Catégorie : Sénégal

  • Dette : pourquoi les « boussoles » des experts ne savent pas lire le moment sénégalais

    Le Sénégal traverse une crise de la dette, mais il a surtout choisi un nouveau cap, incarné par le Plan de redressement économique et social (PRES). En l’ignorant, certains experts réduisent la souveraineté à des ratios et oublient l’essentiel : la dette n’est pas un destin, c’est un rapport de force.

    Signé par Abdoulaye Ndiaye, professeur à la NYU Stern School of Business, et Martin Kessler du Finance for Development Lab, Crise de la dette au Sénégal : Une boussole stratégiqueprétend offrir une boussole au Sénégal. L’analyse est sérieuse, les chiffres solides. Mais à force de refuser toute déviation, cette boussole décrit un cercle parfait : elle cartographie la dette avec précision tout en évitant le seul point cardinal décisif — la rupture politique sénégalaise et ce qu’elle change radicalement dans le rapport à la dette.

    Une crise objectivée, une alternative artificielle

    La logique du texte est claire. Une dette publique désormais estimée entre 119 % et 132 % du PIB place le Sénégal dans une zone historiquement associée aux restructurations. Deux options sont alors mises en scène. La première consiste à éviter toute restructuration au prix d’une austérité extrême et prolongée, financée par un recours massif aux marchés régionaux de l’UEMOA, au risque d’une contagion financière. La seconde, jugée plus réaliste, privilégie une restructuration ordonnée de la dette externe sous la dictée du FMI, afin de réduire le service de la dette, préserver la stabilité régionale et restaurer l’accès aux financements internationaux.

    Sur le plan technique, le raisonnement se tient. Sur le plan politique, il est étroit. Cette alternative enferme le débat entre remboursement austéritaire et restructuration FMI-compatible, en excluant toute politisation réelle de la dette : audit, hiérarchisation des créances, suspension sélective, rapport de force assumé avec les créanciers. La dette y est traitée comme un stock à optimiser, jamais comme un rapport social hérité.

    L’austérité et la stabilité : des concepts dépolitisés

    Le biais apparaît encore plus clairement dans le traitement de l’austérité. Le document critique avec justesse l’irréalisme d’une consolidation budgétaire nationale brutale. Mais cette critique s’arrête dès que l’austérité devient multilatérale. Dès lors qu’un accord est noué avec le FMI, l’ajustement redevient « nécessaire », simplement mieux calibré. L’austérité n’est donc pas remise en cause comme paradigme ; elle est seulement réhabilitée lorsqu’elle est encadrée par des institutions jugées légitimes.

    Il en va de même pour la « stabilité ». Celle-ci est définie comme absence de crise financière, continuité des engagements et protection des marchés régionaux. Jamais comme justice sociale, redistribution des coûts de la dette ou recomposition du contrat démocratique après la révélation d’une dette largement illégitime. Le conflit social est perçu comme un risque à contenir, non comme un moment politique structurant.

    L’angle mort décisif : le PRES et la souveraineté

    L’angle mort le plus révélateur concerne le Plan de redressement économique et social (PRES) porté par le gouvernement du Premier ministre Ousmane Sonko. Le document FDL le lit comme un simple cadre budgétaire : trajectoire de recettes, faisabilité fiscale, compatibilité avec une analyse de soutenabilité de la dette. Il passe ainsi à côté de sa nature profonde.

    Le PRES n’est pas un exercice comptable. C’est un projet de transformation de l’économie politique de l’État : lutte contre les rentes, remise en cause des exonérations injustifiées, reconquête de la commande publique, arrêt des fuites de valeur, et réaffirmation du choix politique de qui contribue, combien, et pour quoi. Surtout, il est conçu pour changer les termes mêmes de la négociation sur la dette et refuser que celle-ci dicte seule l’horizon politique.

    La Boussole stratégique n’est donc pas fausse. Elle est située. Elle pense la dette comme un problème de gestion optimale sous contraintes externes données. Or le moment sénégalais est un moment de rupture politique assumée. À vouloir trop bien guider dans les sentiers balisés du système international, cette boussole oublie une évidence : on ne sort pas d’une crise historique avec une carte ancienne. Parfois, il ne s’agit pas d’ajuster la trajectoire, mais de changer de cap.

  • Derrière la dette, la réaction : pourquoi la restructuration vise le retour à l’ordre ancien

    Présentées comme techniques, les pressions en faveur d’une restructuration de la dette relèvent d’une volonté de retour à l’ordre ancien face à l’affirmation de la souveraineté sénégalaise. Derrière ces injonctions financières se dessine la tentative de réinstaller un cadre où les décisions se prennent hors de Dakar.

    On nous dit que la restructuration de la dette sénégalaise serait une nécessité technique. Une évidence comptable. Un passage obligé de la « responsabilité ». Ce vocabulaire est familier. Il a servi, hier comme aujourd’hui, à dissimuler des choix politiques derrière des équations présentées comme neutres. Or il n’existe pas de restructuration apolitique, surtout dans un pays comme le Sénégal.

    Il est frappant de constater que ceux qui poussent avec le plus d’insistance à une restructuration sous l’égide du Fonds monétaire international(FMI) sont aussi ceux qui défendent, de longue date, l’arrimage structurel du Sénégal à la France, et qui regardent avec suspicion toute affirmation de souveraineté . Cette convergence n’est pas accidentelle. Elle est historique.

    Restructurer, c’est déplacer le pouvoir

    Une restructuration FMI n’est jamais un simple rééchelonnement de dette. C’est un déplacement du centre de décision. Le calendrier budgétaire, les priorités sociales, la trajectoire de l’investissement public cessent d’être arbitrés à Dakar pour être négociés dans des arènes multilatérales où les rapports de force sont profondément asymétriques. Et dans ces espaces — Conseil d’administration du FMI, Club de Paris, le Common Framework for Debt Treatments duG20, dispositifs de coordination des créanciers —, la France conserve une influence structurelle, forgée par l’histoire, les réseaux et la maîtrise des codes.

