutre : elle est un rapport de force. Et le moment est venu, pour le Sénégal, de passer de la comptabilité imposée à la comptabilité du courage productif.
Macky Sall doute encore de ce que tout le monde sait. L’ancien président, qui prêchait la transparence, réclame aujourd’hui les preuves de la dette cachée qu’il niait hier. Simple geste d’incrédulité ou, plus vraisemblablement, manœuvre de défense anticipée ? Entre complotisme feutré et foi du déni, le « retour de Saint-Thomas » vire au parjure.
Car enfin, que cherche Macky Sall ? Accéder à des pièces auxquelles il n’a plus vocation à avoir accès — sauf en qualité de mis en cause. Il n’est plus chef de l’État, n’en déplaise à ses réflexes de monarque. Ce qu’il revendique comme un droit à l’information ressemble fort à une tentative de défense anticipée, une main tendue au juge de l’histoire avant que celui de la Haute Cour de justice ne se saisisse du dossier.
Le prestidigitateur face aux faits têtus
« Une dette publique ne peut être cachée », affirma-t-il il y a une dizaine de jours, tel un prestidigitateur contrarié. Or, les faits sont têtus : l’Inspection générale des finances, la Cour des comptes, un audit privé international, sans oublier le FMI lui-même, ont tous reconnu l’existence d’engagements hors bilan, de garanties souveraines occultes, de passifs dissimulés.
C’est donc moins un débat que Macky Sall rouvre qu’un procès : celui de sa crédibilité. L’homme qui niait l’évidence se découvre soudain passionné par les archives. Il réclame des preuves que tout le monde a déjà vues — sauf lui, dit-il. La dette cachée ne relève plus du mystère : elle constitue un crime comptable d’État. Et il en fut le principal ordonnateur.
De la dénégation à la mise en cause
Ce soudain accès de curiosité serait presque risible s’il ne trahissait pas une inquiétude feutrée. En écrivant au ministre, Macky Sall franchit une ligne : celle qui sépare l’ancien président du justiciable. Il s’invite dans un dossier judiciaire et financier où son nom revient en écho, non comme témoin, mais comme auteur présumé d’une dissimulation massive — un aveu d’intérêt personnel, en somme.
S’interroger sur cette dette, c’est son droit ; tenter d’en manipuler la lecture, c’est un abus. Hier encore, il vantait la transparence ; aujourd’hui, il réclame l’accès aux pièces qu’il contribua lui-même à soustraire au contrôle démocratique. Mais on ne visite pas les coffres du Trésor comme on relit ses Mémoires.
Dans cette lettre transparaît la même arrogance tranquille que dans ses discours : le refus obstiné de reconnaître la faillite morale d’un système qu’il a incarné. Le parjure n’est plus une tentation, c’est désormais un refuge.
La chronique de Philippe Bernard publiée dans Le Monde mérite d’être saluée pour sa rigueur. Mais si elle démonte avec justesse les faux-semblants autoritaires, elle reste enfermée dans une vision trop électoraliste de la démocratie. Dans les pays d’Afrique subsaharienne anciennement colonisés par la France, la démocratie ne prendra sens que si elle s’accompagne d’une refonte de l’État postcolonial. Sans cela, elle demeurera une forme vide, un miroir où les peuples ne se reconnaissent pas.
Philippe Bernard a raison de dénoncer la supercherie des autocrates qui, de Conakry à Yaoundé en passant Abidjan et Lomé, invoquent la lutte contre le néocolonialisme, les « valeurs africaines » ou autres artifices pour légitimer leurs propres dérives. Sa chronique rappelle utilement que nulle part en Afrique, la dictature n’a produit ni développement durable ni dignité nationale. Les Mamadi Doumbouya, les pouvoirs militaires sahéliens, Alassane Ouattara, Faure Gnassimgbé ou Paul Biya ne sont pas les héritiers des luttes de libération : ils en sont la caricature.
Pour autant, l’analyse reste inachevée. Car il ne suffit pas de défendre la démocratie contre ses détracteurs ; encore faut-il dire ce qu’elle est, et surtout ce qu’elle devrait être dans les sociétés africaines. Or c’est ici que la critique bute sur un manque conceptuel. En Afrique anciennement sous domination française, la démocratie a trop souvent été réduite à une mécanique électorale, sans remise en cause du cadre qui la contient : l’État postcolonial, c’est-à-dire un État de dépendance, centralisé, extractif et autoritaire dans ses gènes mêmes.
