Ce 8 novembre 2025, le Sénégal a vécu un moment d’histoire. Plus de 100 000 citoyens venus des quatre coins du pays ont convergé vers Dakar pour le TERA Meeting, dans une atmosphère d’unité rare. De la Casamance au Fouta, du Baol à la diaspora, toutes les voix du pays se sont retrouvées autour d’un même souffle : celui de la révolution citoyenne initiée par le PASTEF.
Une mobilisation impressionnante : une marée humaine, joyeuse et disciplinée, symbole d’un Sénégal multiple et uni. Ce n’était pas une simple démonstration de force politique, mais l’expression d’un engagement collectif. Dans la diversité des chants et des visages, on lisait une certitude partagée : le pays a changé de cap.
Au centre de cette journée, le discours d’Ousmane Sonko a été à la hauteur de l’attente. Sobre, clair, et d’une intensité rare, il a rappelé « une certaine vérité » : nous sommes en révolution. Pas une révolution de slogans, mais une révolution morale, politique, sociale et économique. PASTEF en est le fer de lance, mais c’est le peuple qui en est le moteur. En répondant aux impatiences, en réaffirmant la ligne de rupture et de souveraineté, le Premier ministre Ousmane Sonko a recentré le projet national autour de l’essentiel : rendre au Sénégal son autonomie, sa dignité et sa promesse.
Ce moment de ferveur populaire a aussi rappelé l’unité du tandem dirigeant : l’alliance fraternelle et stratégique entre Ousmane Sonko et le président Bassirou Diomaye Faye, symbole d’une continuité dans la révolution en cours et d’une confiance partagée dans la mission de refonder l’État.
L’union œcuménique observée aujourd’hui — musulmans, chrétiens, femmes du bois sacré, confréries, laïcs, jeunes, anciens, ruraux, urbains — illustre la maturité d’une société qui a décidé de reprendre la parole politique. Le rassemblement a aussi prouvé que la révolution sénégalaise n’est pas une aventure partisane, mais un processus collectif : une marche lente, exigeante, vers la justice et la souveraineté.
L’enjeu, désormais, est de transformer cette énergie populaire en force de construction. La révolution ne s’arrêtera pas dans les stades : elle doit irriguer l’État, l’économie, la culture et la conscience. Le 8 novembre aura été le point d’équilibre entre l’espérance et la responsabilité. PASTEF a montré qu’il sait rassembler ; il lui revient maintenant de continuer à gouverner avec la même foi.
Le peuple sénégalais a parlé, non par les urnes cette fois, mais par sa présence. Et sa présence dit tout : la révolution est en marche.
À la veille du rassemblement de PASTEF où Ousmane Sonko doit s’adresser au pays, le Sénégal entre dans un moment de vérité. Entre les attentes du peuple, les hésitations du pouvoir et la profondeur des défis à venir, se joue plus qu’un tournant politique : la fidélité ou le reniement d’une révolution.
À la veille du TERA meeting de PASTEF prévu ce 8 novembre, où Ousmane Sonko doit faire une déclaration que d’aucuns annoncent décisive, le Sénégal retient son souffle. Depuis l’élection du 24 mars 2024, le pays vit dans une étrange tension entre espoir et attente. Le peuple, victorieux des urnes, observe désormais un pouvoir hésitant à se définir.
Les atermoiements du Président Bassirou Diomaye Faye, jusque-là perçus comme une prudence tactique, prennent aujourd’hui la forme d’un malaise politique plus profond : celui d’un État en transition qui peine à choisir sa ligne de front. Et dans ce silence, les impatiences montent. Ce 8 novembre pourrait bien être le moment de vérité — celui où se mesurera la cohérence entre les promesses de la rupture et les lenteurs du pouvoir.
Le premier défi du Sénégal est d’ordre structurel. L’État sénégalais demeure colonial dans son architecture : centralisé, bureaucratique, régi par un droit et une langue qui le rattachent encore à la matrice française.
La continuité du franc CFA, les accords de défense et les réflexes technocratiques de la haute administration illustrent cette dépendance. L’audit des finances publiques et la révélation de la dette cachée de 4 300 milliards FCFA ont mis à nu un système politique où l’État servait d’abord les créanciers avant de servir les citoyens.
La rupture institutionnelle annoncée par le Président Bassirou Diomaye Faye suppose donc plus qu’une bonne gouvernance : elle exige une refondation historique. Ce n’est pas seulement la manière de gérer qu’il faut changer, mais la manière de concevoir le pouvoir. Tant que les institutions resteront extraverties, la souveraineté demeurera un mot d’ordre et non une réalité.
Économie : produire pour vivre ou importer pour survivre
Sur le terrain économique, le choix est tout aussi tranché. Depuis plus d’un demi-siècle, le Sénégal vit selon le schéma de l’économie extravertie décrit par Samir Amin : exportation de matières brutes, dépendance aux importations alimentaires, endettement chronique, domination des bailleurs.
Le Plan Sénégal émergent (PSE) de Macky Sall, censé moderniser le pays, a surtout accru la dépendance financière et élargi le fossé social.
Le nouveau pouvoir a amorcé une inflexion : souveraineté alimentaire, industrialisation nationale, contrôle du contenu local dans les hydrocarbures. Mais cette orientation se heurte à la rigidité du cadre monétaire, à la pression des institutions de Bretton Woods et à la résistance des élites administratives.
Le choix est existentiel : produire pour vivre ou importer pour survivre. Et cette décision ne se prendra pas dans les bureaux, mais dans les champs, les ateliers, les écoles et les ports — là où se fabrique la richesse réelle.
Diplomatie et géopolitique : entre prudence et audace
Sur la scène régionale, le Sénégal joue une partition délicate. Au moment où la CEDEAO se fissure, où l’AES s’affirme comme un pôle alternatif, Dakar tente de concilier médiation et fermeté.