    Ce n’est pas une accusation. C’est un constat. Depuis les ajustements structurels des années 1980 jusqu’à la dévaluation du franc CFA de 1994, l’Afrique francophone a appris une leçon dure : les décisions présentées comme techniques sont souvent celles qui neutralisent le politique. La France n’a pas toujours imposé ces choix ; elle a souvent su opérer dans les interstices, jouer les médiateurs, accompagner les conditionnalités, et conserver une capacité d’influence là où les souverainetés africaines se dissolvaient.

    La souveraineté comme ligne de front

    C’est pourquoi la pression actuelle pour une restructuration ne peut être lue comme une simple inquiétude financière. Elle traduit une volonté de réexternaliser la décision économique, de replacer le Sénégal dans un cadre où l’autonomie politique est réduite, où l’expertise internationale supplante la légitimité électorale, où la dette redevient un instrument de gouvernement.

    Refuser cette restructuration, comme le fait aujourd’hui le Premier ministre Ousmane Sonko, n’est ni un déni de la contrainte budgétaire ni une posture idéologique. C’est un choix stratégique. Tant que la dette reste soutenable, tant que le redressement peut s’opérer par la mobilisation des ressources endogènes, tant que le tempo demeure national, le pouvoir politique reste entre les mains du peuple sénégalais.

    À l’inverse, une restructuration ouvrirait un cycle bien connu : conditionnalités, surveillance renforcée, arbitrages sociaux sous contrainte, et retour en force des réseaux qui prospèrent précisément dans ces moments de mise sous tutelle. Ce n’est pas la modernité. C’est la répétition.

    La vraie question n’est donc pas : faut-il être responsable ou non ?

    Elle est : qui décide de ce que signifie « être responsable » ?

    La dette ne peut pas devenir le cheval de Troie d’un retour à l’ordre ancien. Le Sénégal n’a pas élu un pouvoir pour gérer loyalement sa propre dépossession. Résister à la restructuration aujourd’hui, c’est refuser que la souveraineté soit à nouveau dissoute dans le langage feutré de la finance internationale.

    Et c’est peut-être, enfin, tirer les leçons de notre propre histoire.

  • Monsieur le Professeur, la « neutralité » que vous invoquez est un choix idéologique

    Il est devenu presque banal, dans certains cénacles académiques et technocratiques, de convoquer la « discipline économique » comme on invoquerait une loi de la gravitation : indiscutable, universelle, apolitique. Le professeur Amath Ndiaye s’inscrit pleinement dans cette tradition lorsqu’il appelle à « sortir du débat idéologique » pour retrouver la rigueur budgétaire, face à la crise de la dette sénégalaise. Mais cette posture, qui se veut raisonnable, repose en réalité sur une fiction intellectuelle : celle d’une économie débarrassée des rapports de pouvoir, d’une dette sans histoire, d’un FMI sans mémoire.

    Car prétendre sortir de l’idéologie, c’est souvent adopter l’idéologie dominante sans la nommer.

    La dette n’est pas une équation, c’est une relation

    Oui, les chiffres sont alarmants. Oui, la charge des intérêts étouffe le budget. Mais réduire la question de la dette à un problème de « discipline », c’est confondre le thermomètre et la fièvre. La dette sénégalaise est encastrée dans une architecture financière internationale asymétrique, où les États africains empruntent cher, en devises fortes, sur des marchés qu’ils ne contrôlent pas.

    Dans cette configuration, la « discipline » exigée ressemble moins à une vertu qu’à une pénitence permanente. On demande aux États africains d’être sobres dans un monde qui leur a appris la dépendance ; d’être vertueux dans un système qui récompense la rente ; d’être responsables sans leur donner les leviers de la souveraineté monétaire, fiscale et industrielle.

    Ce n’est pas de l’idéologie que de le dire. C’est de l’histoire.

    Le FMI n’est pas un arbitre, c’est un acteur

    Le discours qui présente le FMI comme un simple outil technique relève d’un réductionnisme commode. Le FMI n’est pas un logiciel de stabilité macroéconomique ; c’est une institution politique, née à Bretton Woods, façonnée par des rapports de force précis, et porteuse d’une doctrine économique identifiable : priorité à l’équilibre budgétaire, compression des dépenses publiques, primat de la confiance des marchés sur les besoins sociaux.

    L’Afrique en a fait l’expérience douloureuse dans les années 1980 et 1990. Les programmes d’ajustement structurel ont désarticulé des États, fragilisé les systèmes de santé et d’éducation, et installé durablement une économie de la dépendance. Feindre d’ignorer cette mémoire collective au nom d’un débat « non idéologique », c’est demander aux peuples d’oublier ce qu’ils ont payé de leur chair.

    La discipline sans souveraineté est une austérité sans horizon

    La question décisive n’est donc pas de savoir s’il faut gérer sérieusement les finances publiques — aucun projet émancipateur ne peut s’en exonérer — mais au service de quoi et de qui s’exerce cette discipline. Une discipline imposée de l’extérieur, validée par des institutions dont la boussole est la solvabilité avant la dignité, produit mécaniquement une austérité sociale : moins d’investissements publics, moins de services publics, plus de précarité.

    Or, un pays ne se redresse pas en affaiblissant sa population. Il se redresse en investissant dans ses capacités productives, dans sa santé, dans son école, dans son industrie. La vraie discipline n’est pas comptable ; elle est stratégique. Elle consiste à engager une transformation structurelle de l’économie.

    La souveraineté n’est pas dans la restructuration, elle est dans la rupture avec le cycle de la dette

    Là où le discours technocratique entretient l’ambiguïté, la position du Premier ministre Ousmane Sonko a le mérite de la clarté : la restructuration de la dette n’est pas une solution, elle est une prolongation du problème. Car restructurer, ce n’est pas rompre ; c’est réaménager la dépendance, déplacer les échéances, renégocier les termes, tout en acceptant le cadre qui a produit l’asphyxie.

    L’histoire économique mondiale le montre pourtant avec constance : les pays qui ont réellement repris la main sur leur trajectoire ne l’ont pas fait en multipliant les réaménagements techniques, mais en changeant de logique.

    C’est ce piège que le Plan de redressement économique et social (PRES) veut éviter : refuser la restructuration non par idéologie, mais par stratégie — sortir la dette du cœur de l’action publique, rompre avec le chantage des marchés et reconstruire, enfin, les capacités fiscales, productives, industrielles et sociales du pays.

