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  • Le FMI, le franc CFA, et la fabrique du consentement africain

    Le FMI, le franc CFA, et la fabrique du consentement africain

    « Certains projets financés à l’étranger et pratiques d’emprunt passées sont restés hors du contrôle direct de la Direction de la dette publique. » La phrase est tirée d’un rapport que peu de personnes liront, un audit technique du Fonds monétaire international (FMI) sur la qualité des statistiques sénégalaises, publié le 2 septembre 2026. Il faut la relire deux fois pour comprendre ce qu’elle dit vraiment : c’est la description, en langage de comptable, d’un État qui a caché onze milliards de dollars de dette pendant cinq ans. Le mot « caché » n’y figure nulle part. Ni « dissimulé ». Ni même « dette cachée », cette expression que le grand public sénégalais connaît pourtant par cœur depuis 2024. À sa place : « restés hors du contrôle direct ». Une passivité grammaticale qui ne désigne aucun coupable, ne raconte aucune histoire, sinon celle, discrète, d’une dette qui se serait égarée toute seule, comme un dossier tombé derrière une armoire.

    Cette phrase n’est pas un mensonge. Elle est pire : elle est une vérité soigneusement désarmée. Et c’est précisément ce désarmement du langage, plus que le montant des prêts eux-mêmes, qu’il faut apprendre à lire si l’on veut comprendre comment se fabrique, année après année, le consentement africain à l’ordre financier international.

    Une nuit à Dakar, une nuit de langage

    Il y a un précédent à cette manière de raconter les choses, et il remonte au 11 janvier 1994. Ce jour-là, les chefs d’État de la zone franc, réunis à Dakar, sont retenus plusieurs heures à l’hôtel Méridien-Président (actuel King Fahd Palace), en présence du ministre français de la Coopération, Michel Roussin, et du directeur général du FMI, Michel Camdessus, venus leur annoncer, et non leur proposer, que le franc CFA allait être dévalué de moitié. Le message est simple, glacial, et il a été rapporté par des témoins directs : depuis le 31 décembre 1993, soit onze jours déjà, la France a cessé tout décaissement envers les pays qui ne se sont pas mis en règle avec les institutions de Bretton Woods. Ce n’est pas une menace qu’on agite ce soir-là : c’est une sanction déjà appliquée qu’on vient rappeler aux chefs d’État enfermés dans l’hôtel, pour leur signifier que l’horloge ne tourne plus en leur faveur depuis près de deux semaines. Le président sénégalais Abdou Diouf tente une dernière résistance. En vain. Au petit matin du 12 janvier, cent francs CFA ne valent plus qu’un franc français, soit la moitié de leur valeur de la veille.

    Et pourtant, le communiqué final ne parle ni d’ultimatum, ni de contrainte, ni de rapport de force. Il parle d’une « décision des chefs d’État et de gouvernement de modifier la parité ». Une décision. Le procédé rhétorique est déjà là, complet, trente-deux ans avant le rapport de 2026 : transformer un rapport de force en choix. La forme change, de la diplomatie de couloir au jargon statistique, mais la fonction reste identique : elle consiste à faire porter au dominé le langage de sa propre domination.

    Deux voix pour une même institution

    Ce qui rend le cas actuel plus intéressant encore que celui de 1994, c’est que le FMI, aujourd’hui, ne parle pas d’une seule voix : le contraste entre ses deux registres en dit plus long qu’un long discours.

    Il y a d’abord la parole publique, celle des communiqués de presse et des foires aux questions destinées aux citoyens. Là, le Fonds ne mâche pas ses mots. En mars 2025, Edward Gemayel, chef de la mission du FMI à Dakar, déclare sans détour à la presse qu’“il y a eu une décision très consciente de sous-estimer le stock de la dette” pendant cinq ans sous l’administration précédente. En novembre de la même année, un communiqué officiel évoque la nécessité de “résoudre le dossier de la dette cachée”. Et sur son propre site, en français, à la question “des progrès ont-ils été enregistrés dans la résolution du problème de la dette cachée ?”, l’institution répond en évoquant sans ambages la nécessité de “s’attaquer aux causes profondes de la dette cachée”. Le mot est là. Deux fois. Assumé, écrit, publié par le FMI lui-même.