La diplomatie sénégalaise revendique une neutralité active : dialoguer avec tous, mais ne se soumettre à personne. La France, l’Allemagne, la Chine, la Turquie, la Russie, l’Arabie Saoudite, etc. ; — tous veulent leur part du « nouveau Sénégal ». Le pays cherche, dans cette mêlée, à bâtir une politique étrangère fondée sur la réciprocité et la dignité.
Mais l’équilibre est précaire. Une erreur d’orientation, et le pays pourrait retomber dans la vassalisation ou l’isolement. Le 8 novembre devra donc aussi être un moment de clarification géopolitique : dire clairement avec qui et pourquoi nous voulons coopérer.
Les forces sociales de la souveraineté
Le sort du projet dépend désormais de la société sénégalaise elle-même. Trois forces peuvent ou non faire basculer l’histoire.
La première est la jeunesse, immense et impatiente, qui a fait tomber le régime de Macky Sall. Elle a soif de participation, non de clientélisme ; de dignité, non d’assistanat. Le risque est qu’elle se sente trahie si le pouvoir ne lui ouvre ni l’économie ni la parole.
La deuxième est la classe laborieuse — ouvriers, paysans, fonctionnaires modestes, pêcheurs, transporteurs — qui porte silencieusement le pays. Sans leur mobilisation, la politique de production et de redistribution restera un vœu pieux.
La troisième enfin, c’est l’intelligentsia critique, celle qui relie la pensée à l’action : universitaires, artistes, journalistes, militants. Leur rôle est de redéfinir le récit national, de donner un sens à la rupture et de défendre la cohérence du projet face aux tentations bureaucratiques ou opportunistes.
Le dilemme du pouvoir
Le Sénégal doit choisir entre deux voies. Celle du réformisme prudent, qui rassure les partenaires extérieurs, mais déçoit le peuple ; ou celle du réalisme révolutionnaire, qui assume les tensions pour reconstruire sur le long terme.
Le président de la République, jusqu’ici, oscille entre les deux : il mesure ses mots, ménage les uns, temporise avec les autres. Mais à force d’équilibre, on risque l’immobilisme. Comme l’écrivait Chroniques sénégalaises : « Rompre le silence, c’est retrouver le sens. » Le pays attend un cap.
Le 8 novembre ne sera pas un simple rassemblement partisan. Il peut devenir un moment de bascule : soit le pouvoir assume la profondeur de la rupture, soit il se laisse engloutir par la routine d’État. Les choix à venir — économiques, diplomatiques, institutionnels — détermineront si le Sénégal reste prisonnier de la dépendance ou s’engage dans la souveraineté réelle. Mais l’histoire, elle, n’attend jamais : elle passe ou elle se venge.
Nous faisons confiance à Ousmane Sonko, président de PASTEF, pour trouver les mots justes et prendre la pleine mesure des enjeux. Il connaît le souffle du peuple, parce qu’il en est le fruit et la voix. Il est le souffle même de cette révolution, celle qui ne se mesure pas à la durée d’un mandat, mais à la profondeur d’une espérance collective : celle d’un Sénégal debout, lucide et souverain.
Le peuple sénégalais ne réclame pas la vengeance : il réclame la justice que redoutent les ralliés de la dernière heure.
Ils étaient absents pendant la tourmente, muets dans la répression, prudents quand il fallait du courage. Et les voilà, ralliés de la vingt-cinquième heure, déserteurs du camp patriotique au plus fort de la tempête, aujourd’hui regroupés en alliance hétéroclite pour dire au gouvernement comment il faut gouverner le Sénégal. Ce sont les nouveaux « situationnistes » : ceux qui s’invitent à la victoire sans avoir livré bataille. On y retrouve un ministre à la tête d’un microparti, quelques transfuges du régime déchu, et d’anciens opposants recyclés en donneurs de leçons. Leur refrain est connu : « On ne gouverne pas dans la haine et la vengeance ».
Mais qui donc a parlé de haine ? Qui donc prêche la vengeance ? Certainement pas ceux qui ont porté le combat démocratique jusqu’à la prison et jusqu’à la mort.
Justice n’est pas vengeance
Le peuple sénégalais, lui, n’a jamais été un peuple de haine. Il a toujours su faire la part des choses entre justice et vengeance, entre pardon et oubli. Ce que le peuple demande, c’est la vérité ; ce qu’il exige, c’est la justice. Car il y a eu un président, Macky Sall, qui tenta une échappée solitaire de dictateur, jalonnée de milliers d’arrestations, de dizaines de morts, et d’une terreur d’État étalée de 2021 à 2024. Rendre justice aux inconsolés de cette terreur n’est pas céder à la haine : c’est refuser l’amnésie nationale. C’est affirmer que la République n’a pas de mémoire courte et que le pardon, pour être sincère, suppose d’abord la reconnaissance du crime.
Le Sénégal est une République, avec une Constitution qui consacre la séparation des pouvoirs. Le président de la République est, sans doute, le chef de l’exécutif. Mais il y a dans la situation actuelle une réalité politique inédite : le Premier ministre, Ousmane Sonko, est à la tête du plus grand parti du pays, le PASTEF, fort d’une large majorité parlementaire. Dans une démocratie vivante, la réalité institutionnelle ne peut ignorer les rapports de forces politiques. Le gouvernement n’est pas une cour de dévotion ; c’est l’expression d’une volonté populaire, celle d’un peuple qui a voté massivement pour Bassirou Diomaye Faye sur la base d’un contrat clair : « Sonko moy Diomaye, Diomaye moy Sonko. »
Cette formule n’est pas un slogan sentimental : elle exprime la continuité d’un projet, l’unité d’une espérance. L’un gouverne, l’autre impulse, mais le dessein reste un : reconstruire un État souverain, juste et transparent.