    Faire de la restructuration l’horizon de la responsabilité budgétaire, c’est soumettre l’agenda politique aux créanciers et appeler neutralité ce qui n’est qu’une idéologie financière opposée à la souveraineté et à la justice sociale.

  • Pendant que le monde se durcit, Cheikh Niang parle de maîtrise

    Présentée comme une « maîtrise », la retenue diplomatique du Sénégal ressemble de plus en plus à un renoncement dans un monde qui ne respecte que les volontés claires.

    Une réponse du ministre de l’Intégration africaine et des Affaires étrangères, publiée sur LinkedIn à l’issue d’un échange avec le Dr Ousmane Sané, met au jour une conception problématique de la politique étrangère du Sénégal.

    L’invocation de « Rome qui brûle » n’est pas anodine : elle cristallise une opposition de fond entre souveraineté politique et diplomatie de retenue. À l’heure où l’ordre international se durcit, où les États africains sont sommés de s’aligner ou de s’effacer, Cheikh Niang semble confondre diplomatie et politique étrangère, retenue et stratégie. Or la maîtrise sans cap n’est qu’une navigation à vue, et la courtoisie ne saurait tenir lieu de souveraineté.

    La Guinée-Bissau : l’angle mort de notre responsabilité régionale

    Prenons un exemple concret, et non des abstractions : la situation en Guinée-Bissau. Instabilité chronique, fragilité institutionnelle, tentations autoritaires récurrentes, ingérences multiples. Voilà un pays voisin, historiquement lié au Sénégal, inséré dans le même espace ouest-africain, et pourtant traité comme une note de bas de page de notre diplomatie.

    Où est la voix sénégalaise lorsqu’il s’agit de défendre la souveraineté populaire bissau-guinéenne ? Où est l’initiative politique, au-delà des communiqués de circonstance et de l’alignement sur des positions régionales françafricaines ? La retenue, ici, ressemble moins à de la sagesse qu’à un renoncement. Or l’histoire nous enseigne que le vide politique n’existe pas : lorsqu’un État n’assume pas sa responsabilité régionale, d’autres s’en chargent — rarement au bénéfice des peuples.

    Trump, le monde d’après et l’illusion du « retour à la normale »

    Cette prise de position fait l’économie d’une question pourtant centrale : comment le Sénégal entend-il penser ses relations internationales à l’ère des bouleversements qu’incarne Donald Trump, et plus largement de la brutalisation désormais assumée de l’ordre mondial ?

    Trump n’est pas une parenthèse folklorique de l’histoire récente ; il est un accélérateur toujours actif. Accélérateur du recul du multilatéralisme, de la normalisation de la coercition économique, du mépris décomplexé à l’égard des États jugés faibles. Et surtout, un révélateur : depuis Trump, y compris chez ceux qui prétendent s’en démarquer, la primauté des rapports de force s’impose comme horizon commun.

    Dans ce monde-là, l’invocation du sang-froid ne protège personne. La souveraineté ne se défend ni par des postures martiales ni par des indignations de façade. Mais elle ne se préserve pas davantage par une diplomatie de basse intensité qui confond la désescalade avec l’effacement. Entre la gesticulation et la docilité, il existe un autre chemin : celui d’une politique étrangère assumée, fondée sur des principes clairs, des intérêts définis et une lecture lucide des rapports de force contemporains.

    Diplomatie et politique étrangère : une confusion lourde de conséquences

    La conception de la politique étrangère implicitement défendue dans cette réponse tend à réduire la dignité d’un État à sa seule capacité à « désamorcer les tensions ». Une telle approche est partielle — et devient dangereuse lorsqu’elle se veut exclusive. La diplomatie relève de l’art de la forme ; la politique étrangère, de l’art du fond. On peut multiplier les gestes diplomatiques sans jamais affirmer une souveraineté réelle, tout comme on peut défendre une souveraineté sans céder au tapage ou à la surenchère verbale.

    L’Afrique a payé trop cher les illusions de la « bonne conduite » internationale pour continuer à croire que le respect s’obtient par la seule politesse. De Kwame Nkrumah à Thomas Sankara, de Patrice Lumumba aux débats contemporains sur la dette, les sanctions ou les bases militaires, une constante demeure : le respect n’est jamais octroyé. Il est conquis politiquement, puis consolidé diplomatiquement.

    Dans un monde fracturé, où les rapports de force s’affichent sans complexe, la question n’est donc pas de choisir entre la gesticulation et la docilité. Elle est de bâtir, urgemment, une politique étrangère dotée d’une colonne vertébrale. Une politique qui ne se contente pas de gérer les crises à vue, mais qui anticipe ; qui ne se borne pas à aligner des gestes de courtoisie, mais qui négocie à partir d’intérêts clairement définis ; qui, face à la Guinée-Bissau ou à d’autres défis régionaux, propose une initiative sénégalaise plutôt qu’un alignement derrière d’autres. L’élégance de la forme, chère à la tradition diplomatique de Dakar, ne retrouvera sa pleine valeur que si elle sert un fond politique audacieux et souverain. Le temps n’est plus à la retenue, mais à la vision.

  • Dire non pour reconstruire

    Face au FMI, le Premier ministre Ousmane Sonko assume un refus clair : dire non à la restructuration de la dette, c’est refuser de répéter les échecs d’hier et affirmer que la souveraineté commence là où s’arrête l’obéissance financière.

    Il est des moments où un pays doit cesser de parler à voix basse. Le refus réitéré par le Premier ministre Ousmane Sonko d’une restructuration de la dette publique sénégalaise n’est ni une posture d’orgueil ni une fuite en avant. C’est un acte politique assumé, un choix de souveraineté, et une rupture avec une longue tradition d’obéissance financière qui a trop souvent confondu prudence et résignation.

    La dette héritée est réelle, massive, validée par les institutions nationales et internationales. Elle est donc un fait politique total. Mais ce fait n’impose ni le fatalisme ni la capitulation.