Une démocratie sans État souverain
On peut organiser des élections, certes, mais au sein d’un appareil étatique qui demeure tourné vers l’extérieur et insensible aux aspirations populaires. Ce paradoxe explique pourquoi la démocratie formelle cohabite avec l’injustice sociale, la corruption et l’exclusion. La compétition politique y devient un jeu de factions où l’alternance remplace la transformation. En Afrique anciennement sous domination française notamment, la démocratie a souvent servi à recycler l’héritage colonial plutôt qu’à le dépasser.
C’est pourquoi il est erroné de présenter le Sénégal comme une exception simplement parce qu’on y voterait depuis le XIXᵉ siècle. Voter sous domination coloniale n’a jamais été un acte démocratique : c’était participer à l’administration de sa propre soumission. Ce qui distingue réellement le Sénégal, c’est qu’au fil du temps ses élites, ses syndicats et ses mouvements politiques et citoyens ont cherché à donner du sens au suffrage, à l’enraciner dans la liberté et l’égalité. Entre 2021 et 2024, le régime de Macky Sall a voulu piétiner ce socle, croyant pouvoir museler la liberté et le principe d’égalité. Il a oublié qu’au Sénégal, la démocratie est un acquis populaire, non une concession du pouvoir.
Décoloniser l’État, refonder la démocratie
Partout sur le continent, les mobilisations récentes expriment une même exigence : rompre avec la démocratie de façade pour en retrouver la substance. Il ne s’agit plus de changer de dirigeants, mais de refonder le lien entre l’État et la société, en bâtissant des institutions qui soient le miroir du peuple et non le masque de ses élites.
Ce mouvement profond rappelle une vérité trop souvent niée : la démocratie n’est pas un produit d’importation, mais une invention humaine universelle que l’Afrique a su incarner bien avant la colonisation, à travers des formes d’organisation fondées sur la palabre, le consensus et la participation collective. De Jomo Kenyatta à Nelson Mandela, en passant par Amartya Sen, plusieurs penseurs ont montré cette continuité : les sociétés africaines ont produit leurs propres traditions démocratiques, enracinées dans la délibération et la recherche du bien commun.
Mais cette tradition demeure entravée par le carcan de l’État postcolonial. Tant que ce dernier restera façonné sur le moule hérité de la domination — centralisé, dépendant, extractif —, la démocratie ne sera qu’une façade administrative, oscillant entre simulacre et impuissance. L’enjeu n’est donc pas seulement de défendre la démocratie contre ses ennemis, mais de la décoloniser pour la rendre réelle, capable de garantir la dignité, la justice et le bien-être des populations.
La tâche historique est là : redonner chair à la souveraineté populaire, en inscrivant la démocratie dans les réalités sociales, culturelles et économiques du continent — non comme un rituel électoral, mais comme l’exercice vivant du pouvoir par et pour le peuple.
La directrice du FMI affirme son « engagement » envers le Sénégal. Pourtant, l’institution a suspendu ses versements juste après que Dakar a révélé l’ampleur de sa dette cachée. Derrière ce paradoxe se cache une logique implacable : pour le FMI, la stabilité des marchés prime sur la sincérité démocratique. Analyse d’un partenariat qui ressemble à une tutelle.
Ainsi, la sincérité budgétaire, au lieu d’être saluée comme une rupture démocratique, est traitée comme une faute technique. Le geste politique d’un gouvernement qui choisit de dire la vérité se heurte au mur froid d’une orthodoxie qui préfère l’illusion de la stabilité à l’exigence de lucidité. En proclamant son « engagement », le FMI réaffirme en réalité son rôle de gardien de la confiance des marchés.
Le FMI et le Sénégal : accords, refus et conditionnalités
Les relations entre le Sénégal et le FMI ne datent pas d’hier. Depuis les années 1980, elles sont marquées par une succession de programmes d’ajustement et de financements conditionnés, oscillant entre stabilisation macroéconomique et sacrifices sociaux. Dans cette longue histoire, le Fonds a endossé un rôle de « tuteur budgétaire », imposant ses réformes structurelles au nom de la discipline macroéconomique.
En janvier 2020, le Sénégal a ainsi souscrit un Instrument de coordination des politiques (ICP) : un cadre sans financement direct, conçu pour rassurer ses partenaires et ouvrir la voie à des ressources concessionnelles. Quelques mois plus tard, au plus fort de la pandémie de COVID-19, un appui d’urgence de 442 millions de dollars a été débloqué pour financer la riposte sanitaire et protéger les filets sociaux.