Les opportunistes de la réconciliation
Ce qui est demandé au gouvernement, ce n’est pas d’écouter les pleurnicheries des opportunistes, mais de réaliser l’espérance du peuple sénégalais. De redresser l’économie, de rendre des comptes, de rétablir la justice, d’assainir la fonction publique, de restaurer la dignité nationale. Ceux qui parlent de « réconciliation » voudraient, en réalité, réhabiliter l’ancien ordre. Ils confondent la paix civile avec la continuité du système. Ils voudraient que l’on tourne la page avant même de l’avoir lue. Mais on ne réconcilie pas un peuple avec ses bourreaux : on le réconcilie avec sa propre souveraineté.
Il faut le dire sans détour : l’appel à « oublier » est la dernière ruse de ceux qui craignent que la vérité ne remonte à la surface. Gouverner, ce n’est pas apaiser les consciences des coupables ; c’est apaiser les blessures des victimes.
Et dans cette tâche, le Premier ministre Ousmane Sonko incarne ce que la politique sénégalaise n’avait plus connu depuis longtemps : la fidélité à un combat. Il n’a pas changé de camp, ni de discours, ni d’alliés. Il agit avec cohérence, parfois avec rudesse, mais toujours avec la conviction que l’histoire ne s’écrit pas dans les salons des ralliés tardifs.
En juillet 1991, le Sénégal se prépare à éblouir le monde : Sommet de la Conférence islamique, visite du pape Jean-Paul II, Coupe d’Afrique des Nations. Derrière les préparatifs, la Casamance, meurtrie depuis près d’une décennie, reste une plaie ouverte. Pris dans ce contraste, Abdou Diouf confie à Marcel Bassène une mission de paix sans moyens — un pont tendu entre faste et fracture.
Cet article est une adaptation d’un extrait du manuscrit « Marcel Bassène, pionnier de la recherche de la paix en Casamance ».
Quand Abdou Diouf signe, le 26 juillet 1991, le décret nommant Marcel Bassène « chargé de la coordination de la mission de paix en Casamance », le Sénégal est un pays sous tension. Derrière ce geste d’ouverture inédite — confier à un député de l’opposition, issu du Parti démocratique sénégalais, la mission de rapprocher l’État du maquis — se cache un moment d’extrême fragilité politique. Le pays traverse une décennie d’épreuves économiques, sociales et diplomatiques qui ébranlent jusqu’aux fondations du régime socialiste.
Une décennie d’austérité et de colère
Depuis le début des années 1980, le Sénégal vit sous le joug des programmes d’ajustement structurel imposés par le FMI et la Banque mondiale. L’État, contraint de réduire ses dépenses, cède ses entreprises publiques, gèle les salaires, réduit les subventions agricoles et diminue les recrutements dans la fonction publique. Les populations rurales, déjà marginalisées, s’enfoncent dans la pauvreté. Dans les villes, les frustrations augmentent : syndicats en grève, étudiants révoltés, jeunes au chômage. La promesse d’un État-providence s’effrite, et avec elle le lien de confiance qui liait les citoyens au pouvoir.
Sur le plan politique, la crise des élections de 1988 a laissé des cicatrices profondes. La victoire contestée d’Abdou Diouf sur Abdoulaye Wade a plongé le pays dans une atmosphère de suspicion et de répression. Les manifestations sont violemment dispersées, des opposants emprisonnés, et l’image internationale d’un Sénégal stable et démocratique se ternit. L’année suivante, en 1989, c’est le drame du conflit sénégalo-mauritanien : affrontements meurtriers, exodes forcés, rupture des relations diplomatiques entre les deux pays. L’armée sénégalaise, mobilisée sur le front nord, peine à contenir les foyers de tension interne.
Le départ de Jean Collin et la recomposition du pouvoir
À ces secousses s’ajoute un changement majeur au cœur du pouvoir : en mars 1990, Abdou Diouf accepte la démission de Jean Collin, son puissant ministre d’État et secrétaire général de la présidence, véritable pivot du système depuis 1981. Jean Collin incarnait la verticalité de l’État, l’autorité technocratique, la discipline d’un régime centralisé. Son départ ouvre une brèche : les équilibres internes se déplacent, les barons du Parti socialiste cherchent à élargir leur influence, et les tensions régionales s’exacerbent.
C’est dans ce contexte qu’émerge, au sud du pays, une Casamance meurtrie par une décennie de violences. Depuis 1982, la région vit au rythme des affrontements entre l’armée et le Mouvement des forces démocratiques de la Casamance (MFDC). Les morts s’accumulent, les villages se vident, les réfugiés franchissent les frontières de Gambie et de Guinée-Bissau. Le sentiment d’abandon se transforme en ressentiment. Le président Abdou Diouf comprend que la voie militaire, coûteuse et sans issue, ne peut suffire. En nommant Marcel Bassène, originaire du département de Ziguinchor et connu pour sa rigueur intellectuelle et sa pondération, il tente un pari : celui d’une paix négociée, portée par la parole plutôt que par les armes.
Un geste politique dans un moment diplomatique clé
La mission de Marcel Bassène naît dans un climat politique saturé, mais diplomatiquement important. Le régime se prépare à accueillir une série d’événements internationaux censés redorer son image : le Sommet de l’Organisation de la conférence islamique prévu à Dakar en décembre 1991, la Coupe d’Afrique des Nations organisée à Dakar et Ziguinchor en janvier-février et la visite du pape Jean-Paul II en février 1992.
La paix en Casamance devient un impératif diplomatique. Le président Diouf veut montrer au monde un Sénégal en paix, capable d’accueillir les dirigeants musulmans et le souverain pontife dans un même élan d’unité nationale. Mais derrière cette ambition d’ouverture, la machine étatique demeure figée dans ses réflexes jacobins. Le décret créant la mission de paix est signé, mais aucun budget ne lui est alloué. Marcel Bassène se retrouve chargé d’une tâche nationale sans les moyens de l’accomplir.