    Rompre avec le fatalisme de la « solution unique »

    Depuis quarante ans, l’Afrique est sommée de croire qu’il n’existe qu’une seule grammaire économique : celle de l’ajustement, de la compression et de la discipline imposée de l’extérieur. Refuser aujourd’hui une restructuration de la dette, ce n’est pas nier la gravité de la situation — dette proche de 119 % du PIB, déficit budgétaire élevé —, c’est refuser l’illusion selon laquelle la même ordonnance produirait soudain des effets différents.

    Le cœur de la position gouvernementale est là : le Sénégal a continué à honorer sa dette, à la refinancer sur le marché régional, sans programme FMI, pendant plus d’un an. Cette réalité, souvent passée sous silence, montre que la dette est lourde, mais viable si l’État reprend la main sur ses priorités, ses choix budgétaires et ses temporalités. Le Plan de redressement économique et social (PRES) engagé — rationalisation des dépenses, mobilisation accrue des recettes, arbitrages clairs — n’est pas une promesse abstraite : il génère déjà des ressources additionnelles appelées à croître à partir de 2027.

    C’est précisément à ce niveau que se situe la cohérence de la position défendue par le Premier ministre Ousmane Sonko. En refusant un ajustement dicté de l’extérieur, il ne s’écarte pas de la rationalité économique ; il s’inscrit au contraire dans les enseignements que les institutions internationales elles-mêmes ont fini par formuler après des décennies d’échecs. Dans un article programmatique publié par le FMI en 2003, Éviter un nouveau piège de la dette[1], Christina Daseking et Julie Kozack reconnaissaient que les crises de la dette des pays à faible revenu des années 1980-1990 étaient le produit d’endettements fondés sur des projections de croissance irréalistes, des chocs exogènes répétés et des appareils productifs fragiles. Plus encore, elles admettaient que l’endettement était devenu un facteur freinant l’investissement et la croissance. Leur conclusion était sans ambiguïté : même les emprunts concessionnels doivent être contractés avec une extrême prudence, sous peine de replonger les pays dans un cycle d’ajustements destructeurs. Autrement dit, l’histoire économique récente — telle que reconnue par le FMI lui-même — montre que la restructuration répétée de la dette, assortie de conditionnalités orthodoxes, prépare souvent la crise suivante plutôt qu’elle ne la résout.

    La responsabilité des institutions et la mémoire des ajustements

    Soutenir le Premier ministre, c’est aussi refuser l’amnésie organisée. Les institutions de Bretton Woods ne peuvent prétendre avoir découvert la situation sénégalaise par surprise. Audits, « staff visits » et soutiens budgétaires massifs accordés au régime de Macky Sall attestent d’une connaissance au moins partielle — parfois complaisante — des déséquilibres accumulés.

    L’histoire économique contemporaine africaine est éloquente : chaque restructuration accompagnée d’ajustements a produit la même séquence — affaiblissement de l’État, démantèlement de l’appareil productif, montée de l’informel, socialisation des pertes et privatisation des gains. Des entreprises industrielles publiques aux politiques d’investissement, les sociétés africaines ont payé le prix fort de ces cures d’austérité. Revenir à ce modèle serait moins une solution qu’une répétition.

    Un combat sénégalais, un enjeu africain

    Le choix du Sénégal dépasse ses frontières. Ce qui est en jeu, c’est le droit pour un État africain de certifier ses comptes, d’assumer la vérité, puis de décider souverainement de sa trajectoire de redressement. Ce droit, s’il est reconnu à Dakar, le sera demain à Cotonou, Abidjan ou Yaoundé.

    La solidarité africaine ne peut être à géométrie variable : on applaudit ensemble les victoires sportives, mais l’on se tait quand un pays affronte un système qui, depuis des décennies, organise l’endettement sans développement. Soutenir la position de Sonko, c’est affirmer que la discipline budgétaire n’a de sens que si elle sert l’investissement productif, la santé, l’éducation et les infrastructures — bref, la vie quotidienne des peuples.

    Dire non, pour dire oui à autre chose

    Dire non au réajustement imposé, ce n’est pas dire non au monde. C’est dire oui à un autre rapport au monde : coopération choisie, partenariats diversifiés, financement endogène renforcé, intégration régionale assumée. C’est rappeler que les grandes nations ne se sont pas construites en s’interdisant toute marge de manœuvre budgétaire et monétaire, mais en l’utilisant pour bâtir des capacités productives durables.

    En ce sens, la fermeté d’Ousmane Sonko n’est ni un pari solitaire ni un geste improvisé. Elle est un signal adressé au peuple sénégalais — premier partenaire de l’effort — et au continent africain : la souveraineté n’est pas un slogan, c’est une pratique. Et parfois, cette pratique commence par un mot simple, mais lourd de sens : non.


    [1] Daseking, C., & Kozack, J. (2003). Éviter un nouveau piège de la dette. Finances & Développement, FMI, décembre 2003.

  • La rupture ne se rediscute pas indéfiniment : pour une démocratie de décision

    Depuis quelques semaines, une petite musique revient avec insistance dans le débat public sénégalais. Elle se décline en formules policées, presque vertueuses : « la rupture ne se proclame pas, elle se pratique », « la cohérence comme condition de la rupture ». Ces arguments, développés notamment dans des tribunes publiées par l’excellent site internet seneplus.com, se présentent comme des appels à la prudence démocratique. Mais à bien les lire, à bien les situer politiquement, ils relèvent moins d’une exigence de rigueur que d’une stratégie de temporisation, voire d’une réaction au sens fort du terme.

    Car la question centrale n’est pas celle, abstraite, de savoir si la rupture est un slogan ou une pratique. La question est plus simple, plus rude : qui décide, quand, et au nom de quoi ?

    Une légitimité démocratique claire, non provisoire

    Le pouvoir issu de l’élection présidentielle et des législatives de 2024 dispose d’une légitimité pleine et entière. Non pas morale, non pas symbolique, mais institutionnelle et démocratique. Dans toute démocratie représentative digne de ce nom, l’élection n’est pas une simple autorisation de gérer les affaires courantes ; elle est un mandat pour transformer, surtout lorsque cette transformation a été au cœur du contrat politique proposé au peuple.