En juin 2021, le pays a obtenu un nouvel accord combinant une Facilité de crédit stand-by (FCS) et une Facilité de crédit à court terme (FCC), pour un montant total de 453 millions de droits de tirage spéciaux (environ 650 millions de dollars), équivalant à 140 % de son quota. Ces ressources avaient pour fonction de stabiliser les comptes extérieurs et de soutenir la reprise post-COVID. L’accord a été revu à la hausse en juin 2022 puis prolongé en novembre de la même année, consolidant les réserves internationales.
Le véritable tournant survient en juin 2023, lorsque le FMI approuve un programme de 36 mois combinant, d’une part, une Facilité élargie de crédit (FEC) et un Mécanisme élargi de crédit (MEC) pour 1,51 milliard de dollars, destiné à la soutenabilité de la dette et aux réformes budgétaires, et, d’autre part, une Facilité pour la résilience et la durabilité (FRD) de 324 millions de dollars, spécifiquement conçue pour financer la transition climatique et énergétique. À la première revue, en décembre 2023, le FMI valide le déblocage de 215 millions de dollars (FEC/MEC) pour soutenir le budget de l’État et de 64 millions de dollars (FRD) pour les projets liés au climat.
2024 : La révélation qui dérange
En mai 2024, une mission du FMI conduite par Edward Gemayel, économiste libanais et chef de mission pour le Sénégal — un poste qu’il avait déjà occupé dans les années 2010, ce qui en faisait un fin connaisseur des fragilités de l’économie nationale — saluait encore la résilience du pays. Les chiffres semblaient encourageants : croissance de 4,6 % en 2023, inflation ramenée à 5,9 %, et rebond attendu à 7,1 % grâce à l’entrée en production du gaz. Mais derrière cet optimisme, l’institution glissait déjà ses avertissements : un déficit courant de 18,8 % du PIB, un endettement franchissant le plafond de l’UEMOA (73,4 % du PIB) et un coût budgétaire croissant des subventions énergétiques. Le programme en cours devait amener le déficit budgétaire à 3 % d’ici 2025, au prix de réformes fiscales et énergétiques.
La révélation, en septembre 2024, d’une dette cachée qui portait l’endettement réel à 118 % du PIB a fait éclater cet équilibre fragile. La réaction du FMI fut immédiate : suspension des décaissements, mise en doute de la soutenabilité de la dette, rappel à l’ordre. Le paradoxe saute aux yeux : au lieu de saluer la transparence d’un gouvernement qui ose briser l’omerta budgétaire, l’institution la punit. La vertu démocratique devient une faute technique ; l’honnêteté, une imprudence ; l’opacité, une stratégie de survie.
Le coût de cette sanction ne fut pas qu’une abstraction comptable. Sur l’année 2024, près de 494 millions de dollars (soit environ 296 milliards de FCFA) de flux attendus n’ont pas été versés : 258 milliards FCFA au titre de la FEC/MEC et 38,4 milliards FCFA au titre de la FRD, censée financer la transition climatique. Le Premier ministre Ousmane Sonko a estimé la perte à 250 milliards FCFA par an, un chiffre qui donne l’échelle du trou de trésorerie à combler. Pour compenser, le Sénégal a dû se tourner massivement vers le marché régional : près de 1 350 milliards FCFA levés en 2025, à des conditions nettement plus coûteuses que l’appui concessionnel du FMI.
Les conséquences sociales se sont fait sentir immédiatement : gel de plusieurs projets d’infrastructures, réduction de près de 130 milliards FCFA dans la loi des finances rectificatives 2025. À cela s’ajoute un climat financier dégradé : les euro-obligations du Sénégal ont perdu de leur valeur en 2025. Ainsi, la transparence n’a pas seulement été sanctionnée symboliquement : elle a eu un coût direct pour les finances publiques, les infrastructures et les citoyens.
Il ne s’agit pas ici de disculper l’ancien président Macky Sall et son gouvernement, qui portent la responsabilité directe de cette situation. Par leurs choix désastreux et leurs pratiques opaques, ils ont laissé s’accumuler une dette cachée dont l’ampleur a fini par exploser au grand jour. Pire encore, Macky Sall avait publiquement nié l’existence même de cette dette, érigeant le déni en stratégie politique, alors que les institutions de contrôle en avaient déjà donné des signaux d’alerte. Cette dérive est l’héritage d’une gouvernance regrettable, que la transparence actuelle vise précisément à corriger. Mais le paradoxe est cruel : la sanction du FMI ne frappe pas la dissimulation passée, ni les responsables de cette opacité, mais bien l’acte de vérité qui a consisté à révéler l’ampleur du désastre.