Une mission sans budget et sans appui
Ni ligne budgétaire, équipe réduite, peu de dotations logistiques. Dans ses correspondances, Marcel Bassène multiplie les relances au gouvernement pour obtenir un minimum de crédits de fonctionnement. Les réponses ne viennent pas. Le silence de l’administration contraste avec l’urgence du terrain. Les préfets coopèrent par courtoisie, les gouverneurs par prudence, mais personne n’a d’ordre clair.
Marcel Bassène tente de poursuivre malgré tout. Il sillonne les villages, rencontre des chefs religieux, des notables, des représentants du MFDC. Il s’appuie sur la confiance personnelle qu’il inspire et sur son enracinement dans la région. Mais l’État, à Dakar, demeure distant. Les militaires, jaloux de leurs prérogatives, refusent qu’un civil — et pire, un opposant — puisse dialoguer avec le maquis. Le commandement s’oppose même à un geste symbolique prévu dans le premier accord : le retrait temporaire des troupes dans certaines zones. « On ne peut pas demander à une armée de se retirer de son propre pays », tranche l’état-major, mettant fin à la tentative de cessez-le-feu.
Rivalités politiques et isolement institutionnel
Sur le terrain politique, Robert Sagna, ministre d’État et maire de Ziguinchor, vit cette nomination comme une provocation. Il se considère comme la seule personne légitime à traiter le dossier casamançais pour le compte du régime socialiste. Entre lui et Marcel Bassène, les tensions se multiplient : rapports concurrents, réunions parallèles, querelles d’influence. Cette rivalité empoisonne le climat et complique encore la tâche du coordonnateur.
À l’inverse, Assane Seck, ancien ministre de Senghor puis de Diouf et patriarche respecté, tente d’apaiser les tensions. Il encourage la médiation, plaide pour une approche concertée, convaincu que la paix exige d’abord de rétablir la confiance entre les Casamançais et l’État. Mais la figure d’Assane Seck est elle-même traversée de paradoxes. Avant d’intégrer le parti de Senghor dans les années 1960, il fut l’un des pères politiques de la radicalité du particularisme casamançais. En tant qu’animateur du Parti du rassemblement africain (PRA), il s’était distingué comme l’un des plus virulents défenseurs de la spécificité régionale de la Casamance, dénonçant déjà la centralisation du pouvoir et les déséquilibres territoriaux.
Des décennies plus tard, certains cadres du MFDC notamment Mamadou Nkrumah Sanè ironisaient sur son revirement : « C’est lui qui a commencé notre combat, il n’a qu’à venir le terminer avec nous. »
Mais à Dakar, l’administration reste inerte. Malgré les promesses répétées, aucun crédit n’est voté pour la mission. Le ministère des Finances, soumis à la tutelle du FMI, invoque l’austérité. Le Parti socialiste, inquiet des retombées politiques d’un succès attribué à un opposant, temporise. Le résultat est cruel : une mission vidée de ses moyens avant même d’avoir commencé. Marcel Bassène continue d’adresser des rapports précis, réclamant au moins un financement pour ses déplacements et une petite équipe technique. Ce qu’il réussit à avoir.
Un symbole de lucidité et de persévérance
Dans ses derniers entretiens, Marcel Bassène laissa transparaître une amertume profonde :
« On m’avait confié une mission nationale sans même un budget de communauté rurale. La paix était une idée que tout le monde applaudissait, mais que personne ne voulait financer. »
Cette phrase traduit la dure réalité administrative de sa mission, mais elle ne saurait résumer son impact. Car si le dispositif officiel resta sans moyens, le dialogue que Marcel Bassène commença sur le terrain se poursuivit bien au-delà de son mandat. Il réussit ce que les institutions n’avaient pas su faire : instaurer un climat de confiance entre certains représentants du MFDC, des notables et des relais de l’État. Ce fil ténu de discussion, maintenu à bas bruit dans les années suivantes, permit au Sénégal de conserver un canal de médiation directe, même dans les phases les plus violentes du conflit.
Ainsi, la mission de Marcel Bassène ne fut pas un échec, mais un point de bascule : la première tentative sérieuse de pacification non militaire, menée avec courage, intelligence et abnégation.
Les fruits de ce dialogue n’apparurent que plus tard, à travers les rounds de négociation successifs des années 1990 et du début des années 2000, lorsque l’État, changeant d’approche, reprit les chemins qu’il avait ouverts.
L’expérience de 1991 révèle ainsi moins une impasse qu’une fondation. Dans un pays soumis aux contraintes de l’austérité, paralysé par ses rivalités politiques et prisonnier d’un modèle centralisé, Marcel Bassène a démontré qu’il existait d’autres chemins vers la paix : ceux de la proximité, de la patience et de la parole donnée.
La descente des forces de l’ordre dans les studios de 7 TV et de TFM, suivie de la coupure de leurs signaux, a plongé le pays dans un silence officiel incompréhensible. Aucun ministère, aucune autorité n’a revendiqué ni même expliqué cette décision. Dans une République qui se veut de rupture, le mutisme n’est pas une option tolérable.
Il y a des silences qui font plus de dégâts que des fautes. Ce qui s’est passé à 7 TV et à TFM ne peut rester sans explication. Des gendarmes pénétrant dans des rédactions, des journalistes interpellés, des signaux coupés sur la TNT, et depuis… rien. Pas une ligne officielle, pas une voix pour assumer.
Si la mesure a été légale, qu’on en montre la base. Si elle a été improvisée, qu’on le reconnaisse et qu’on en tire les conséquences. Mais il faut parler, car le silence de l’État est la première forme de censure. Ceux dont la responsabilité est engagée doivent sortir de leur cachette. La République n’est pas une maison d’ombres.