    Or, nul ne peut sérieusement soutenir que les réformes institutionnelles seraient une découverte tardive ou improvisée. Depuis des années, le diagnostic circule, s’affine et se consolide. Il est porté par les militants, travaillé par les universitaires, relayé par les médias, et discuté jusque dans les foyers et les cars rapides. Tous décrivent le même système grippé : un pouvoir exécutif écrasant, concentré autour d’un hyperprésidentialisme qui étouffe l’équilibre institutionnel ; des contre-pouvoirs affaiblis, parfois neutralisés ; une justice structurellement soumise à l’exécutif ; une Assemblée nationale trop souvent reléguée au rôle de simple chambre d’enregistrement ; et un Premier ministre théoriquement responsable politiquement, mais privé, dans les faits, des moyens institutionnels correspondant à cette responsabilité.

    Faire comme si ces maux venaient d’être découverts relèverait de l’amnésie organisée.

    Concertations : de la délibération à la décision

    L’argument de l’ « insuffisance de concertation » mérite d’être interrogé. Car il repose sur une confusion volontaire entre délibération démocratique et discussion perpétuelle.

    Oui, le Sénégal a abondamment discuté de ses institutions. Assises nationales, commissions, rapports, contributions d’intellectuels, propositions de partis, débats parlementaires avortés ou tronqués : la matière est là, épaisse, parfois poussiéreuse, mais disponible. À partir de quel moment la concertation cesse-t-elle d’éclairer la décision pour devenir un prétexte à l’inaction ?

    La démocratie représentative ne fonctionne pas comme des palabres sans fin. Elle repose sur une articulation claire : le peuple délibère par le vote, puis il délègue le pouvoir de décider. Refuser ce passage à l’acte, c’est en réalité déposséder le suffrage universel de sa substance.

    Renforcer le Parlement, c’est rompre avec l’hyperprésidentialisme

    L’une des clés de la rupture institutionnelle est précisément la revalorisation du pouvoir législatif. Une Assemblée nationale dotée de réels pouvoirs de contrôle, d’initiative et de sanction politique n’est pas une menace pour la démocratie ; elle en est le cœur battant.

    Dans cette logique, un Premier ministre responsable devant l’Assemblée, disposant de compétences effectives et non décoratives, n’affaiblit pas l’État : il le rationalise. C’est là un principe classique des démocraties parlementaires, loin de toute aventure institutionnelle. Ce n’est pas une lubie idéologique ; c’est une réponse structurelle à la concentration excessive du pouvoir exécutif.

    Ceux qui feignent de redouter une « confusion des rôles » oublient opportunément que la confusion actuelle profite toujours aux mêmes : à l’exécutif hypertrophié, jamais aux citoyens.

    À qui profite l’éternel recommencement du débat ?

    Il faut alors poser la question qui fâche : quelles sont les motivations profondes de ces appels récurrents à rouvrir, encore et encore, le cycle des discussions ?

    À qui profite ce temps suspendu, ce moment indéfini où l’on parle de rupture sans jamais la traduire en actes ?

    L’histoire politique est sans pitié pour ce type de manœuvres. Elles ont un nom : la réaction. Non pas nécessairement brutale, mais subtile, enveloppée de prudence, drapée dans le vocabulaire de la sagesse institutionnelle. Elle ne nie pas les problèmes ; elle les reconnaît pour mieux empêcher leur résolution.

    Gouverner, c’est choisir

    La rupture n’est ni une incantation ni un rituel de pureté démocratique. Elle est un choix politique assumé, fondé sur une légitimité électorale, éclairé par des diagnostics connus, et rendu nécessaire par l’urgence sociale et institutionnelle.

    À force de vouloir toujours « mieux discuter », on finit par ne plus décider. Or gouverner, surtout après une victoire populaire aussi nette, ce n’est pas prolonger indéfiniment le débat : c’est trancher, au nom du peuple, et sous son contrôle.

    La démocratie n’est pas menacée par l’action.

    Elle l’est par l’immobilisme organisé.

  • La balance hors-sol : la bataille d’Ousmane Sonko pour la révision de son procès

    La demande de révision du procès engagé contre Ousmane Sonko à la suite de la plainte pour diffamation déposée en octobre 2022 par Mame Mbaye Niang, alors ministre sous Macky Sall, dépasse le cadre d’un litige judiciaire ordinaire. Elle met en cause l’usage politique du droit et interroge la capacité de la justice à demeurer ancrée dans le jeu démocratique face à la confrontation entre pouvoir et opposition.

    Il y a des combats qui dépassent la personne qui les mène. Des combats qui, sous des dehors individuels, posent en réalité une question collective : quel rapport une société entretient-elle avec sa justice ?

    Dans le Sénégal d’aujourd’hui, la démarche d’Ousmane Sonko visant la révision de son procès pour diffamation relève d’une exigence politique et morale : rétablir la vérité judiciaire et le principe de proportion. Elle n’a rien d’une manœuvre dilatoire ni d’une revanche personnelle.

    Ce procès n’était pas un banal contentieux. Il a été engagé par un ministre du régime de Macky Sall, Mame Mbaye Niang, contre un opposant majeur, pour avoir affirmé qu’il avait été « épinglé » par un rapport administratif. Une parole politique, fondée sur un document d’intérêt public, judiciarisée par une procédure dont l’issue — peine aggravée, dommages-intérêts exorbitants, célérité suspecte — poursuivait un objectif clair : empêcher Ousmane Sonko d’être candidat à l’élection présidentielle de 2024.

    Dans ces conditions, demander la révision du procès n’est pas contester la justice ; c’est refuser qu’elle soit instrumentalisée.

    Une parodie judiciaire validée de bout en bout

    Il faut d’abord appeler les choses par leur nom. Le procès qui a conduit à la condamnation d’Ousmane Sonko fut, dès la première instance, une parodie. Une procédure expéditive, bancale, où les garanties élémentaires du procès équitable ont été piétinées avec une désinvolture confondante. Mais le plus grave n’est pas là. Le plus grave est que cette parodie n’a pas été corrigée en appel : elle a été validée, amplifiée, sanctuarisée.

    La justice sénégalaise, dans cette affaire, n’a pas simplement failli ; elle a persévéré. Elle a donné l’impression d’un corps refermé sur lui-même, plus soucieux de produire un résultat politique que de rendre une décision juridiquement défendable. Or la justice n’est pas un théâtre où l’on joue un rôle écrit ailleurs. Elle est censée être le dernier rempart contre l’arbitraire, non son instrument le plus sophistiqué.