    Puis il y a l’expression technique, celle des rapports d’évaluation statistique, comme le Data ROSC d’août 2026, destiné aux pairs, aux marchés, aux agences de notation. Là, plus aucune cause profonde. Plus aucune décision consciente. Seulement des “lacunes de centralisation”, des pratiques “restées hors du contrôle direct”, des “écarts entre jeux de données” à résoudre par de meilleures “procédures de rapprochement”. Un vocabulaire entièrement construit pour ne jamais avoir à dire qui a fait quoi, ni pourquoi.

    On pourrait y voir une simple différence de style, une question de public visé. Ce serait sous-estimer l’enjeu. Car c’est précisément dans ce second registre, le registre technique, que le FMI évalue sa propre vigilance : ce rapport de 2026 n’est pas seulement un audit du Sénégal, c’est la mise à jour d’une évaluation entamée… en 2002. Vingt-quatre années de surveillance statistique continue, et pourtant cinq années de dissimulation sans que rien n’apparaisse. Le langage technique, celui-là même qui devrait rendre des comptes sur cet échec de la surveillance, est aussi celui qui s’autorise le plus de pudeur. On nomme haut et fort les fautes du gouvernement précédent ; on murmure, presque, les failles de son propre système de contrôle. La franchise du Fonds a une direction privilégiée, et ce n’est jamais vers lui-même.

    Le vrai levier n’est pas le chèque

    On aurait tort, cependant, de réduire cette histoire à une querelle de vocabulaire. Le rapport ROSC de 2026 révèle, dans son détail le plus aride, où se loge le pouvoir réel du Fonds : un pouvoir qui n’est pas d’abord monétaire.

    Reprenons les chiffres bruts : depuis 1979, le Sénégal a effectivement reçu 2,18 milliards de Droits de tirage spécial (DTS) du FMI, soit un peu plus de 1 700 milliards de FCFA au cours actuel, répartis sur quarante-sept ans et cinq présidences. Sur les seules années 2021 à 2024, la diaspora sénégalaise a envoyé, elle, près de 7 850 milliards de FCFA à ses familles, soit quatre fois plus, en quatre ans, que ce que le Fonds a prêté en quatre décennies. Si le pouvoir se mesurait en milliards, la diaspora aurait dû, depuis longtemps, devenir le véritable interlocuteur souverain du Trésor sénégalais.

    Il n’en est rien, et la raison est là, noir sur blanc dans le rapport de 2026 : le FMI n’exerce pas son influence par la seule taille de ses prêts, il l’exerce en écrivant les règles du jeu statistique lui-même. Il recommande la manière dont le directeur général de l’Agence nationale de la statistique doit être nommé. Il évalue, article par article, la loi statistique sénégalaise. Il obtient l’interdiction, par la loi de finances 2026, d’un instrument juridique national entier : les fameuses “lettres de confort” qui permettaient de garantir une dette sans l’inscrire au bilan de l’État. Et surtout, la réponse officielle du Fonds à la question de la dette cachée se termine par une phrase d’une clarté presque brutale : le conseil d’administration se prononcera sur une dérogation “afin d’éviter un remboursement anticipé”, c’est-à-dire que, sans réforme jugée satisfaisante par le Fonds, Dakar devrait rembourser par anticipation des sommes qu’il n’a pas. Voilà le vrai levier. Non pas l’argent qu’on prête, mais la capacité de rendre, du jour au lendemain, une dette existante immédiatement exigible.

    C’est une leçon qui dépasse largement le seul cas sénégalais. Le Mozambique l’a appris à ses dépens dès 2016, avec le scandale des “tuna bonds”, une dette dissimulée de trois milliards de dollars, contractée par des entreprises publiques sans l’aval du Parlement, qui a précipité le pays dans une décennie de restructuration sous tutelle. Le montant caché au Sénégal dépasse aujourd’hui largement celui du Mozambique. Le mécanisme, lui, est resté le même d’un pays à l’autre : ce n’est jamais l’ampleur du prêt qui donne au Fonds sa capacité d’ingérence, c’est la dépendance structurelle qu’il a la capacité de suspendre, ou de réactiver, d’un simple vote de son conseil d’administration.