Le peuple sénégalais a voulu un gouvernement de vérité, pas un pouvoir qui se dérobe. Ce qui s’est passé est un test : celui de la cohérence entre les paroles et les actes, entre la promesse de rupture et la pratique du pouvoir.
Expliquer ou assumer — c’est la seule voie de responsabilité. Car un pouvoir qui se tait sur un acte incompris finit par en porter le soupçon.
Deux journalistes ont été brièvement arrêtés après avoir donné la parole à Madiambal Diagne, fugitif au cœur d’un scandale financier. Derrière les indignations de circonstance sur la liberté de la presse se dessine une réalité plus trouble : celle d’une solidarité de caste et d’un État encore prisonnier de ses vieux réflexes autoritaires.
Les interpellations, puis la libération de Maïmouna Ndour Faye (7 TV) et Babacar Fall (RFM) ont déclenché une tempête de réactions indignées, du PDS à la CAP, en passant par Reporters sans frontières et Article 19. Partout, le même refrain : « atteinte à la liberté de la presse ». Mais derrière ce chœur vertueux, la réalité est bien plus complexe. Car ces deux journalistes n’ont pas été inquiétés pour un reportage d’investigation ou un éditorial subversif — mais pour avoir offert, à distance, une tribune à Madiambal Diagne, fugitif recherché dans une affaire de détournements présumés de deniers publics et de blanchiment de capitaux.
Un fugitif au cœur d’un scandale d’État
Rappelons les faits : Madiambal Diagne, ancien président de l’Union internationale de la presse francophone et patron du groupe Avenir Communication (éditeur du Quotidien), est sous le coup d’un mandat d’arrêt international. Selon Jeune Afrique, la justice sénégalaise le soupçonne d’avoir été un maillon clé d’un vaste réseau de surfacturation autour du Programme de modernisation des infrastructures judiciaires (PROMIJ), un marché public de 250 milliards FCFA attribué à la société française Ellipse Projects sans appel d’offres.
Ce profil rend d’autant plus troublant le comportement de certains médias. Donner la parole à un homme poursuivi pour association de malfaiteurs et blanchiment de capitaux peut relever du journalisme — si l’intention est d’informer, de confronter les faits, de chercher la vérité. Mais offrir, sans contradiction, une tribune à un fugitif qui s’autovictimise, cela relève davantage de la connivence que de la liberté d’informer.
La presse entre réflexe corporatiste et responsabilité citoyenne
Les descentes de gendarmerie à 7TV et RFM, coupures de signal à la clé, relèvent d’un archaïsme répressif dont il faut se départir. Personne n’en sort grandi : ni l’État, qui se laisse enfermer dans le rôle du censeur, ni les journalistes, qui se parent d’un courage qu’ils n’ont pas démontré. Car ce n’est pas le journalisme d’investigation qui est sanctionné ici, mais une communication intéressée autour d’un homme en fuite.
Derrière les envolées sur la « liberté de la presse », se cache un esprit de caste, cette tendance du milieu médiatique à protéger ses figures, fussent-elles compromises. Les mêmes voix qui dénoncent un « pouvoir liberticide » sont souvent celles qui rechignent à payer impôts et cotisations sociales, ou qui vivent sous perfusion de conventions publiques signées avec les régimes successifs. Autrement dit : on veut les avantages de la presse d’État sans en assumer les devoirs.
L’indépendance n’est pas qu’une vertu ; c’est aussi une conquête économique. Elle suppose un lectorat prêt à payer le prix de la vérité, non celui du vacarme. Ce n’est pas facile, j’en conviens, mais c’est nécessaire — car sans ce socle, la liberté n’est qu’un mot vide, offert à toutes les récupérations.
Sortir des pièges : lucidité et professionnalisme
La tentation est grande, pour le pouvoir, de répondre à ces provocations par la répression. Ce serait une erreur politique et symbolique. Les mauvais réflexes d’un État postcolonial — la descente policière, la coupure de signal, l’arrestation musclée — ne font que nourrir la narration d’une « dérive autoritaire ». C’est précisément ce que recherchent certains acteurs : transformer une faute professionnelle en posture de martyr politique.
L’enjeu, aujourd’hui, est d’élever le débat. Plutôt que de s’épuiser à traquer les chroniqueurs des réseaux sociaux, équivalents modernes des piliers de comptoir et des animateurs de grand-place, il faut renforcer la culture politique, l’éducation civique et la conscience professionnelle.
Car la vraie bataille de la démocratie ne se joue pas entre un État qui bâillonne et une presse qui se compromet, mais dans la lucidité collective : celle qui distingue l’information de la manipulation, la liberté de l’impunité, le journalisme du clientélisme.
La Loi de finances 2026 marque un pas décisif vers la vérité budgétaire : elle rompt avec les zones d’ombre et les pratiques discrétionnaires du passé. Aucune ligne ne renvoie plus à des « fonds politiques » ; toutes les ressources publiques sont désormais intégrées et soumises aux mêmes règles de traçabilité.
Sobre, mais profonde, cette réforme met fin à un mode de gestion échappant au contrôle démocratique. Elle instaure une nouvelle philosophie : un État comptable devant le peuple, où la transparence devient méthode. Elle apparaît ainsi comme un acte de souveraineté morale, libérant l’administration des réflexes du passé.
Les faits, eux, racontent une autre réalité.
L’examen du Projet de Loi de Finances pour 2026 et de son Annexe « Voies et Moyens », documents publics déposés à l’Assemblée nationale, montre qu’aucune ligne budgétaire n’est identifiée comme « fonds politiques », « fonds spéciaux » ou « dotations discrétionnaires ».
Les crédits affectés à la Présidence de la République, à la Primature et aux institutions constitutionnelles sont regroupés dans une rubrique globale intitulée « Dotations aux institutions », pour un montant de 316,48 milliards FCFA en autorisations d’engagement et 277,38 milliards FCFA en crédits de paiement.