    Les dommages-intérêts : une insulte sociale

    Le point le plus choquant reste sans doute le montant des dommages-intérêts. Deux cents millions de francs CFA. Deux cents millions. Il faut répéter ce chiffre, le laisser résonner, le confronter à la réalité sociale du pays.

    Dans quel Sénégal vivent les magistrats qui ont validé de tels montants ? Dans quel pays imaginaire une accusation de diffamation — fût-elle caractérisée — justifie-t-elle une sanction financière équivalente à plusieurs vies de travail pour un salarié moyen ? Dans un pays où le salaire minimum ne permet pas de vivre dignement, où des familles entières survivent avec moins de 100 000 francs CFA par mois, cette décision relève d’une indécence institutionnelle.

    Ce n’est pas seulement une erreur d’appréciation : c’est une rupture morale entre la magistrature et la société qu’elle est censée servir. La justice ne peut pas être rendue hors-sol, comme si elle s’exerçait dans une bulle déconnectée de la pauvreté ambiante.

    La proportionnalité : principe oublié, justice dévoyée

    Toute justice digne de ce nom repose sur un principe cardinal : la proportionnalité des peines. La sanction doit être proportionnée à la faute, à ses conséquences réelles, au contexte social et politique. Or ici, ce principe a été méthodiquement piétiné.

    Comparer n’est pas relativiser, c’est éclairer. Dans d’autres domaines, des fautes lourdes — détournements de deniers publics, malversations avérées, préjudices économiques massifs — ont parfois été sanctionnées plus légèrement que cette supposée diffamation. Que dire alors ? Que la parole critique coûte plus cher que le pillage ?

    Dans la médecine, lorsqu’un praticien commet une erreur, on évalue la faute, son intention, ses conséquences, le contexte. Dans l’enseignement, lorsqu’un professeur dépasse les bornes, la sanction est graduée. Dans l’armée même, où la discipline est sévère, l’échelle des sanctions obéit à une logique de proportion. Pourquoi la magistrature s’exonérerait-elle de cette exigence universelle ?

    Une magistrature à interpeller, sans détour

    Il ne s’agit pas ici de manquer de respect à la magistrature, mais de la mettre face à ses responsabilités historiques. Être sévère n’est pas être injuste. Au contraire. Une institution forte est celle qui accepte la critique, qui se réforme, qui reconnaît ses dérives.

    Dans cette affaire, trop de juges ont donné le sentiment d’une justice de position sociale, plus attentive à protéger un ordre établi qu’à garantir l’égalité devant la loi. Une justice qui punit plus durement la contestation que la prédation. Une justice qui confond autorité et autoritarisme.

    Or la dignité du juge ne réside pas dans l’infaillibilité, mais dans la capacité à corriger l’erreur. La procédure de révision n’est pas une humiliation pour la justice sénégalaise ; elle est une chance.

    Se battre pour la révision, c’est se battre pour la justice

    En persistant dans ce combat, Ousmane Sonko ne défend pas seulement son honneur. Il pose une question qui nous concerne tous : voulons-nous d’une justice qui écrase ou d’une justice qui équilibre ? D’une justice qui punit l’audace ou d’une justice qui protège la vérité ?

    La révision de ce procès n’est pas un caprice politique. C’est une exigence démocratique. Car lorsqu’une injustice flagrante est validée, c’est toute la société qui est condamnée à l’arbitraire. Et lorsqu’un citoyen — fût-il Premier ministre — refuse de s’y résigner, il rend paradoxalement service à l’institution qu’il interpelle.

  • La justice fiscale exige la fin des privilèges ; les fonds communs en sont un symbole

    À l’heure où l’Assemblée nationale décortique le Budget 2026, le pays entre dans une zone où l’ambiguïté n’est plus tolérable. Les documents officiels eux-mêmes ne laissent aucun doute : le Sénégal doit « restaurer la crédibilité et la viabilité des finances publiques » et engager un « assainissement » profond de ses comptes, après la révélation d’un endettement réévalué à 119 % du PIB et d’un déficit approchant les 12 % du PIB[1].

    Cette exigence nouvelle, affirmée dans le Projet de loi de finances, repose sur une idée simple : la souveraineté financière ne naîtra ni des slogans ni des artifices comptables, mais d’un effort fiscal juste, assumé, équitable.

    Les fonds communs : les impensés d’une République qui se veut juste

    Le Gouvernement reconnaît dans son projet de loi que la maîtrise de la masse salariale doit être rigoureuse et que la transparence sur les rémunérations publiques est devenue indispensable. Le document Voies et Moyens va plus loin en indiquant que la réforme du Code général des impôts doit permettre une meilleure segmentation des contribuables, une centralisation des « bénéficiaires effectifs » et un renforcement de la justice fiscale.

    Cette ambition, déjà inscrite dans les textes, appelle une conséquence logique : les fonds communs doivent être imposés.

    Le Code général des impôts soumet à l’impôt sur le revenu les traitements, salaires, indemnités et primes de toutes natures. Il ne crée aucune catégorie spéciale pour les « fonds communs ». S’ils échappent encore largement à l’impôt, ce n’est pas parce que la loi les protège, c’est parce que l’administration les a installés dans une zone grise, à l’abri du regard du fisc. Et dans un contexte où l’État affirme vouloir relever la pression fiscale pour atteindre les standards UEMOA (20 %), il est incohérent de faire peser l’effort public sur les usagers du mobile money, les agriculteurs, les ménages modestes ou les petites entreprises, tout en épargnant les segments les mieux rémunérés de la haute administration.

    Dans un pays où le Président et le Premier ministre ont choisi la vérité contre le maquillage des chiffres, ne pas imposer les fonds communs revient à maintenir une zone d’ombre au cœur même de l’État. C’est incompatible avec l’idéal de souveraineté, incompatible avec l’agenda de refondation et incompatible avec l’idée simple que la République se bâtit d’abord par l’exemplarité de ceux qui la servent.