La «police de la confiance» ou le partenariat impossible
Pour comprendre cette réaction, il faut rappeler que le FMI agit selon un mandat global : prévenir tout risque de crise de confiance susceptible de contaminer les marchés financiers internationaux. Dans ce schéma, la révélation d’une dette cachée n’est pas l’expression d’une sincérité démocratique, mais un « choc de défiance » qui alerte investisseurs et bailleurs. La réponse est mécanique : suspension des décaissements, recalibrage budgétaire, mise sous surveillance.
Il serait simpliste de voir dans le FMI une institution uniquement cynique. Son mandat, défini par ses principaux actionnaires, est avant tout de préserver la stabilité du système financier global. En cela, il est structurellement contraint de privilégier la prévisibilité des marchés, même lorsque cette logique entre en conflit avec l’exigence de vérité démocratique d’un État membre. Mais cette rationalité technocratique alimente une mécanique de chantage à la confiance : dire la vérité devient risqué, mentir une stratégie.
L’exemple sénégalais illustre cette mécanique implacable. Les conditionnalités imposées — réduction accélérée du déficit, hausse des tarifs énergétiques, sortie de la liste grise du GAFI, ciblage social des subventions — obéissent à une logique de discipline externe, pensée pour rassurer les marchés avant de renforcer la souveraineté budgétaire. Derrière le discours d’« assistance », la fonction réelle du FMI se révèle : non pas aider les États à bâtir une économie intègre, mais garantir la prévisibilité d’un système financier mondialisé.
Ce que l’institution appelle « stabilité » n’est rien d’autre qu’une police de la confiance : elle veille à ce que les investisseurs dorment tranquilles, même si les citoyens ont des insomnies. Dès lors, la question n’est plus de savoir « à quoi sert le FMI », mais de constater ce qu’il perpétue : un ordre où la sincérité démocratique devient un handicap et le mensonge, ou du moins la dissimulation apparaît comme une stratégie de gouvernement.
Et maintenant? Pour une autre voie souverainiste
Face à cette mécanique implacable, le gouvernement sénégalais ne peut se contenter d’accepter n’importe quel accord avec le FMI au nom d’une « stabilité » dictée de l’extérieur. La discipline budgétaire est nécessaire, mais elle doit être choisie et orientée vers l’investissement productif, la justice sociale et la transparence.
Le Sénégal dispose de ressources internes qu’il peut et doit mobiliser : une fiscalité plus équitable, une lutte résolue contre l’évasion et les exonérations abusives, une meilleure contribution des secteurs rentiers. Mais l’alternative ne se limite pas à des instruments financiers : elle suppose une éthique nouvelle, une confiance en nous-mêmes. Tant que la vérité des comptes sera considérée comme une faute, l’Afrique restera enfermée dans un ordre où l’opacité est récompensée et la sincérité punie. Or, cette vérité n’est pas une posture morale : elle constitue un acte politique fondateur, une condition de souveraineté et de dignité collective. Elle peut aussi devenir un outil de mobilisation citoyenne, en donnant aux peuples les moyens de comprendre et de contester la prédation.
C’est dans cet esprit qu’il faut renforcer la Banque africaine de développement (BAD) et la Banque ouest-africaine de développement (BOAD), en se les réappropriant selon la vision des pères fondateurs. Ces institutions avaient été conçues comme des leviers d’intégration régionale, de mobilisation des ressources internes et de souveraineté économique. Kwame Nkrumah rappelait dès les années 1960 la nécessité d’une « Banque africaine » capable de financer l’industrialisation et d’incarner l’indépendance réelle du continent. Les renforcer aujourd’hui exige une volonté politique : accroître massivement les capitaux souscrits par les États africains afin de réduire la dépendance aux bailleurs extérieurs et leur redonner leur vocation première.
Or, les institutions financières internationales n’ont pas marginalisé ces instruments, elles les ont pervertis. Transformées en relais de l’orthodoxie libérale, elles imposent des disciplines importées et dénigrent toute tentative de définition souveraine des priorités. L’Afrique est ainsi conviée à rester élève docile, jamais maître de sa propre maison. Pourtant, elle dispose de banquiers compétents et visionnaires, soucieux de l’avenir du continent — à l’image de Serge Ekué, président de la BOAD. Encore faut-il leur donner le bon mandat : un cadre souverain qui libère leur expertise au service de l’intégration régionale et de l’industrialisation endogène, plutôt que de les contraindre à reproduire les conditionnalités extérieures.
Le choix est clair : continuer à subir une « police de la confiance » qui condamne à l’opacité, ou inaugurer une ère où la souveraineté économique se conjugue avec la sincérité démocratique. Le Sénégal, en révélant sa dette cachée, a déjà montré la voie : dire la vérité. Il lui reste à transformer ce geste en un projet de libération.