Cette dotation n’a donc aucun caractère secret : elle correspond aux moyens de fonctionnement et d’investissement de la Présidence, de la Primature, de l’Assemblée nationale, du Conseil constitutionnel, de la Cour suprême, de la Cour des comptes, etc. C’est un budget institutionnel, pas une caisse politique.
Une rupture dans la culture de l’opacité
Sous les régimes précédents, les « fonds politiques » étaient une réalité : des crédits versés directement à la Présidence ou à la Primature pouvaient être dépensés sans justificatifs, au nom des « nécessités d’État » ou des « dépenses de souveraineté ». La réforme budgétaire engagée depuis avril 2024 a mis fin à cette zone d’ombre. Les dotations globales sont désormais soumises aux mêmes règles de justification que toutes les autres dépenses, les ordonnateurs et comptables publics sont tenus de produire des pièces de traçabilité dans le SIGIF (Système intégré de gestion des finances publiques), et la Cour des comptes est habilitée à auditer l’exécution des budgets institutionnels.
Cette transformation n’est pas seulement comptable : elle est politique. Elle traduit la volonté du Président Bassirou Diomaye Faye et du Premier ministre Ousmane Sonko de rompre avec le régime de l’impunité financière qui a longtemps discrédité la gestion publique.
La « vérité budgétaire », proclamée par le Premier ministre Ousmane Sonko dès le 26 septembre 2024, lors de la révélation publique de la dette cachée, a ensuite été inscrite dans la Déclaration de politique générale présentée devant l’Assemblée nationale après les élections législatives du 17 novembre. Elle ne se limite pas à la dette héritée : elle s’étend à la fin des dépenses occultes et à la transparence intégrale de l’action publique.
Une transparence à consolider
Certes, la dotation aux institutions reste globale dans la présentation budgétaire ; elle ne détaille pas, pour chaque entité, la répartition entre salaires, fonctionnement, équipement ou communication. Mais cette globalisation relève d’une structure technique (comme dans la plupart des pays) et non d’un secret politique.
Le contrôle parlementaire, le rapport trimestriel d’exécution budgétaire et les audits externes permettent désormais d’en suivre l’usage. Les institutions ne disposent donc plus de fonds « hors budget », encore moins de crédits discrétionnaires.
C’est là une évolution silencieuse, mais décisive : elle ferme la porte à une pratique qui, sous le couvert de la raison d’État, entretenait la confusion entre pouvoir public et avantage personnel.
Une réforme morale autant que financière
En vérité, le débat sur les « fonds politiques » illustre un choc de culture entre deux conceptions de l’État. D’un côté, une logique de gestion personnalisée, où les institutions s’autorisent des dépenses non justifiées au nom de la souveraineté. De l’autre, une logique de transparence et de responsabilité, où chaque franc public doit être justifié, traçable, et orienté vers l’intérêt collectif.
La Loi des finances 2026, prolongement direct de la vérité des comptes, traduit cette deuxième vision. Le pouvoir n’a plus de caisses noires. Il a désormais des comptes clairs.
Le parti de la révolution entre dans la maison du pouvoir, mais la maison résiste. Entre héritage colonial et exigence populaire, la souveraineté s’éprouve au quotidien.
En début de soirée ce 25 octobre 2025, dans une courte vidéo publiée sur les réseaux sociaux, le président de PASTEF, Ousmane Sonko, a rompu le silence. Il y annonce la tenue d’un grand rassemblement — le « Tera meeting », prévu le 8 novembre à Dakar. L’événement, présenté comme une « rencontre avec la base », se veut à la fois un moment de remobilisation et de clarification : pourquoi cette léthargie du parti depuis l’arrivée au pouvoir ? Quelle place doit occuper désormais le mouvement qui, en moins d’une décennie, a bouleversé la scène politique sénégalaise ?
Cette allocution s’inscrit dans la continuité du discours du 10 juillet dernier, où le président Ousmane Sonko appelait déjà à raviver le « Projet » et la flamme du 24 mars 2024 — date de la victoire électorale qui mit fin à douze ans de règne du régime Macky Sall. Le ton était alors combatif ; celui du 25 octobre est introspectif. Car la question qui se profile, derrière le calme apparent du pouvoir, est celle du rôle de PASTEF dans la transformation du pays.
S’il a été le moteur de la conquête, que doit-il être maintenant que le pouvoir politique est conquis ?
Le dilemme de la victoire : du parti-instrument au parti-outil
Né dans la dissidence, forgé dans la répression, PASTEF fut avant tout un instrument de libération politique. En avril 2024, il porta Bassirou Diomaye Faye à la tête de l’État, puis en novembre 2024 lui offrit une large majorité parlementaire.
Sa victoire fut celle d’un peuple qui refusa la confiscation du suffrage universel et imposa une alternance véritable, rompant avec l’« alternance contrôlée » qui, depuis 2000, reconduisait sous d’autres noms les mêmes logiques d’allégeance et de rente.
PASTEF est aujourd’hui confronté à son propre succès. Il ne peut plus se contenter d’être le parti des mobilisations, des colères et des symboles. Il lui faut devenir l’outil de la refondation. Or, transformer un instrument de conquête en instrument de construction est, historiquement, le défi majeur de tous les partis révolutionnaires.
Dès lors, la question posée par Ousmane Sonko résonne comme une épreuve : « S’il a été un puissant instrument qui a permis la conquête du pouvoir, quel doit être maintenant son rôle que le pouvoir est conquis ? »
Le danger est double : devenir un parti-gadget absorbé par l’appareil d’État, ou se figer dans la posture de la contestation sans prise sur le réel.
De l’épopée au quotidien, il y a un gouffre ; de la critique du système à sa transformation, un long apprentissage.
Un parti dans l’étau institutionnel : la théorie face à la pratique du pouvoir
Dans un système de compétition électorale encadré par la Constitution et le principe de séparation des pouvoirs, à quoi sert un parti politique une fois la victoire acquise ?