    La fiscalité foncière : le socle oublié de l’autonomie nationale

    Le document Voies et Moyens[2] insiste sur le rôle que doit jouer la fiscalité foncière dans l’élargissement de l’assiette et l’augmentation des recettes internes. Le Projet de loi, lui, annonce une « régularisation foncière massive » dont le rendement est projeté à plus de 100 milliards FCFA. Ces formulations ne sont pas anodines : elles expriment la reconnaissance officielle d’une évidence économique longtemps mise de côté.

    La taxe foncière sénégalaise n’est plus en phase avec les réalités contemporaines. Elle est faible, sous-évaluée, parfois inopérante. Elle ne reflète ni la valeur réelle du patrimoine, ni les dynamiques urbaines, ni les besoins criants des collectivités. Elle ne peut plus rester dans cet état alors que le pays affirme vouloir financer ses ambitions sans s’en remettre aux bailleurs.

    Un État qui néglige son foncier néglige la première pierre de sa souveraineté. La nation reconnaît la valeur de son territoire et choisit d’en faire une part équitable de l’effort collectif. Réformer la fiscalité foncière, mettre à jour les valeurs, intégrer les terrains vacants, responsabiliser les propriétaires, donner aux communes un socle de ressources stable et prévisible : tout cela n’est pas un luxe, mais une obligation politique si l’on veut sortir d’un modèle où l’État vit à crédit pendant que la richesse immobilière échappe à l’impôt.

    La souveraineté budgétaire exige la justice fiscale

    Le Projet de loi de finances 2026 parle d’une « mobilisation de nouvelles ressources endogènes », d’une volonté de « retrouver définitivement les équilibres budgétaires » et d’une réduction de la dépendance aux financements extérieurs. Le document Voies et Moyens décrit la même trajectoire : élargir l’assiette, sécuriser les recettes, réformer les codes fiscaux et douaniers, corriger les niches et renforcer la transparence.

    Ces formulations officielles ne prennent sens que si l’État a le courage d’aller jusqu’au bout. La vérité budgétaire est devenue un choix politique. Et ce choix oblige l’administration à se réformer elle-même, à abandonner ses zones d’exception, à accepter que l’effort fiscal soit partagé.

    Le peuple a toujours payé. Il est temps que l’État, lui aussi, paie sa part. Et c’est à ce prix — pas un autre — que la souveraineté budgétaire annoncée dans les textes deviendra une réalité vécue par tous.


    [1] Ministère des Finances et du Budget. (2025). Projet de loi de finances pour l’année 2026. République du Sénégal.

    [2] Ministère des Finances et du Budget. (2025). Voies et moyens — Annexe au projet de loi de finances pour l’année 2026. République du Sénégal.

  • La justice sénégalaise à l’épreuve de sa propre indépendance

    Invité de l’émission Point de vue sur la Radiotélévision Sénégalaise, le dimanche 16 novembre 2025, le président de l’Union des Magistrats du Sénégal (UMS), Cheikh Ba, a choisi la défense du statu quo. Alors que le pays s’interroge sur la manière de refonder ses institutions, la magistrature, elle, se drape dans une indépendance devenue privilège. Catégoriquement opposée à l’intégration de « corps étrangers » dans le Conseil supérieur de la magistrature (CSM) et au contrôle des parlementaires, l’UMS revendique un pouvoir sans contre-pouvoir — un pouvoir sans légitimité démocratique.

    Une indépendance devenue corporatisme

    Que réclament au fond les magistrats ? Qu’on ne les interroge pas. Qu’on ne les évalue pas. Qu’on ne les entende pas. Derrière les formules d’apparence noble – « indépendance », « garantie des libertés », « séparation des pouvoirs » – se dissimule une conception fermée et autoréférentielle de la justice. Car ce que l’UMS nomme indépendance n’est plus le principe républicain de neutralité face au pouvoir exécutif, mais une volonté de se soustraire à tout regard extérieur, fût-il celui du peuple représenté par ses députés. En refusant que le législatif exerce un contrôle démocratique minimal, la magistrature s’érige en caste. Elle se protège elle-même, s’administre elle-même et s’absout elle-même : voilà le corporatisme dans sa forme la plus pure.

    Ce repli sur soi n’a rien d’un hasard. Il s’enracine dans une tradition coloniale où la justice n’était pas conçue comme un service public, mais comme un instrument disciplinaire. Le juge colonial n’était pas le garant du droit : il était le bras juridique de l’ordre impérial. La figure du magistrat sénégalais postcolonial a hérité de ce double héritage : l’autorité sans contrôle et la verticalité sans débat. La culture du secret, le fétichisme du texte, le refus de l’imputabilité découlent directement de ce modèle. Tant que la justice restera enfermée dans cette matrice, elle demeurera une institution d’ordre, non de liberté.

    Une vision carcérale de la justice

    Il n’est pas indifférent que dans leur argumentaire, les dirigeants de l’UMS justifient l’inflation carcérale par la « nécessité de protéger la société ». Ce langage de l’enfermement, où la loi devient une machine à punir plus qu’à réhabiliter, trahit une vision de la justice comme prolongement du pouvoir disciplinaire. Or, comment parler d’État de droit lorsque plus de 45 % des détenus sont en détention provisoire ? Comment invoquer la légitimité morale du juge quand la prison demeure la seule réponse à la misère, à la colère et à la dissidence ?

    La magistrature ne s’interroge pas sur les causes sociales du crime : elle les sanctionne. Elle ne revendique pas des politiques publiques de prévention : elle réclame des moyens de répression. Elle ne voit dans la réforme du Conseil supérieur de la magistrature qu’une menace contre ses privilèges, non une chance d’ouvrir le débat sur la fonction sociale du droit. Ainsi, la justice sénégalaise continue de reproduire une logique carcérale héritée de la colonisation : celle d’une institution qui ne libère pas, mais qui enferme ; qui ne protège pas le faible, mais qui rassure le fort.

    La justice, pouvoir ou service public ?

    Les magistrats aiment rappeler que la justice est un « pouvoir ». Mais de quel pouvoir s’agit-il ? Dans une démocratie, le pouvoir judiciaire n’est légitime que parce qu’il tire sa force du peuple. Or, contrairement au pouvoir exécutif ou législatif, le juge n’est pas élu ; son autorité ne procède que de la confiance que les citoyens lui accordent. Cette confiance ne peut exister sans transparence. Refuser le contrôle parlementaire ou l’ouverture du CSM, c’est rompre le pacte démocratique : c’est dire au peuple « vous nous devez obéissance, mais nous ne vous devons aucun compte ».