Cela passe par un audit citoyen permanent de la dette, institué sous la forme d’une commission indépendante, intégrant société civile, parlementaires de la majorité et des oppositions et responsables politiques, chargée de surveiller chaque engagement de l’État et de publier régulièrement des rapports. Cela exige aussi une stratégie ambitieuse de financement interne : taxer équitablement les télécommunications, lutter contre l’évasion fiscale des multinationales et récupérer les milliards qui échappent au Trésor. Enfin, cela suppose une diplomatie financière offensive : le Sénégal, producteur de gaz et acteur diplomatique majeur en Afrique de l’Ouest, a les moyens de négocier des allègements de dette en contrepartie de la transparence. Il ne s’agit plus de subir les conditionnalités, mais de transformer la sincérité en monnaie d’échange et en arme de souveraineté.
Sources
International Monetary Fund (IMF). (2020, 13 avril). IMF Executive Board Approves a US$442 million Disbursement to Senegal to Address the COVID-19 Pandemic. IMF.
International Monetary Fund (IMF). (2021, 7 juin). IMF Executive Board Approves an 18-Month Stand-By Arrangement (SBA) and Arrangement Under the Standby Credit Facility (SCF) for Senegal. IMF.
International Monetary Fund (IMF). (2022, 17 novembre). IMF Executive Board Completes the Fourth Review Under the Policy Coordination Instrument and the Third Review Under the Stand-By Arrangement and the Standby Credit Facility for Senegal. IMF.
International Monetary Fund (IMF). (2023, 26 juin). IMF Executive Board Approves Extended Credit Facility (ECF) and Extended Fund Facility (EFF) Arrangements for Senegal. IMF.
International Monetary Fund (IMF). (2023, 13 décembre). First Reviews Under the ECF/EFF and RSF for Senegal. IMF.
International Monetary Fund (IMF). (2024, 3 mai). Mission Statement on Senegal. IMF.
Jeune Afrique. (2025, 16 septembre). Pourquoi le Sénégal pourrait retourner rapidement se financer sur le marché régional. Jeune Afrique.
Macky Sall continue de faire le tour des médias pour tenter de se refaire une virginité politique. Le dernier épisode en date est cette interview disponible sur YouTube, où l’ancien président rejette catégoriquement l’existence d’une « dette cachée » au Sénégal. Selon lui, « une dette publique, par définition, ne peut être dissimulée ». L’argument est habile, mais il relève davantage de la rhétorique défensive que de l’analyse sérieuse.
Transparence de façade, opacité réelle
Le président Macky Sall déroule un scénario de transparence parfaite : chaque dette serait validée par la Cour suprême, transitant par la BCEAO, surveillée par le FMI, contrôlée par la Cour des comptes et l’Assemblée nationale. Une mécanique si huilée qu’il en conclut à l’impossibilité logique d’une dette cachée.
Ce discours flatte les manuels de finances publiques, mais ignore la réalité. Une dette n’est pas seulement un prêt multilatéral inscrit noir sur blanc dans les comptes publics. Elle peut aussi prendre la forme de garanties souveraines accordées à des entreprises parapubliques, d’engagements conditionnels liés à des partenariats public-privé, ou de passifs accumulés par des agences publiques.
L’Afrique regorge d’exemples : le Mozambique en 2016, où 2 milliards de dollars de dettes garanties par l’État ont explosé en pleines lumières ; la Zambie en 2020, incapable de restructurer ses dettes commerciales. Ces cas démontrent que l’opacité ne réside pas dans les flux visibles de la BCEAO, mais dans les engagements dissimulés dans les recoins de la comptabilité publique.
La diversion par les infrastructures
Pris au piège de l’accusation, l’ancien président déplace le débat : « Est-ce qu’on me reproche d’avoir électrifié le Sénégal ? D’avoir construit le TER ? D’avoir donné des infrastructures modernes au pays ? » Cette manœuvre consiste à transformer une question de qualité de l’endettement en une question de légitimité des emprunts.
Mais les infrastructures, si spectaculaires soient-elles, n’effacent pas la question de l’opacité. Les dettes contractées pour financer des projets peuvent être entachées de surcoûts, de conditions léonines ou d’irrégularités. L’existence d’un train flambant neuf ne rend pas magiquement soutenable un endettement caché. Confondre la vitrine et l’arrière-boutique, c’est précisément la logique qui a conduit d’autres pays à la crise de solvabilité.