La démocratie libérale, héritée du modèle français, enferme les partis au pouvoir dans un jeu institutionnel rigide : le gouvernement agit, le Parlement contrôle, la justice veille. Or, dans un pays où la justice n’est pas élue et où l’administration conserve les réflexes de la dépendance, la volonté de rupture se heurte vite aux murs du juridisme et du formalisme.
Cette tension n’est pas nouvelle : elle hante tous les mouvements qui ont défié l’ordre établi, et qui, une fois au pouvoir, doivent choisir entre le confort de la normalisation et le risque de la transformation. Entre la fidélité à la promesse révolutionnaire et le respect des procédures de l’État de droit, le risque est de se dissoudre dans la normalité qu’on prétendait combattre.
L’un des obstacles majeurs identifiés est l’administration sénégalaise, héritière directe du modèle colonial.
Le diagnostic est sans détour : l’État postcolonial a conservé les instruments de contrôle du colon, au lieu de les transformer en outils de souveraineté.
Le proverbe ivoirien résume ce paradoxe : « On ne reste pas dans les magnans pour se débarrasser des magnans. »
Autrement dit, on ne combat pas le système en s’y installant confortablement. Si l’administration demeure inchangée, la révolution s’y enlise.
Du militantisme à la refondation : la fidélité à la cause
PASTEF s’est toujours défini comme panafricaniste, souverainiste de gauche et antisystème néocolonial. Ces termes ne sont pas des slogans : ils dessinent un horizon.
Être panafricaniste, c’est penser la souveraineté au-delà des frontières héritées, construire des solidarités économiques et politiques africaines.
Être souverainiste de gauche, c’est refuser les tutelles financières — celles du FMI, de la Banque mondiale ou du franc CFA — tout en plaçant la justice sociale au cœur du projet national.
Être antisystème néocolonialiste, c’est refuser la continuité invisible de la domination coloniale : celle qui s’exerce à travers la dette, la monnaie, l’expertise et les marchés. C’est dénoncer un ordre où l’indépendance s’arrête aux frontières politiques, tandis que les décisions économiques et symboliques se prennent ailleurs.
Être antisystème, pour PASTEF, c’est vouloir décoloniser l’État et la pensée, arracher la souveraineté aux routines administratives héritées, et replacer le peuple au cœur de la décision publique.
La « cause » de PASTEF n’est donc pas simplement de participer à la gestion du pays ; elle est de transformer en profondeur les structures de l’économie et de l’État. Cette ambition justifie que le parti conserve sa vitalité militante, même depuis les allées du pouvoir.
Le parti doit désormais assumer son rôle de « groupe de pression, de subversion et catalyseur de la transformation » : un moteur de vigilance citoyenne, un rappel constant des idéaux patiemment mûris de mars 2021 à mars 2024, trois années d’éveil populaire qui ont fait basculer plus de six décennies de système.
La question n’est pas de s’opposer au gouvernement, mais d’empêcher la révolution de s’endormir.
Les partis de transformation partout dans le monde ont connu cette tension : comment gouverner sans trahir ? Comment durer sans se corrompre ?
Le PASTEF n’y échappera pas. Mais il dispose d’un avantage : sa jeunesse militante, sa base populaire et son ancrage idéologique clair.
Sous prétexte de rigueur électorale, le Bénin a légalisé l’exclusion. Le parrainage, nouveau filtre du pouvoir, réduit la démocratie à un simulacre.
Le Bénin fut longtemps cité comme le modèle démocratique de l’Afrique de l’Ouest, l’exemple d’un pluralisme apaisé depuis la Conférence nationale de 1990. Mais ce modèle s’effrite. Après la présidentielle verrouillée de 2021, celle de 2026 s’annonce déjà comme une élection sans véritable compétition — la mise en scène d’un pouvoir qui se choisit lui-même. Le cœur du dispositif ? Le parrainage, ce verrou institutionnel érigé en instrument d’exclusion.
Eugénisme électoral : comment le verrou des parrainages étrangle la démocratie
La loi n° 2024-13 du 15 mars 2024, modifiant le Code électoral, a relevé de 10 % à 15 % le seuil de parrainage requis pour une candidature présidentielle. Officiellement, il s’agissait d’une harmonisation ; en réalité, cette réforme est intervenue après les législatives de 2023, quand le parti Les Démocrates, présidé par Thomas Boni Yayi, avait obtenu 28 députés — juste assez pour présenter un candidat.
Or le Bénin compte 186 élus (109 députés et 77 maires) : quinze pour cent de ce total représentent 27,9 signatures. Autrement dit, le chiffre ne tombe pas rond. Mais comme la démocratie béninoise ne tolère pas les décimales, la CENA a arrondi à 28, transformant une approximation mathématique en verrou politique.
Pour l’élection présidentielle d’avril 2026, il a suffi qu’un seul député, Michel Sodjinou, retire son parrainage pour que la candidature de Me Renaud Agbodjo soit invalidée. Le juge a validé le retrait, la CENA a entériné l’exclusion et la Cour constitutionnelle s’est déclarée incompétente. Le droit a été tordu pour servir le pouvoir, et la démocratie réduite à un décor.
Le précédent de 2021 l’avait déjà montré : Reckya Madougou et Joël Aïvo, aujourd’hui emprisonnés, avaient été empêchés de concourir. Sous prétexte de moraliser la vie publique, le parrainage est devenu un filtre eugéniste : il sélectionne les candidats « purs » du système et écarte ceux que la majorité juge « inadaptés ».
À ce filtrage politique s’ajoute un cautionnement dissuasif de 250 millions FCFA — environ 400 000 dollars PPA, soit près de cent fois le RNB par habitant (4 390 $ PPA en 2024). Dans un pays où 36 % de la population vit sous le seuil de pauvreté et où neuf travailleurs sur dix exercent dans le secteur informel, cette exigence agit comme une barrière sociale.