    Dans la tradition républicaine, la justice n’est pas un pouvoir au-dessus des autres, mais un service public parmi d’autres. Elle n’est pas une forteresse, mais un bien commun. Elle ne tire pas sa légitimité du silence des autres institutions, mais de sa capacité à rendre compte. Ouvrir le CSM à des représentants de la société civile, ce n’est pas fragiliser la justice : c’est la rapprocher du citoyen.

    L’indépendance judiciaire n’a de sens que si elle s’accompagne d’une responsabilité devant la nation. Se couper du peuple au nom de la loi, c’est transformer une mission républicaine en privilège corporatiste. En refusant d’être redevable, la magistrature sénégalaise ne s’émancipe pas : elle s’arroge un pouvoir sans légitimité.

  • La transparence n’effraie que ceux qui craignent la vérité

    Depuis plusieurs jours, certains commentateurs tentent d’imputer au Premier ministre Ousmane Sonko la responsabilité d’une prétendue « catastrophe » économique. Selon eux, la révélation des dettes cachées du Sénégal et le refus de « restructurer » selon les conditions du FMI auraient provoqué la défiance des marchés. L’argument est commode : il exonère ceux qui ont dissimulé l’ampleur du désastre budgétaire et transforme la transparence en crime politique.

    Or la réalité est simple : le Premier ministre n’a pas créé la crise, il l’a révélée. Les audits de la Cour des comptes, du ministère des Finances, de Mazars et du FMI lui-même ont confirmé l’existence de plus de 4 300 milliards FCFA de dettes non déclarées entre 2019 et 2023. En d’autres termes, le pays vivait dans le mensonge statistique. Fallait-il taire cela ? Continuer à gouverner sur des chiffres falsifiés pour ménager la susceptibilité des marchés ? Un État souverain ne se fonde pas sur la dissimulation, mais sur la vérité.

    Dialogue ou tutelle ? La question du FMI

    Les tenants de la doxa ultralibérale présentent le FMI comme un arbitre neutre, voire comme un partenaire généreux offrant « les taux les plus bas du monde ». Cette image d’Épinal ne résiste pas à l’histoire. Partout où ses plans d’ajustement ont été appliqués, ils ont provoqué l’appauvrissement des populations, la contraction des services publics et la perte de souveraineté budgétaire.

    Au Sri Lanka, la dette, la crise et la restructuration ont laissé des traces profondes : après une contraction sévère, l’économie rebondit, mais reste amputée, et près d’un quart de la population vit en pauvreté multidimensionnelle[1]. Au Ghana[2] comme en Zambie[3], la restructuration de la dette s’est faite sous fortes contraintes extérieures ; les deux pays ont dû accepter l’agenda global des créanciers, ce qui a réduit leur marge de manœuvre souveraine.

    La restructuration selon le FMI n’est pas un allègement, c’est une prolongation de la dépendance. Elle consiste à repousser les échéances, à réduire quelques intérêts pour mieux imposer les contreparties : privatisations, gel des salaires, restrictions des dépenses sociales. L’État, étranglé hier, se retrouve demain sous tutelle.

    Le temps long de la souveraineté

    La panique boursière du lendemain d’un meeting ne saurait être le critère de la politique économique d’une nation. Les variations observées ne traduisent rien d’autre que des mouvements spéculatifs : une réaction nerveuse de courtiers et d’algorithmes, sans rapport avec les fondamentaux de l’économie réelle.

    Les marchés ne raisonnent qu’à court terme ; les peuples, eux, vivent au long cours. En rétablissant la vérité sur la dette, le gouvernement sénégalais affirme la volonté de reconstruire la confiance nationale sur la base de la transparence et du courage. Car la crédibilité d’un État ne se mesure pas à son indice de risque, mais à la cohérence de son projet national.

    Cette orientation s’inscrit dans un nouveau paradigme : le Plan de redressement économique et social (PRES). Il ne s’agit plus de subir la norme financière mondiale, mais de la repenser depuis nos réalités. Le budget national doit redevenir un instrument de production et non de rente. La coopération internationale doit se déployer dans une logique de complémentarité et non de dépendance. Et la planification du développement doit à nouveau s’enraciner dans les besoins concrets du peuples, plutôt que dans les indicateurs des institutions financières. Ce mouvement n’est pas un caprice idéologique : c’est la condition d’une renaissance économique durable.

    Le Plan de redressement économique et social contre la soumission

    Refuser une restructuration imposée, ce n’est pas défier le monde : c’est choisir sa dignité — et sa rationalité économique.

    Car aucune économie ne se redresse en cédant à la panique. La discipline budgétaire ne consiste pas à obéir aux injonctions des créanciers, mais à assainir ses finances par une fiscalité plus juste, une réduction des gaspillages et une mobilisation des ressources internes.

    Face aux prophètes de la résignation, le gouvernement a choisi la voie la plus difficile : celle de la vérité, du courage et de la cohérence économique. Car, au-delà des humeurs des marchés, la rationalité commande de consolider la base productive nationale, de soutenir l’agriculture, l’énergie et l’industrie locale, afin de restaurer la soutenabilité réelle de la dette par la création de valeur. Ce choix n’est pas populiste ; il est économique. Et il est juste.


    [1] Kristina Rehbein (Jubilee Germany) et Ahilan Kadirgamar (Université de Jaffna), Sri Lanka’s Debt Restructuring and Lessons towards the Overhaul of a Broken International Financial Architecture, Position Paper, Jubilee Deutschland & Law and Society Trust, Colombo, 2024.

    [2] David A. Grigorian et Lili Vessereau, Ghana: A Case Study of Sovereign Debt Restructuring under the G20 Common Framework, Center for Global Development Working Paper n°710, Washington DC, 2024.

    [3] David A. Grigorian et Aditya Bhayana, Zambia: A Case Study of Sovereign Debt Restructuring under the G20 Common Framework, Center for Global Development, Working Paper n° 707, Washington DC, 2024.