    Une vigilance à deux vitesses

    Il faut se garder, ici, d’un contresens facile. Dire que le FMI dispose d’un pouvoir disproportionné n’équivaut pas à dire que la dette a été cachée par le FMI. Elle a été cachée par des Sénégalais, au sommet de l’État sénégalais notamment Macky Sall et sa clique, entre 2019 et 2024 : c’est un fait qui ne peut être ni ignoré ni minoré sans perdre toute crédibilité. Céder à la tentation du complot extérieur reviendrait à faire à l’histoire ce que le rapport ROSC fait à la dette : l’euphémiser, en la rejetant hors de nos propres responsabilités.

    Mais reconnaître cette responsabilité intérieure ne dispense pas d’interroger celle du Fonds. Car la question qui demeure, sans réponse satisfaisante à ce jour, est celle-ci : comment une institution qui audite les statistiques sénégalaises depuis vingt-quatre ans, qui a approuvé, en juin 2023, en pleine période de dissimulation avérée, un programme de 1,8 milliard de dollars, peut-elle aujourd’hui présenter cette défaillance comme une simple anomalie technique à corriger par de meilleures “procédures de rapprochement” ? Il y a, dans cette pudeur documentaire, quelque chose qui ressemble moins à de la rigueur scientifique qu’à un réflexe corporatiste : on peut nommer la faute du client, on protège la réputation de l’auditeur.

    Ce que nommer, vraiment, voudrait dire

    Revenons à notre phrase de départ, celle des projets “restés hors du contrôle direct”. La bataille de souveraineté ne se joue pas seulement dans les colonnes de décaissements ou les taux d’intérêt des obligations souveraines : elle se joue dans la capacité d’un pays à nommer ses propres chiffres avant qu’un auditeur extérieur ne vienne, des années plus tard, les découvrir à sa place.

    Il faut pourtant se garder d’un raccourci trop commode. Ce n’est pas le FMI qui a débusqué la dette cachée du Sénégal : c’est Ousmane Sonko, devenu Premier ministre, qui l’a rendue publique dès septembre 2024, sur la base d’un audit de l’Inspection générale des Finances, une institution purement sénégalaise. Le Fonds n’est venu que confirmer, plusieurs mois après, un diagnostic déjà posé à Dakar. Mieux encore, cette alerte ne date pas de 2024. Le 29 juin 2018, à l’Assemblée nationale, le même Ousmane Sonko, alors député d’opposition, dénonçait déjà des “manipulations de chiffres” dans la loi de finances rectificative, chiffrant un écart de 161 milliards de FCFA sur les recettes de 2017, et affirmait avoir personnellement saisi le FMI d’un dépassement de 216 milliards sur les ressources extérieures. Six ans avant, le scandale, le Fonds avait donc déjà reçu, d’un parlementaire sénégalais, un signalement précis et chiffré, resté sans suite visible jusqu’à ce qu’il devienne, en juin 2023, l’un des créanciers de ce même État, à hauteur de 1,8 milliard de dollars.

    L’expertise existait donc depuis longtemps à l’intérieur de l’appareil d’État sénégalais, et jusque dans les canaux mêmes du FMI. Ce qui a manqué pendant six ans, ce n’est pas le savoir-faire statistique : c’est la volonté, sénégalaise autant qu’internationale, d’écouter ceux qui tiraient déjà la sonnette d’alarme. C’est peut-être là la vraie leçon, plus rude pour l’orgueil national qu’une simple histoire de dépendance extérieure : la souveraineté se joue d’abord à l’intérieur, dans la capacité d’un système politique à se laisser contredire par ses propres lanceurs d’alerte avant qu’un bailleur, pourtant averti depuis 2018, ne vienne leur donner raison à sa place. Les expérimentations engagées depuis 2025, appels publics à l’épargne, fonds destiné à la diaspora, ambition de transformer les transferts des migrants en outil de financement national, ne sont pas encore une souveraineté financière : elles n’en sont, au mieux, qu’un commencement de vocabulaire propre. Reste à savoir si le Sénégal saura, cette fois, écouter ses propres voix à temps, plutôt que d’attendre qu’une mission venue de Washington leur donne raison, des années plus tard, dans une langue qui, comme celle du 11 janvier 1994, aura toujours intérêt à parler de décision plutôt que de contrainte.