Ce double verrou — politique par le parrainage, financier par la caution — consacre un véritable eugénisme électoral, triant les prétendants non pas selon leur projet, mais selon leur position sociale.
La démocratie sans le peuple
À l’horizon de 2026, le scrutin présidentiel prend déjà des allures de « match amical » : d’un côté Romuald Wadagni, désigné par Patrice Talon comme dauphin de la majorité ; de l’autre Paul Hounkpè, issu d’un parti désormais allié au pouvoir. Comme en 2021, où Patrice Talon avait été réélu avec 86 % des voix face à deux adversaires de façade, la compétition n’existe plus. Le pluralisme est mort de sa belle légalité.
Derrière les chiffres officiels de participation se cache une réalité plus brutale : le peuple a déserté les urnes. Le boycott massif, la peur et la lassitude traduisent un divorce entre les citoyens et leurs institutions. L’abstention est devenue un acte politique, une manière de dire : « ce scrutin n’est pas pour nous ».
Ainsi s’installe au Bénin une démocratie sans le peuple, où les institutions valident l’exclusion et où la légalité supplante la légitimité. Le pays qui avait ouvert la voie de l’alternance pacifique en 1990 s’enferme désormais dans une parodie électorale.
Sous le sceau de la transparence, le budget 2026 trace la ligne de crête entre la rigueur comptable et la justice sociale. La vérité des chiffres ne suffira pas : elle devra se traduire en bien-être, en écoles construites, en hôpitaux dignes. Car un budget peut être sincère sans être juste — et la sincérité, seule, ne nourrit pas le peuple.
Le Projet de Loi de Finances 2026 n’est pas un simple document comptable : c’est un acte politique majeur. Il symbolise la volonté du gouvernement du Président Bassirou Diomaye Faye et du Premier ministre Ousmane Sonko de tourner la page d’une décennie d’opacité budgétaire et de reconstruire la République sur la base d’un principe cardinal : la vérité.
Après la révélation de la dette cachée — 4 300 milliards FCFA hors budget, faisant passer l’endettement réel du pays de 77 % à près de 130 % du PIB selon les audits ultérieurs — le Sénégal a dû choisir entre la fuite en avant et la lucidité
Le budget 2026, arrêté à 7 434 milliards FCFA de dépenses pour 6 189 milliards de recettes, traduit cette orientation. L’État entend ramener le déficit à 5,37 % du PIB avant de retrouver la norme communautaire de 3 % en 2027. C’est le second jalon du Plan de redressement économique et social (PRES — « Jubbanti Koom »), arrimé à la Stratégie nationale de Développement (SND 2025-2029) et à la Vision Sénégal 2050.
Derrière la technicité budgétaire se profile une ambition claire : financer la souveraineté par les ressources nationales, non par la dette extérieure. La réforme fiscale, fondée sur la révision du Code des impôts et des douanes, vise à générer plus de 760 milliards FCFA de recettes nouvelles en 2026.
Mais cette révolution silencieuse se heurte à des obstacles bien réels.
Les pièges de l’exécution
Le premier écueil est budgétaire. Le redressement s’effectue sous contrainte : un service de la dette écrasant, des arriérés intérieurs à apurer, et des besoins sociaux immenses. La marge de manœuvre est étroite. Si la collecte fiscale ne suit pas, le risque est grand que l’investissement public soit sacrifié sur l’autel de la consolidation.
Le second écueil est administratif. Le Sénégal n’a pas encore une machine publique à la hauteur de ses ambitions. Les retards dans la mise en œuvre du système intégré de gestion (SIGIF), les lenteurs de passation de marchés et la fragmentation entre services risquent de compromettre la qualité de l’exécution. Le danger est connu : des crédits votés, mais non consommés, des promesses visibles seulement sur papier.
Enfin, le contexte social demeure fragile. Après la victoire démocratique du 24 mars 2024, les attentes populaires sont immenses. Le peuple veut voir, vite. Or, la rigueur budgétaire, si elle n’est pas accompagnée d’une pédagogie politique et d’une redistribution tangible, peut être perçue comme une austérité masquée.
La vérité budgétaire ne suffira pas : elle devra devenir une vérité vécue.
Les forces de progrès à la manœuvre
Dans cette phase cruciale, les forces de progrès — PASTEF, syndicats, mouvements citoyens, intellectuels et diaspora — doivent jouer un rôle déterminant.
Elles ne doivent ni se taire par loyalisme ni fragiliser la refondation par impatience. Leur responsabilité est d’accompagner le redressement sans renoncer à la justice sociale.
D’abord, en faisant vivre la pédagogie du redressement. Il faut expliquer que la rigueur actuelle n’est pas une punition, mais une condition d’indépendance. C’est par la sincérité des comptes que le pays recouvrera sa dignité économique.
Ensuite, en veillant à la cohérence sociale du budget. La souveraineté financière n’aura de sens que si elle se traduit par des politiques visibles : santé gratuite, éducation publique rénovée, emploi des jeunes, réindustrialisation.
Enfin, en transformant la souveraineté budgétaire en souveraineté productive. Car le vrai défi n’est pas seulement de lever des recettes, mais de bâtir une économie de valeur ajoutée, fondée sur le travail, la transformation locale et l’innovation.
Entre vérité et justice
Le budget 2026 est une promesse : celle d’un État qui se redresse et d’une Nation qui se regarde enfin en face. Mais cette promesse ne tiendra que si la transparence ne devient pas un dogme froid, et si la rigueur reste au service du peuple.
Les forces de progrès devront être la conscience vigilante de cette révolution budgétaire : soutenir la discipline sans renoncer à l’égalité, exiger la sincérité sans abandonner la solidarité.
Car un budget peut être exact sans être juste ; il ne sera souverain que lorsqu’il servira la dignité du plus grand nombre.