Le faux étonnement et la responsabilité politique
« J’ai été le premier surpris d’entendre parler de dette cachée », assure Macky Sall. Mais cet étonnement affiché constitue sans doute la partie la plus fragile de sa défense. Car s’il n’était réellement pas informé des engagements hors bilan, cela équivaut à un aveu d’incompétence dans la gouvernance financière. Et s’il l’était, tout en niant aujourd’hui, il s’agit d’un déni politique pur et simple. Dans un cas comme dans l’autre, la responsabilité lui revient. Gouverner, c’est assumer la chaîne des décisions, pas se réfugier derrière l’ignorance feinte.
L’écran de fumée de l’audit
Dernier refuge : le président Sall en appelle à un rapport d’audit dont il attend « les termes de référence » et « les conclusions ». Manière de repousser le débat. Mais la réalité est que les expertises existent déjà : l’Inspection générale des finances, la Cour des comptes et même un audit privé étranger ont confirmé l’existence d’une dette cachée. Le marché, lui, n’a pas attendu : les agences de notation ont dégradé la note souveraine du Sénégal et le FMI a gelé ses décaissements. Ces signaux ne sont pas des inventions politiques, mais des sanctions économiques bien réelles.
À travers ce discours, l’ancien président cherche moins à éclairer l’opinion qu’à sauver son bilan. Il oppose des infrastructures à des chiffres, un syllogisme à des faits, un étonnement feint à des réalités désormais documentées par plusieurs instances.
La dette cachée n’est pas un « non-sens ». C’est le symptôme d’un système de prédation et de démission nationale.
Il est des hommes politiques qui, une fois sortis du pouvoir, s’emploient à façonner leur mémoire comme d’autres polissent un marbre. L’ancien président Macky Sall en fait partie. Dans un podcast largement médiatisé et dans son ouvrage L’Afrique au cœur[1], il déroule un récit qui tient autant de l’autobiographie édifiante que de l’épopée nationale. L’enfant modeste du Sine devenu ingénieur, puis chef d’État, se raconte comme l’incarnation de la dignité et du courage. Mais derrière cette fresque héroïsant, les Sénégalais n’ont pas oublié la réalité de son règne.
Derrière l’épopée, l’ombre du bilan
Car la vérité est moins lyrique que le roman présidentiel. Macky Sall évoque avec émotion l’enfant émerveillé de Kédougou découvrant l’électricité grâce au PUDC. Mais combien de familles sont restées plongées dans l’obscurité ? Combien de jeunes ont pris la mer, au péril de leur vie, faute d’horizon dans un pays écrasé par le chômage ? L’ancien président se veut bâtisseur de routes et de ponts, mais l’héritage principal qu’il laisse est une dette publique abyssale dont une partie fut dissimulée, gonflant artificiellement la soutenabilité budgétaire. Le masque de l’ingénieur soucieux de rigueur cache mal le politicien qui a pratiqué l’opacité et le favoritisme.
L’ancien chef de l’État s’enorgueillit d’avoir mis en place un cadre transparent pour la gestion du pétrole et du gaz. Pourtant, les Sénégalais se souviennent des contrats opaques, des concessions léonines et des soupçons persistants de corruption. Il dit avoir interdit d’hypothéquer nos ressources naturelles, mais a multiplié les eurobonds, recherchant à tout prix la bénédiction des agences de notation qu’il dénonce aujourd’hui. Sa critique des « injonctions civilisationnelles » occidentales sonne d’autant plus creux que son régime est resté étroitement arrimé au franc CFA et aux diktats du FMI. Macky Sall a parlé de souveraineté, mais gouverné sous tutelle.
Une sortie en trompe-l’œil
Sur le plan politique, il revendique d’avoir su absorber les trahisons et de ne pas avoir cédé à la tentation du troisième mandat. Mais l’histoire retiendra que son silence prolongé et ses manœuvres ont plongé le Sénégal dans une crise profonde entre 2021 et 2024, alimentant violences et répression. Ce n’est pas par grandeur qu’il s’est retirée, mais sous la pression d’une jeunesse mobilisée et d’un peuple décidé à sauver sa démocratie. Quant à ses ambitions internationales, elles disent moins une volonté de servir l’Afrique qu’un désir de se recycler au sommet de l’ONU, au prix d’un blanchiment mémoriel.
Macky Sall rêve désormais d’une carrière onusienne. Les Sénégalais, eux, continuent de rêver de justice et de vérité. Car l’histoire ne s’écrit pas seulement dans les livres d’anciens présidents, elle s’inscrit surtout dans la mémoire des peuples. Et celle-ci retiendra que, derrière les confessions enjolivées, son magistère aura été celui d’un président qui, loin de libérer le pays, l’a enchaîné davantage à la dette, à la dépendance et à la répression. Le Sénégal a tourné la page. À lui d’assumer les marges sombres du chapitre qu’il a écrit.