    Sources et bibliographie

    « Le FMI, le franc CFA, et la fabrique du consentement africain »

    Ce dossier de sources a été compilé par PNS, que je remercie chaleureusement pour ce travail de recherche documentaire.

    Sources institutionnelles — FMI

    1. Fonds monétaire international, Senegal : Report on the Observance of Standards and Codes — Data Module, Country Report No. 26/245, rapport achevé le 12 août 2026, publié en septembre 2026.
    2. Fonds monétaire international, History of Lending Commitments: Senegal (arrêté au 31 décembre 2023). https://www.imf.org/external/np/fin/tad/extarr2.aspx?date1key=2023-12-31&memberKey1=840
    1. Fonds monétaire international, Transactions with the Fund: Senegal (jusqu’au 31 août 2026). https://www.imf.org/external/np/fin/tad/extrans1.aspx?endDate=2099-12-31&memberKey1=840
    1. Fonds monétaire international, Sénégal — Foire aux questions (« Des progrès ont-ils été enregistrés dans la résolution du problème de la dette cachée ? »), mise à jour du 18 août 2026. https://www.imf.org/fr/countries/sen/senegal-qandas#q3
    1. Fonds monétaire international, communiqué de presse à l’issue de la mission dirigée par Edward Gemayel, mars 2025 (déclaration sur la « décision très consciente de sous-estimer le stock de la dette »).
    2. Fonds monétaire international, communiqué de presse, 6 novembre 2025 (mission de suivi sur la résolution du dossier de la dette cachée).
    3. Fonds monétaire international, communiqué de fin de mission dirigée par Vera Martin, juin 2026.
    4. Fonds monétaire international, accord de niveau des services sur un nouveau programme au titre de la Facilité élargie de crédit, annoncé le 1ᵉʳ septembre 2026 (encore soumis à l’approbation du Conseil d’administration).

    Sources gouvernementales et institutionnelles sénégalaises

    1. Ministère des Finances et du Budget du Sénégal, Budget citoyen 2025. https://www.finances.gouv.sn/app/uploads/6785023b-f8a0-43d4-bb58-46220a2a028a.pdf
    1. Ministère des Finances et du Budget du Sénégal, communiqué de clôture de l’Appel public à l’épargne de juin 2025 (364 Md FCFA). https://www.finances.gouv.sn/app/uploads/2025.07.14_-_Flash_VF-FR-.pdf
    1. Ministère des Finances et du Budget du Sénégal, Stratégie de gestion de la dette à moyen terme 2026-2028. https://www.finances.gouv.sn/app/uploads/RAPPORT-DE-SDMT-2026-2028.pdf
    1. Agenda national de transformation Sénégal 2050. https://apimfb.finances.gouv.sn/files/minfin/4-0-2026/vision-senegal2050-agenda-national-de-transformation_0et8eguot7pvkcafty19y.pdf
    1. Conseil des ministres du Sénégal, communiqué du 25 février 2026 (projet de Fonds commun de placement immobilier — Diaspora Sénégal). https://aps.sn/le-communique-du-conseil-des-ministres-du-25-fevrier-2026/
    1. Banque centrale des États de l’Afrique de l’Ouest (BCEAO), Bulletin trimestriel des statistiques, mars 2026, tableau 10.3.7 (Sénégal — transferts de fonds des migrants). https://www.bceao.int/sites/default/files/2026-06/Bulletin-Trimestriel-des-Statistiques-mars-2026.pdf

    Sources audiovisuelles et journalistiques

    1. Dakaractu, « Sonko à Amadou BA : Votre loi de finance comporte trop de manipulations de chiffres », intervention à l’Assemblée nationale du Sénégal, 29 juin 2018. https://www.youtube.com/watch?v=BhkPlWXelss
    1. Presse internationale (dépêches reprises notamment par afrik.com, France 24, Africanews, Jeune Afrique), couverture de la réévaluation de la dette publique sénégalaise et de l’accord FMI de septembre 2026.

    Note méthodologique : les citations directes tirées des rapports techniques du FMI ont été volontairement conservées courtes et reformulées pour l’essentiel dans le corps de la chronique, conformément aux usages de citation d’un document institutionnel dans un travail journalistique. Le lecteur exigeant est invité à se reporter aux documents originaux ci-dessus pour toute vérification.