[1] Sall, M. (2025). L’Afrique au cœur. Paris : Odile Jacob
À l’occasion de la fête nationale du 14 juillet 2025, la France a rendu publique l’actualisation de sa Revue nationale stratégique. Présenté comme une feuille de route en matière de sécurité et de défense, ce texte confirme une évidence : dans l’imaginaire stratégique français, l’Afrique demeure un continent perçu avant tout comme une menace, un espace à “stabiliser”, un champ de rivalités où Paris cherche désespérément à sauver son rang. En parcourant les pages consacrées au continent, le constat est implacable : malgré les échecs répétés des interventions militaires et la contestation populaire et politique croissante de sa présence, la France continue de regarder l’Afrique uniquement à travers le prisme du terrorisme, des migrations et de la criminalité organisée.
L’Afrique, toujours assignée au rôle de zone à risques
Dans cette revue, l’Afrique est présentée comme un nœud de crises : Sahel en proie à la poussée djihadiste, Soudan déchiré par la guerre, République démocratique du Congo et Corne de l’Afrique fragilisées par des conflits persistants. À cela s’ajoutent les trafics transnationaux, la criminalité organisée et les flux migratoires. On retrouve là les catégories habituelles d’une pensée sécuritocentrée, qui fait du continent un danger potentiel pour l’Europe. Dans cette vision, les millions d’Africains qui subissent ces violences disparaissent derrière une grille de lecture obsédée par la menace que représenterait l’Afrique pour les sociétés occidentales.
Une influence française en déclin, concurrencée mais pas questionnée
Le document reconnaît que l’offre sécuritaire française est remise en cause par plusieurs pays africains. Les opérations Barkhane et Sabre ont laissé une trace amère : sentiment d’ingérence, échec à endiguer le terrorisme, perception d’une tutelle militaire extérieure. Mais plutôt que de s’interroger sur la légitimité de sa présence, Paris choisit de reformuler son approche. La Revue annonce une « nouvelle offre partenariale » : formation, équipement, appui capacitaire, mais aussi diplomatie culturelle et mémorielle. En réalité, il s’agit moins d’un changement de paradigme que d’une tentative d’adaptation à un rapport de force défavorable. La Russie, la Chine, la Turquie et d’autres puissances sont accusées d’exploiter le vide laissé par la France. Ainsi, l’Afrique est pensée avant tout comme un terrain de compétition stratégique, non comme un espace de souveraineté et de choix autonomes.
Entre rupture proclamée et continuité coloniale
La revue évoque le Sommet Afrique-France prévu à Nairobi en 2026 comme un moment clé pour redéfinir la relation. Mais cette redéfinition reste enfermée dans une logique de préservation de l’influence française et européenne. On ne parle pas de partenariats égalitaires, mais d’un repositionnement qui doit servir les intérêts de Paris dans un contexte de rivalité mondiale. Or, la leçon que les peuples africains ont donnée depuis Bamako jusqu’à Niamey est claire : ils refusent d’être réduits à des zones tampon ou des arrière-cours de l’Europe. La souveraineté africaine ne se négocie plus dans les marges de documents stratégiques européens, elle se conquiert sur le terrain, par des choix assumés de coopération Sud-Sud, par le panafricanisme et par la construction d’États capables de définir leurs propres priorités.
La Revue stratégique française 2025 prétend s’adapter à un monde en crise. Mais en ce qui concerne l’Afrique, elle reste prisonnière d’un imaginaire postcolonial. Elle parle de sécurité sans parler de justice, de partenariats sans parler d’égalité, d’avenir sans parler de souveraineté. Les Africains, eux, n’attendent plus les corrections de Paris pour écrire leur propre stratégie. Le rendez-vous de l’histoire se joue dans les rues de Dakar, de Douala, de Kinshasa, où se construit pas à pas une autre géopolitique : celle des peuples décidés à redevenir maîtres de leur destin.
La diaspora, de bailleur informel à acteur souverain
Depuis des décennies, les transferts des Sénégalais de l’extérieur constituent la véritable planche de salut de l’économie nationale. Selon le rapport 2023 de la BCEAO, les transferts des Sénégalais de l’extérieur se sont élevés à 1 818 milliards FCFA, en progression par rapport à 2022. L’essentiel provient de l’Europe (75,2 %), loin devant les États-Unis (7 %), la CEMAC (7 %) et l’UEMOA (2,5 %). Or, cette relative faiblesse des fonds venus d’Amérique interroge, compte tenu du poids démographique et économique de la communauté sénégalaise installée outre-Atlantique. De plus, près de 78 % de ces envois restent orientés vers la consommation courante, ce qui souligne l’enjeu : comment transformer cette manne en levier d’investissement productif et souverain ? En proposant les Diaspora Bonds, le Premier ministre tente un saut qualitatif : il ne s’agit plus seulement de capter des fonds, mais d’impliquer les expatriés dans des projets stratégiques, avec des parts sociales et un rôle décisionnel. Ce passage du « soutien » à « l’investissement » est une révolution silencieuse qui redéfinit le lien entre la diaspora et l’État.
Ce geste dépasse la simple ingénierie financière. Il est un acte de souveraineté, car il vise à substituer aux financements conditionnés du FMI ou de la Banque mondiale une ressource endogène, plus stable et plus libre. Dans un monde où la dette reste l’instrument privilégié de la domination néocoloniale, mobiliser l’épargne de la diaspora revient à transformer la dépendance en puissance.
De la dette imposée à l’épargne souveraine : la voie de la diaspora
L’expérience comparée du Sénégal, de l’Éthiopie et du Rwanda met en lumière un enjeu central : l’Afrique ne pourra pas éternellement financer ses ambitions par la dette extérieure ni par les aumônes conditionnées des bailleurs internationaux. Tant que nos budgets dépendront des décaissements du FMI, des « appuis budgétaires » de l’Union européenne ou des prêts de la Banque mondiale, nos indépendances resteront prisonnières d’une camisole financière.
C’est pourquoi l’appel de Milan résonne au-delà du seul Sénégal : il interpelle l’ensemble du continent. L’Éthiopie a démontré qu’un peuple pouvait se dresser pour financer un projet de souveraineté — son Grand barrage sur le Nil — sans attendre l’aval de Washington ou de Bruxelles. Le Rwanda, malgré son autoritarisme, a prouvé qu’un État pouvait mobiliser efficacement sa diaspora[1]. Le Sénégal, lui, a la possibilité d’inventer une voie singulière : associer la diaspora non comme un supplétif, mais comme un partenaire stratégique dans un projet démocratique et transparent.
Justice et finances publiques : la rhétorique du redressement
Le deuxième axe du discours milanais est la justice. Non pas la justice comme slogan, mais comme levier de crédibilité. Ousmane Sonko sait que l’édifice de son plan de redressement économique repose sur une confiance nouvelle entre l’État et ses citoyens — diaspora incluse. En martelant qu’aucun crime financier ne sera classé sans suite, il oppose à la culture de l’impunité un principe de reddition des comptes. Cette approche est éminemment politique : la justice financière devient la preuve tangible que l’argent public ne sera plus capté par une élite, mais réorienté vers l’intérêt général.
Cette vision rejoint la dimension budgétaire : réduire le train de vie de l’État, centraliser les marchés publics, ramener le déficit à 3 % d’ici 2027. Ici encore, l’analyse impose la nuance : Sonko ne fait pas que dénoncer la mauvaise gestion passée, il tente d’installer une discipline budgétaire comme condition préalable de la souveraineté. La diaspora est ainsi appelée à investir dans un État qui promet d’être enfin responsable, transparent et équitable.
Un contrat social en recomposition
L’appel de Milan ne se réduit ni aux chiffres ni aux slogans. Il s’inscrit dans une recomposition plus large du contrat social sénégalais. En affirmant que les postes de responsabilité doivent désormais se distribuer selon la compétence et non le militantisme, le Premier ministre pose une rupture culturelle avec les logiques clientélistes qui ont marqué la vie publique. Le discours va plus loin : il demande à la diaspora de participer non seulement par son argent, mais aussi par son expertise, sa rigueur et sa capacité à maintenir le débat public sur les questions de fond — économie, agriculture, santé — plutôt que sur les faits divers médiatisés.
C’est là que l’analyse politique prend tout son sens : le projet du Premier ministre Ousmane Sonko n’est pas seulement un plan de redressement économique, il est un projet civilisationnel. Le développement est présenté comme un travail sur les mentalités, une élévation culturelle, une réhabilitation de la solidarité nationale. Milan devient le théâtre d’un appel à la « refondation par le haut », où la diaspora, souvent considérée comme périphérique, est replacée au centre de la dynamique nationale.
[1] Rustomjee, C. (2018). Issues and challenges in mobilizing African diaspora investment.